Amerique du Nord

A l’Encontre - Etats-Unis. Bernie Sanders et le « Medicare for all »

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Par Meagan Day

Bernie Sanders a prononcé hier (mercredi 17 juillet 2019) un important discours sur l’assurance-maladie pour tous. Il sait qui sont ses ennemis : les firmes pharmaceutiques, les compagnies d’assurances et leurs amis élus – et il se bat contre eux.

En 1966, chaque citoyen américain âgé de plus de soixante-cinq ans recevait par la poste une carte portant l’inscription « HEALTH INSURANCE » et un sceau officiel du ministère fédéral de la Santé, de l’Education et du Bien-être.

La carte attestait le droit de son bénéficiaire à une couverture de soins de santé, financée par des impôts progressifs. Les personnes âgées ne pouvaient plus travailler ? Pas de problème. Ils recevraient une assurance non liée à l’emploi. Beaucoup avaient peu d’économies et des familles avec peu de ressources. Encore une fois, pas de problème. La couverture serait payée par l’ensemble de la société, sur la base du fait que chaque personne mérite de mener une existence digne et sûre au cours de ses dernières décennies. Le programme s’appelait Medicare.

A l’occasion de l’anniversaire de la création de Medicare, Bernie Sanders réclame son expansion vers une police d’assurance-maladie publique universelle et complète. Depuis plus d’un demi-siècle, l’assurance-maladie a garanti à des millions de personnes des médicaments, des traitements et une tranquillité d’esprit relative. Tout le monde mérite ces choses, dit Sanders, pas seulement les personnes âgées.

« Je veux dire un mot au sujet de cette transition, a déclaré M. Sanders mercredi, lors d’un discours prononcé à l’Université George Washington, parce que j’entends encore et encore des opposants politiques, de l’industrie dire : “C’est impossible.” Pensez à l’année 1965, lorsque le régime d’assurance-maladie a été créé. Ils n’avaient pas alors le genre de technologie que nous avons aujourd’hui. Ils étaient en train d’élaborer un tout nouveau programme, avec toutes les difficultés que cela comporte. Je vous en prie, ne me dites pas qu’avec toute la technologie dont nous disposons, nous ne pouvons pas simplement étendre sur une période de quatre ans un programme qui a du succès et qui a cinquante-cinq ans. »

L’assurance-maladie pour tous n’est pas seulement une extension des avantages existants de l’assurance-maladie. Comme le dit le slogan lancé par National Nurses United en référence à Medicare for All, « Love it ! Améliorez-le ! » Le programme éliminerait les quotes-parts (copayment pour certaines prestations), les primes et les franchises pour tout le monde, y compris pour les bénéficiaires de l’assurance-maladie qui assument actuellement ces coûts. Au cours de sa première année d’existence, le programme proposé par Sanders offre aux bénéficiaires actuels de l’assurance-maladie une couverture pour les lunettes, les appareils auditifs et les soins dentaires.

« La capacité d’entendre, la capacité de voir, le désir d’avoir des dents dans la bouche est un problème de santé publique », dit Sanders.

Sur une période de quatre ans, l’âge d’admissibilité sera progressivement abaissé jusqu’à ce que tout le monde soit couvert. Les bénéficiaires pourront alors se rendre chez le médecin, à l’hôpital ou à la clinique de leur choix, au lieu d’avoir à se soucier de savoir s’ils sont en réseau. Ils ne recevront plus de factures médicales. Les gens paieront un peu plus d’impôts, mais beaucoup moins en frais de soins de santé, et ils pourront obtenir les soins dont ils ont besoin, quand ils en ont besoin.

Sur ce dernier point, Sanders a abordé les tours de passe-passe de la droite avec sarcasme. Les opposants à l’assurance-maladie pour tous, a-t-il dit, « semblent penser que la population états-unienne déteste payer des impôts, mais qu’elle adore simplement payer des primes d’assurance. “Oh mon Dieu, la prime d’assurance est là, quelle belle journée ! Oh wow, fêtons ça, hé !” »

Les gens se fichent de savoir à qui ils font leurs chèques : ils veulent simplement payer moins cher, obtenir les soins dont ils ont besoin et ne plus jamais avoir à prendre de décisions difficiles entre leur santé et leurs finances.

Tout le monde, a insisté Sanders, obtiendra une meilleure offre dans le cadre de ce système. Enfin, presque tout le monde. L’assurance-maladie pour tous mettra les compagnies d’assurances privées en faillite et permettra au gouvernement fédéral de négocier avec les firmes pharmaceutiques pour réduire le coût des médicaments prescrits.

L’assurance-maladie pour tous est passée de l’obscurité à une grande popularité au cours des dernières années – en grande partie grâce à Sanders lui-même, qui a appuyé les soins de santé avec une caisse unique depuis les années 1980 et en a fait l’exigence centrale de sa campagne présidentielle de 2016. Les dirigeants des compagnies d’assurances et du secteur pharmaceutique considèrent avec raison que c’est une menace existentielle pour leurs résultats financiers.

Sanders n’a pas peur de ce conflit. En fait, il veut que les Etats-uniens sachent que ce qui les empêche d’obtenir des soins de santé complets, permanents et financés par l’impôt, c’est la contrainte des sociétés à maximiser leurs profits.

« Le débat actuel sur l’assurance-maladie pour tous n’a rien à voir avec les soins de santé », a affirmé Bernie Sanders.

« Nous ne sommes pas dans un débat sur quel système de santé fonctionne bien ou fonctionne le mieux. Personne ne pense qu’un système dans lequel 80 millions ou plus n’ont pas d’assurance maladie ou sont sous-assurés est un bon système. Personne que je connais ne pense que lorsque les Etats-uniens paient les prix les plus élevés au monde pour des médicaments prescrits, c’est un bon système. »

« Le débat que nous menons actuellement », a-t-il poursuivi :

« n’a rien à voir avec les soins de santé, mais tout à voir avec l’avidité et les profits de l’industrie de la santé. Ce dont nous parlons, c’est d’une industrie des soins de santé, des compagnies d’assurances, des compagnies pharmaceutiques, des fournisseurs d’équipement médical, de Wall Street, des entités qui gagnent des dizaines et des dizaines de milliards de dollars chaque année en ignorant les besoins de la population et en lui tournant le dos. C’est de cela qu’il s’agit dans ce débat.

 »Ce débat porte sur la question de savoir si nous maintenons un système dysfonctionnel qui permet aux sociétés pharmaceutiques et de soins de santé de faire plus de cent milliards de dollars de profits l’an dernier, alors que les principaux PDG de l’industrie ont gagné 2,6 milliards en rémunération totale ­ tout en sachant qu’un habitant sur cinq ne peut se permettre d’acheter les médicaments prescrits par ses médecins. »

En revanche, a dit M. Sanders, le régime d’assurance-maladie pour tous est « un système de santé rationnel » dont le but « est de fournir des soins de santé à tous de manière économique et non de faire des milliards de profits pour les compagnies pharmaceutiques et les compagnies d’assurances ».

Sanders a également dressé un bilan sobre des batailles à venir. Ces firmes, a-t-il dit, ont des ressources, un pouvoir et une influence inimaginables. Elles feront pression pour vaincre l’assurance-maladie pour tous – non pas parce que c’est un système inefficace, mais parce qu’il réduit et, dans certains cas, élimine leur capacité de profiter des gens ordinaires lorsqu’ils ont besoin de soins.

« La lutte que nous menons actuellement, a dit M. Sanders, se heurtera à l’opposition de certains des intérêts spéciaux les plus puissants de notre pays, des entités qui ont des sommes d’argent illimitées. … Ils utiliseront ces ressources pour s’opposer à la campagne Medicare for All ». Il a continué ainsi :

« Vous verrez ces entités dépenser des sommes d’argent inépuisables dans des publicités télévisées de trente secondes qui vous diront à quel point Medicare for All est terrible. Vous allez voir des annonces d’une page entière dans les magazines et les journaux, vous allez écouter des annonces à la radio et vous allez voir un certain nombre de firmes présenter des études qui vous diront pourquoi l’assurance-maladie pour tous n’est pas la voie à suivre.

Mais permettez-moi de vous dire qu’il y a plus de cinquante ans, lorsque le régime d’assurance-maladie du Canada a été adopté, les intérêts spéciaux ont fait exactement la même chose. … Ils ont échoué. Et mes amis, ils vont encore échouer. »

En préparation de l’affrontement à venir, les lobbyistes de l’industrie pharmaceutique et de l’assurance n’ont pas limité leurs transactions en coulisses à des amis fiables dans le GOP (le Parti républicain). Ils ont également versé de l’argent au Parti démocrate, tentant d’acheter des alliés qui peuvent propager de fausses informations sur l’assurance-maladie pour tous et réduire l’enthousiasme à son égard. Et ils ont trouvé plus que quelques clients.

Contraint par Sanders, qui a fait de cette pratique un quasi-tabou dans la politique du Parti démocrate, Joe Biden a promis de ne pas accepter directement de l’argent à intérêt spécial pour sa campagne. Mais son PAC (Comité d’action politique) continue d’absorber les dons d’entreprises, y compris ceux de donateurs ayant des liens avec les industries pharmaceutiques et les assurances.

Outre les dons, M. Biden est également un modéré politique qui a été choisi comme vice-président par Barack Obama afin d’équilibrer la balance et d’attirer des électeurs plus conservateurs. Il a personnellement mis en garde M. Obama contre l’Affordable Care Act (connu sous le nom d’Obamacare, instauré en 2010), qu’il jugeait trop radical. Même si notre système de santé laisse tomber des millions de personnes, Biden n’a aucun intérêt personnel réel à le changer fondamentalement. Il ne se déplacera à gauche que ce qui est nécessaire pour rester à flot dans les primaires du parti.

Il n’est donc pas surprenant que Biden se batte avec acharnement contre le Medicare for All. Il l’a opposé à son propre plan, qui introduit une option publique à vendre sur le marché de la Loi pour des soins abordables [qui ne modifie pas effectivement le système actuel].

Joe Biden admet que son régime ne garantit pas une couverture universelle. Selon une estimation, 125’000 personnes mourront d’un manque d’assurance au cours des dix premières années sous le Bidencare.

Joe Biden n’est pas un grand penseur en matière de politique de santé. Heureusement pour lui, il a des appuis dans l’industrie pour le guider. Sanders l’a pris à partie dans sa campagne de désinformation à l’emporte-pièce.

Mardi, Sanders a publié un jeu-questionnaire sur son site Web, mettant les lecteurs au défi de deviner qui a dit quoi au sujet de Medicare for All – Joe Biden, Donald Trump, Mitch McConnell (républicain du Kentuscky), ou David Wichmann, PDG de United Healthcare. Leurs marques sont indiscernables.

C’est Joe Biden qui a dit : « Medicare telle que vous la connaissez va disparaître. Tout le Medicare que vous avez disparaît. » C’est Donald Trump qui a dit : « Medicare for all serait vraiment Medicare pour personne… Medicare actuel serait forcé de mourir. »

Sanders a consacré une grande partie de son discours de mercredi à dissiper les mythes sur l’assurance-maladie pour tous (Medicare for all). Il a ensuite lancé un défi, qui semblait taillé sur mesure pour Biden.

« Aujourd’hui, j’appelle tous les candidats démocrates à cette élection à se joindre à moi pour rejeter l’argent des compagnies d’assurances et des compagnies pharmaceutiques. Rejetez cet argent. » Il a jouté : « Les candidats qui ne sont pas disposés à prendre cet engagement devraient expliquer au peuple américain pourquoi ces… dons sont un bon investissement pour l’industrie de la santé. »

Ces dernières semaines, la campagne Sanders s’est centrée encore avec plus de force que d’habitude sur les questions d’inégalité en matière de santé. Lundi, Sanders a pris la parole à Philadelphie à l’extérieur de l’hôpital universitaire Hahnemann, qui doit fermer ses portes parce que son propriétaire, un banquier d’affaires de Los Angeles, ne le considère plus comme un bon investissement. L’hôpital dessert une population majoritairement non blanche et à faible revenu, qui n’aura pas facilement accès à des traitements médicaux une fois qu’elle sera partie.

Plus tard ce mois-ci, Sanders prévoit également d’accompagner un groupe de patients diabétiques lors d’un voyage de Detroit au Canada, où ils pourront se procurer l’insuline dont ils ont besoin pour vivre à une fraction du prix dicté aux Etats-Unis. Ce voyage vise à attirer l’attention sur les prix astronomiques des médicaments aux Etats-Unis, un problème que Medicare for All permettra au gouvernement fédéral de s’attaquer de front.

Le discours prononcé par Sanders mercredi dernier a montré qu’en dépit des forces en présence – et en pleine connaissance de l’étendue de leur pouvoir – il est inébranlable dans son appui à Medicare for all. Et il est prêt à se battre face aux responsables de la santé et à leurs amis élus.

Si Sanders et le mouvement qu’il essaie de construire gagnent, peut-être que nous finirons tous par recevoir par la poste une carte semblable à celle que des millions de personnes ont reçue en 1966. Grâce à cette carte, nous pourrons nous rendre chez n’importe quel médecin ou à l’hôpital de notre choix et obtenir tous les traitements ou services dont nous avons besoin. Ce sera l’aube d’un nouveau jour aux Etats-Unis : un jour où la santé du plus grand nombre aura la priorité sur les profits du plus petit nombre.

(Article paru dans la revue Jacobin, en date du 18 juillet 2019 ; traduction A l’Encontre)