L’industrie pharmaceutique

A l’Encontre - Qui profite du programme de vaccination de 6 milliards de dollars de l’administration Trump ?

il y a 3 jours, par Info santé sécu social

31 juillet 2020
Par Amy Goodman et Juan González

Etats Unis

Alors que les chercheurs du monde entier se battent pour trouver un vaccin contre le Covid-19, nous nous entretenons avec Peter Maybarduk, directeur du programme d’accès public des citoyens aux médicaments de Public Citizen, pour savoir qui profite des efforts du gouvernement pour financer les vaccins, les tests et les traitements. L’administration Trump a annoncé des contrats importants avec des sociétés pharmaceutiques dans le cadre de son programme de 6 milliards de dollars, l’opération Warp Speed, y compris avec des sociétés qui n’ont jamais mis un vaccin sur le marché.

Pendant ce temps, une enquête du New York Times montre que les initiés d’au moins 11 sociétés travaillant sur la recherche sur les coronavirus ont vendu des actions pour une valeur de plus d’un milliard de dollars depuis mars. « Le problème est que les entreprises, les dirigeants, les fonds spéculatifs se nourrissent de l’espoir et du désespoir des gens, et il suffit d’un peu de nouvelles positives pour faire grimper les actions en flèche », explique Peter Maybarduk. Public Citizen a récemment publié une base de données qui suit les milliards de dollars des contribuables qui soutiennent la recherche Covid-19.

Transcription du débat sur le site de Democracy Now !

Amy Goodman : Ici, Democratie Now ! Rapport sur la quarantaine. Je suis Amy Goodman, avec Juan González.

Opération Warp Speed, c’est le nom du programme gouvernemental qui pompe des milliards dans le développement et la recherche de vaccins. Mais qui en profite ? Nous examinons maintenant les 6 milliards de dollars environ que le gouvernement américain a investis dans les vaccins, les tests et les traitements contre le coronavirus.

L’administration Trump a investi l’argent des contribuables dans plus de six projets de vaccins, annonçant récemment un contrat de près de 2 milliards de dollars avec Pfizer et une société allemande pour 100 millions de doses de vaccins d’ici à décembre 2020. Au début de ce mois, le gouvernement Trump a donné 1,6 milliard de dollars à une petite entreprise, Novavax [Galthersburg, Maryland], qui n’a jamais mis un vaccin sur le marché en plus de 30 ans d’existence.

Cette décision intervient alors que le New York Times rapporte que les initiés de l’entreprise profitent de la ruée pour fabriquer un vaccin. Le NYT rapporte, je cite : « Les initiés d’au moins 11 sociétés – la plupart étant de petites entreprises dont la fortune dépend souvent du succès ou de l’échec d’un seul médicament – ont vendu des actions pour une valeur bien supérieure à un milliard de dollars depuis mars. »

Pour en savoir plus, nous sommes rejoints par Peter Maybarduk. Il est le directeur du Programme d’accès public des citoyens aux médicaments de Public Citizen, qui a mis en place une base de données permettant de suivre les milliards de dollars des contribuables qui financent les tests Covid, les traitements et les vaccins.

Bienvenue sur Democracy Now !, Peter Maybarduk. C’est un plaisir de vous avoir avec nous. Alors, expliquez-nous qui reçoit cet argent. Les gens veulent un vaccin, c’est sûr. Des milliards et des milliards de dollars des contribuables états-uniens vont dans quels projets ? Comment ces entreprises prouvent-elles qu’il y a une possibilité, une voie vers le succès ?

Peter Maybarduk : Nous ne savons pas comment ils prouvent leur chemin vers le succès, car il y a un manque frappant de transparence dans le processus de sélection. Mais BARDA (Biomedical Advanced Research and Development Agency), l’Agence de recherche et de développement biomédical avancé, comme vous l’avez dit, donne des centaines de millions de dollars à chacune des sociétés pharmaceutiques pour faire avancer le développement et la fabrication des vaccins. Dans de nombreux cas, il s’agit de candidats vaccins qui sont déjà construits sur la base des recherches scientifiques financées par les contribuables. Dans certains cas, les National Institutes of Health possèdent ou revendiquent des brevets sur certaines des technologies clés. Ainsi, le public investit dans ces technologies depuis très longtemps, mais aujourd’hui, nous voyons des dirigeants et des fonds spéculatifs gagner énormément d’argent simplement en annonçant des bribes de nouvelles positives, même si leurs candidats peuvent ne pas réussir.

Juan González : Je voulais vous demander, parce que cela ne se produit pas seulement, évidemment, aux États-Unis. Dans l’Union européenne, en Chine, en Inde, et nous l’avons vu récemment au Brésil, des sommes énormes sont investies dans ce qui est essentiellement une ruée vers l’or californienne pour l’industrie pharmaceutique. Une richesse inouïe attend ceux qui sont capables de produire ces premiers vaccins, et pourtant, comme vous l’avez mentionné, il y a si peu de transparence pour ce qui est de savoir qui reçoit ces vaccins et comment les décisions sont prises.

Peter Maybarduk : Oui, nous ne disposons pas des contrats. Ainsi, certains contrats de BARDA ont été obtenus par un groupe de consommateurs appelé Knowledge Ecology International le mois dernier, mais ils sont tellement censurés qu’il est encore difficile de dire si des conditions importantes sont attachées aux centaines de millions de dollars que les contribuables distribuent.

En effet, nous voulons investir dans la recherche et le développement de vaccins, mais il est important que des conditions soient posées, par exemple en ce qui concerne leur caractère abordable et leur prix raisonnable, l’ampleur de la production et l’éventail de la distribution ainsi que le transfert de technologie, afin que nous puissions informe au plan mondial comment fabriquer ce vaccin et éviter un rationnement sévère dans les années à venir.

Il reste donc beaucoup de questions sans réponse, mais ce qui est clair à l’heure actuelle, c’est que les options d’achat d’actions sont multipliées par cinq ou six pour les dirigeants de ces entreprises, même s’ils exagèrent leur rôle dans l’opération Warp Speed.

Amy Goodman : Peux-tu nous parler, Peter, de la société Novavax ? BARDA – c’est-à-dire, encore une fois, la Biomedical Advanced Research and Development Authority – a alloué la plus grosse somme, 1,6 milliard de dollars, à Novavax, la firme peu connue du Maryland qui n’avait pas développé de vaccin efficace depuis 30 ans. Que savez-vous à ce sujet ? Pourquoi ont-ils obtenu 1,6 milliard de dollars ?

Peter Maybarduk : Nous ne savons pas, voilà la réponse la plus courte. Et nous n’en savons pas beaucoup plus sur Novavax que ce que vous avez dit. C’est donc la plus grosse subvention, et cela indique simplement le peu de transparence de ce processus et tout ce que nous devrions savoir. Malheureusement, c’est la situation. Par contre, nous savons que les options d’achat d’actions de Novavax pour les dirigeants sont passées de 20 à 100 millions de dollars grâce à leur association étroite avec Warp Speed. Mais en ce qui concerne la science, la façon dont elle progresse, nous en savons très peu.

Juan González : Et face à la possibilité pour les dirigeants de toucher de l’argent, avant même qu’un médicament particulier ne soit mis sur le marché – et soit prouvé efficace –, y a-t-il un moyen de limiter ce genre d’activité, surtout dans une situation présente d’urgence internationale ?

Peter Maybarduk : Eh bien, nous devrions certainement poser des conditions, en ce qui concerne les prix raisonnables. Nous devrions certainement exiger beaucoup plus de transparence dans les divulgations qui sont faites. Le tsar du vaccin de Trump, Moncef Slaoui, vient en fait de GlaxoSmithKline [et de Moderna à Cambridge, Massachusetts], et nous avions demandé qu’il soit au moins tenu de divulguer ses conflits d’intérêts financiers, mais l’Office de l’inspecteur général [dirigé depuis janvier 2020 par Christi Grimm et remplacée sur décision de Trump, en mai, par Jason Weida] du Département de la santé a refusé. Je pense donc que le public doit exiger beaucoup plus ici.

Mais, en réalité, ce qui nous préoccupe surtout, ce sont les conditions d’accessibilité et d’approvisionnement qui en découlent, car aucune entreprise ne fabrique à une échelle suffisante pour approvisionner le monde entier. Ainsi, dans un an ou deux, nous pourrions être confrontés à un grave apartheid mondial, essentiellement en matière de vaccins, où une grande partie de la population mondiale n’aurait pas accès aux vaccins. Et ce, parce qu’il existe une énorme réticence parmi nos dirigeants à ordonner aux entreprises de transférer leur technologie ­– conditions qui devraient être attachées aux subventions – en dépit du fait que tous les principaux candidats qui sont pris en considération pour l’opération Warp Speed, d’une manière ou d’une autre, bénéficient non seulement des subventions BARDA, mais aussi des recherches initiales des scientifiques fédéraux, des études financées par les contribuables, qui ont conduit à la mise au point de la technologie qui est utilisée pour développer les vaccins aujourd’hui. Nous avons donc déjà investi dans ces vaccins et nous devrions avoir le droit d’imposer certaines conditions et de veiller à ce que tout le monde puisse avoir accès à un vaccin sûr et efficace lorsqu’il sera mis au point.

Amy Goodman : Peter, parlons de la manière dont les investisseurs bénéficient des milliards de dollars qui vont à ces entreprises pharmaceutiques. Par exemple, le New York Times rapporte qu’après que Vaxart, une petite entreprise basée à San Francisco, a été sélectionnée pour faire partie d’un programme fédéral visant à développer un vaccin, les stock-options pour les initiés de l’entreprise ont grimpé en flèche. Un fonds spéculatif qui contrôle en partie la société a immédiatement gagné quelque 200 millions de dollars de bénéfices.

Peter Maybarduk : Oui, c’est vrai. Donc, comme vous l’avez dit, le problème est que les entreprises, les dirigeants, les fonds spéculatifs se nourrissent de l’espoir et du désespoir des gens. Il suffit d’un peu de nouvelles positives pour faire monter les actions en flèche, ou, à l’inverse, d’un peu de nouvelles négatives pour les faire chuter en ce moment même.

Ainsi, Vaxart, par exemple, a noté dans un communiqué de presse qu’il avait été sélectionné par l’opération Warp Speed. Or, « sélectionné » signifie simplement, dans ce cas, un essai clinique impliquant des primates. Vaxart ne reçoit pas de financement de BARDA et ne négocie pas pour obtenir ce financement. Mais cette nouvelle, cette prétention de lien avec le gouvernement fédéral, a fait monter en flèche les actions de Vaxart, et, comme vous l’avez dit, a permis au fonds spéculatif de gagner 200 millions de dollars et de s’en aller.

C’est donc le genre de climat dans lequel nous nous trouvons. Evidemment, vous le savez, nous avons besoin d’un peu plus de discipline. Nous avons besoin de transparence sur les normes de sélection de ces contrats et sur ce que nous pouvons en attendre.

Juan González : Et avez-vous des inquiétudes quant aux autres membres de l’administration Trump qui pourraient, d’une manière ou d’une autre, profiter en privé des informations privilégiées qui sont élaborées au sein de l’administration sur qui est financé ou qui bénéficie d’un soutien gouvernemental ?

Peter Maybarduk : En plus de Moncef Slaoui, le tsar des vaccins – comme je l’ai dit, il vient de GSK, il était au conseil d’administration de Moderna, et il a peut-être beaucoup investi – nous ne savons pas vraiment, parce qu’il n’a pas été forcé de révéler ses liens – l’administration Trump est construite sur un certain nombre de dirigeants de pharmas qui ont joué des rôles clés. Alex Azar, secrétaire à la Santé et aux Services sociaux depuis janvier 2018, était lobbyiste de la compagnie pharmaceutique Eli Lilly, puis cadre dirigeant de cette dernière jusqu’en 2017. Il est connu comme un de ceux qui ont fait flamber le prix de l’insuline d’Eli Lilly. L’ancien conseiller Joe Grogan à la Maison Blanche [directeur du Domestic Policy Council de février 2018 à mai 2020, nommé en janvier 2020 à la White House Coronavirus Task Force] a travaillé pour la firme Gilead, en tant que lobbyiste. Ainsi, ces acteurs ont certainement influencé la politique de l’administration Trump dans ce domaine et son extrême déférence envers les intérêts des entreprises dans l’opération Warp Speed et dans d’autres initiatives.

Il est certes approprié d’investir de grosses sommes d’argent dès maintenant dans un effort de mettre au point un vaccin, y compris d’investir avec des risques, en reconnaissant d’avance que certains vaccins ne fonctionneront pas. Nous devons dépenser cet argent en tant que peuple afin de mettre au point un vaccin sûr et efficace le plus rapidement possible. Toutefois, nous devrions pouvoir demander que certaines conditions soient attachées à cela. Et nous sommes très préoccupés par ce qui se passe lorsqu’un vaccin sera mis en circulation et qu’il n’y aura tout simplement pas assez de capacité de fabrication pour le faire parvenir à tous ceux qui en ont besoin.

Amy Goodman : Enfin, Peter, U.S. PIRG [Public Interest Research Group, qui réunit des ONG aux Etats-Unis et au Canad, et qui est lié au Fund for the Public Interest] a lancé une pétition qui a été signée par des centaines de professionnels de la santé. Elle dit essentiellement au président Trump : « Arrêtez tout, recommencez, faites-le bien. » Que demandez-vous ?

Peter Maybarduk : Nous exigeons que l’administration Trump impose tout d’abord que BARDA publie les contrats. Nous devons savoir ce qui est fait avec les milliards de dollars des contribuables, et les sommes qui sont déjà dépensées dans la course aux vaccins, et qui le seront encore.

Deuxièmement, nous devons assortir les contrats de conditions de base, de prix raisonnables et de transfert de technologie. Le transfert de technologie signifie que nous devons ordonner aux entreprises de divulguer leurs informations confidentielles, de concéder des licences sur leurs brevets, afin que d’autres fabricants puissent également fabriquer ces mêmes vaccins. Essentiellement, si nous n’enseignons pas au monde comment fabriquer des vaccins, il y aura un apartheid mondial en matière de vaccins. Il y aura un sérieux rationnement dans les années à venir. Ce retard entraînera des conséquences négatives pour les secteurs paupérisés déjà les plus fragilisés. Cela coûtera des vies humaines. Il pourrait avoir un coût pour la stabilité politique dans les régions moins riches du monde. Nous devons donc être prêts à ordonner aux entreprises de faire le nécessaire pour augmenter l’offre, ce qui signifie ne pas structurer le marché des vaccins par des monopoles, ne pas simplement confier à une entreprise donnée des centaines de millions de nos dollars et lui dire vas-y, fais les choses justes. Il faut élaborer un projet national pour passer à l’échelle adéquate, libérer la technologie des vaccins et aider d’autres à les fabriquer, publier les données afin que nous puissions vérifier la sécurité et l’efficacité, etc.

Amy Goodman : Faut-il interdire les brevets ?

Peter Maybarduk :
Il ne devrait pas y avoir de monopoles. Tous les brevets devraient faire l’objet d’une licence non exclusive, ouverte, afin que d’autres puissent utiliser la technologie.

(Transcription, dite rapide, publiée par le site Democracy Now !, le 28 juillet 2020 ; traduction rédaction A l’Encontre)