Luttes et mobilisations

A l’Encontre - Allemagne. Une mobilisation instructive dans le secteur hospitalier de Berlin

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

14 septembre 2021 Par Jörn Boewe

Lundi 6 septembre, le syndicat Verdi a présenté les résultats d’un scrutin parmi ses membres qui travaillent comme employés dans les hôpitaux publics de Berlin et leurs structures dépendantes. Plus de 98% ont voté pour une grève illimitée [75% d’adhésion sont nécessaires pour appeler officiellement à la grève], et aujourd’hui, jeudi 9 septembre, une grève illimitée a commencé [la « Erzwingungsstreik » intervient après l’échec des négociations afin de faire adopter de nouvelles propositions de la part de l’employeur]. C’est le point culminant du « Mouvement des hôpitaux de Berlin » pour l’instant : une infirmière, une militante syndicale et un secrétaire syndical parlent ici de l’historique de ce mouvement et de l’objectif de lutter pour de meilleures conditions de travail dans l’hôpital de la Charité de Berlin et dans Vivantes-Kliniken. [Certes, les élections à venir sont importantes en Allemagne, mais les mouvements sociaux hospitaliers et dans les chemins de fer méritent aussi une attention.]


Silvia Habekost travaille comme infirmière en anesthésie. Elle fait campagne pour une meilleure dotation en personnel depuis une quinzaine d’années.

Jane McAlevey est une auteure, organisatrice et consultante syndicale des Etats-Unis. En août, les éditions VSA Verlag ont publié son livre Macht. Gemeinsame Sache. Gewerkschaften, Organizing und der Kampf um die Demokratie.

Moritz Lange est secrétaire syndical dans le département d’organisation du bureau exécutif d’IG Metall.


der Freitag : Mme Habekost, qu’est-ce que le « Mouvement des hôpitaux de Berlin » ? Et quelles sont vos revendications ?

Silvia Habekost : Nous sommes des salarié·e·s des hôpitaux Vivantes et Charité. Vivantes et Charité ont traité le plus grand nombre de patients Covid-19 à Berlin, mais le personnel est totalement insuffisant depuis des années. Malgré la pandémie, rien n’a changé. L’un des objectifs de notre campagne est donc d’obtenir un quota fixe de personnel par patient, un rééquilibrage de la charge de travail et de meilleures conditions de formation – réglementés dans une « convention collective rénovée ». Et nous exigeons que les salarié·e·s des filiales externalisées de Vivantes soient payés au niveau de la convention collective du secteur public. Jusqu’à présent, ils-elles ont reçu beaucoup moins d’argent pour le même travail, jusqu’à 1000 euros de moins par mois.

Vous avez présenté votre plan à Verdi en janvier.

Silvia Habekost : Oui, et nous avons obtenu le feu vert à la fin du mois de janvier. Verdi nous soutient avec 30 activistes syndicaux, soit deux ou trois par site hospitalier. Nous avons ensuite franchi trois étapes ou, comme nous les appelons, des « tests structurels » : la première était une pétition. Nous voulions savoir si la majorité des salarié·e·s acceptaient de travailler avec nous pour obtenir une meilleure dotation en personnel et un meilleur salaire. Des membres du mouvement sont passés dans les équipes, ont présenté le plan et en ont discuté. A la fin du mois de mars, 8397 collègues avaient signé, soit 63% des salarié·e·s. Le 12 mai, nous avons remis ces signatures au gouvernement de Berlin (Sénat) lors d’un rassemblement devant l’Hôtel de ville (Rotes Rathaus)…

… et espéré que le Sénat écouterait vos arguments ?

Silvia Habekost : Nous avons donné un ultimatum de 100 jours : soit ils entament au moins des négociations avec nous, soit nous nous mettrons en grève quatre semaines avant les élections [le 26 septembre]. Puis nous avons continué à discuter des revendications dans les équipes : de combien de personnes avons-nous besoin pour assurer la sécurité des soins aux patients ? Quelles sont les conséquences à tirer si cette dotation minimale en personnel n’est pas atteinte ? Nous voulions une majorité dans les équipes afin de faire adopter leurs revendications et d’élire leurs délégués. Ces exigences ont ensuite été présentées, discutées et décidées lors d’une réunion avec un millier de délégués des équipes au stade de football du 1.FC Union. C’était notre deuxième test. Et dans un troisième temps, nous avons lancé une enquête à la mi-août pour voir si les collègues étaient prêts à faire grève.

C’était donc un conflit avec un message. Comment ont réagi les responsables du Sénat et la direction de l’hôpital ?

Silvia Habekost : La direction de la Charité voit au moins la nécessité d’une meilleure dotation en personnel. La direction de Vivantes affirme que tout va bien, que la pénurie est seulement « ressentie ». Elle ne comprend pas pourquoi nous nous plaignons. Nous avons un responsable du personnel qui n’a probablement jamais parlé à quelqu’un en dessous d’un certain niveau hiérarchique. Vivantes a pris des mesures contre nous avec des injonctions pour nous interdire de faire grève. Mais la négociation à propos nos préoccupations a été refusée par la direction jusqu’à présent.

Le sous-effectif est une conséquence du système de financement des hôpitaux – le soi-disant paiement selon des taux forfaitaires par cas. Les gestionnaires d’hôpitaux peuvent-ils y changer quelque chose ?

Silvia Habekost : Ils ne disent pas qu’ils ne peuvent pas financer plus de personnel infirmier. Leur argument est qu’ils n’arrivent pas à en trouver. Et notre argument est le suivant : nous avons besoin de meilleures conditions de travail, alors la situation sur le marché du travail changera très rapidement. Des études prouvent que de nombreux anciens infirmiers et infirmières reviendraient dans leur profession si les conditions de travail étaient meilleures.

Jane McAlevey : C’est exactement la même chose aux Etats-Unis. Les patrons ont toujours dit : nous aimerions engager plus d’infirmières, mais il n’y en a pas. Depuis ma première grande campagne, en 2004, pour des ratios de personnel accrus dans les soins, nous avons toujours dit : c’est de la foutaise. Il n’y a pas de pénurie d’infirmières en soi. Il y a une pénurie d’infirmières prêtes à travailler dans les hôpitaux dans les conditions actuelles parce que vous avez détruit ces conditions de travail. L’infirmière « moyenne » aux Etats-Unis, lorsqu’elle se rend au travail, a l’impression d’être dans une zone de guerre, d’être au triage des patients, car il n’y a pas assez de personnel pour les traiter. C’est ce qui pousse les gens à démissionner et à préférer travailler dans un cabinet médical où c’est plus calme.

D’accord, mais comment faire pour que les conditions soient fixées ?

Jane McAlevey : En Californie, les infirmières se sont battues pour obtenir une loi d’Etat qui réglemente la dotation minimale en personnel. En Australie, les ratios assurés du personnel ont également fait l’objet d’une législation au niveau politique. Ce sont les seuls pays au monde où cela existe. Il a fallu beaucoup, beaucoup, beaucoup d’années de lutte politique et de nombreuses grèves pour en arriver là. Dès que nous les avons fait passer, des milliers d’infirmières sont revenues dans les hôpitaux, des dizaines de milliers de cours de recyclage (de mise à niveau) pour les infirmières ont dû être organisés.

Mme McAlevey, comment une organisatrice syndicale américaine comme vous a-t-elle atterri en Allemagne ?

Jane McAlevey : J’ai rencontré Silvia et ses collègues lors de la conférence « Renouveau au travers de la grève » (« Erneuerung durch Streik ») de la fondation Rosa-Luxemburg en 2019. Par la suite, nous avons continué à nous réunir et, pendant la pandémie, nous avons mis en place un programme de formation en ligne, pour l’organisation de type syndical, cours qui a rassemblé des dizaines de milliers de salarié·e·s, pas seulement du secteur de la santé. Je suis moi-même issue du Health and Hospital Workers Union 1199NE (Nouvelle-Angleterre), qui trouve ses racines dans le mouvement syndical radical américain des années 1930. C’est toujours ce syndicat qui obtient les meilleurs contrats pour les salarié·e·s de la santé aux Etats-Unis.

Pourquoi cela se passe-t-il ainsi ?

Jane McAlevey : Il gagne ses batailles parce qu’il est un syndicat démocratique, parce qu’il rend possible pour les salarié·e·s de faire grève et parce qu’il estime que les travailleurs et travailleuses devraient faire grève tous les deux ans pour exercer leurs muscles de grévistes. Sans cela, nous ne serions pas des leaders en matière de normes pour les conditions de travail dans la santé à l’échelle nationale.

Mais s’il n’y a pas de majorité parlementaire pour cela ?

Jane McAlevey : Dans l’Etat du Nevada, où une majorité conservatrice a bloqué une solution politique, les salarié·e·s ont dit : tant pis, on va y arriver par la négociation collective. Nous avons obtenu le ratio infirmière-patient de Californie grâce aux conventions collectives des grands hôpitaux. C’était difficile, mais aujourd’hui, les hôpitaux où nous avons réussi ont les meilleurs résultats en termes de personnel et de soins aux patients.

Moritz Lange : C’est peut-être ce qu’on pourrait appeler des exigences qui changent la vie. En Allemagne, la lutte pour la semaine de 35 heures dans les années 1980 a été une lutte semblable. Cela a réellement changé la vie de centaines de milliers de personnes – et parce que cela était clair pour tout le monde, cette lutte a développé une dynamique complètement différente de celle d’une négociation salariale normale. C’est ce que j’ai ressenti lors de la négociation collective dans l’industrie métallurgique il y a trois ans. Alors, l’IG Metall a demandé des jours de congé supplémentaires pour les travailleurs et travailleuses ayant des enfants en bas âge et des parents nécessitant des soins, ainsi que pour les travailleurs postés (3×7). Nous avons eu l’impression de vivre le mouvement de négociation collective nationale le plus réussi de ces dix dernières années. Les salarié·e·s ont commencé à discuter : « Hé, qu’est-ce que tu vas faire avec tes jours supplémentaires ? » « Que vas-tu faire avec tes enfants ? » Et au final, les collègues ont gagné ce combat. Je pense que lorsque vous avez une demande qui changerait vraiment la vie, il y a cette possibilité d’un mouvement puissant, inattendu.

De meilleures conditions de travail, une meilleure dotation en personnel – cela doit être payé.

Jane McAlevey : Là où nous avons réussi aux Etats-Unis, les employeurs ont bien sûr réalisé qu’ils avaient besoin de plus d’argent pour répondre aux revendications. Les plus malins d’entre eux se sont stratégiquement et discrètement alliés aux salarié·e·s pour poursuivre l’Etat en justice afin d’obtenir plus de fonds. Il y en avait d’autres qui n’étaient pas malins et qui se sont battus contre nous jusqu’au bout pour des raisons idéologiques. Mais des politiciens ont compris à un moment donné qu’il était très risqué de poursuivre l’escalade, et l’argent a soudainement commencé à affluer dans les caisses des hôpitaux.

L’escalade stratégique des conflits – une telle approche s’inscrit-elle également dans la culture du syndicat IG Metall, basé sur le partenariat social ?

Moritz Lange : L’organisation [au sens des Etats-Unis] est une révolution culturelle pour les syndicats allemands. Dans ce pays, les syndicats ont lancé les premières campagnes de syndicalisation il y a plus de dix ans. Le point de départ était qu’ici aussi, nous avons de plus en plus affaire à des employeurs qui ne veulent rien savoir du partenariat social. Bien que les éléments d’organisation soient désormais répandus en Allemagne, pour beaucoup, il ne s’agit que d’une « boîte à outils » pour recruter des membres. Comme méthode, d’accord, mais s’il vous plaît, pas trop de mouvement et certainement pas trop de conflits. De mon point de vue, il est impossible de séparer les deux. En l’absence d’une culture syndicale développée, les travailleurs et travailleuses ne se syndiqueront que s’ils peuvent résoudre leurs problèmes les plus importants avec le syndicat. Et dans leurs secteurs, cela n’est souvent possible que par le conflit.

La lutte des salarié·e·s des hôpitaux de Berlin est-elle prise au sérieux dans IG Metall ?

Moritz Lange : Aujourd’hui, dans le secteur de la santé, Verdi mène des campagnes d’organisation axées sur le conflit et stratégiquement bien pensées. Verdi gagne des milliers de membres. Bien sûr, dans l’IG Metall on l’observe déjà. Et si le mouvement des hôpitaux de Berlin est finalement couronné de succès, cela ouvrira des portes, également pour de grandes campagnes dans d’autres syndicats.

Quelle est votre impression lorsque vous regardez cette mobilisation de l’extérieur ? Les syndicats allemands sont-ils actuellement à un tournant ?

Jane McAlevey : Tout d’abord, les démocraties occidentales sont à un tournant. Même si Trump a été chassé du pouvoir aux Etats-Unis, il existe toujours une menace sérieuse de populisme de droite, de fascisme et d’autoritarisme. Si nous voulons arrêter cela, nous devons nous battre pour reconstruire des syndicats forts afin de redistribuer le pouvoir sur le lieu de travail et d’obtenir de meilleures normes et de meilleures conditions de vie. Je suis convaincu qu’il s’agit du même combat en Allemagne et aux Etats-Unis. Il ne s’agit pas d’une simple phrase. Les briseurs de syndicats qui s’en prenaient aux syndicats dans les usines automobiles des Etats-Unis font maintenant leur apparition dans le monde d’IG Metall. Je pense que la seule façon de sortir de cette misère est que les syndicats intègrent, impliquent réellement leurs membres dans toutes les décisions importantes. En disant aux travailleurs : vous devez vous-mêmes gagner cette campagne et vous avez le droit de prendre toutes les décisions nécessaires pour y parvenir. Cela signifie probablement des grèves majoritaires dans les conditions actuelles. Pas de petites grèves, mais de grandes grèves pour lutter pour les conditions dont nous avons désespérément besoin.

(Entretien publié dans l’hebdomadaire Der Freitag, le 9 septembre 2021 ; traduction rédaction A l’Encontre)