Le chômage

ATD Quart Monde - Chiffres du chômage : les réalités derrière la fiction

il y a 5 mois, par Info santé sécu social

28 JANV. 2020 PAR ATD QUART MONDE BLOG : LE BLOG MEDIAPART DES MEMBRES D’ATD QUART MONDE

Selon Pôle Emploi, le nombre de chômeurs a baissé en 2019. Pour bien comprendre ce qu’il y a derrière les chiffres officiels du chômage et des créations d’emplois (des sujets déjà bien abordés sur ce blog), nous vous offrons deux idées fausses pour le prix d’une ;-], tirées de la 4e édition du livre "En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté" (janvier 2020).

Idée fausse : "Le taux de chômage est un bon indicateur de la santé d’un pays."

Faux. En France comme ailleurs, le taux de chômage est un indicateur très imparfait. Arrêtons de l’utiliser !

De temps à autre, on se félicite ou on se désole de quelques dixièmes de pourcents de taux de chômage perdus ou gagnés. Mais ce taux n’est pas un bon indicateur, principalement parce que, qu’il s’agisse du taux mesuré par l’Insee ou de celui de la catégorie A de Pôle emploi, il exclut les personnes sans emploi qui, temporairement ou plus durablement, ne sont pas en recherche active. Elles sont pourtant bien privées d’emploi et, pour un grand nombre d’entre elles, désireuses de travailler (idée fausse 7). Le taux de chômage peut ainsi se réduire sans que pour autant la conjoncture de l’emploi ne s’améliore en profondeur (voir aussi l’idée fausse 84).

En effet, Pôle emploi ne compte pas les personnes désinscrites ou jamais inscrites et qui souhaitent pourtant travailler. Elles sont entre 2 et 3 millions, soit une bonne moitié (environ1) des 1,8 million d’allocataires du RSA (seulement 630 000 chercheurs d’emploi inscrits en catégories A, B et C sont en effet bénéficiaires du RSA socle en février 20192, sur environ 1,83 million de bénéficiaires du RSA socle à la même date), plus entre 500 000 et un million des 1,9 million de jeunes de 15 à 29 ans qui ne sont ni en emploi, ni en formation, plus d’autres encore qui ont perdu espoir et/ou se trouvent dans le non-recours au RSA et aux autres prestations sociales, mais seraient peut-être prêts à retravailler si on leur proposait un emploi décent3.

Précisons aussi que la catégorie A de Pôle emploi ne comptabilise pas les travailleurs précaires, dont le nombre croît sans cesse4. Entre 1996 et 2018, les catégories B et C de Pôle emploi sont passées de 19 % du total des demandeurs d’emploi à près de 40 %, c’est-à-dire de 0,6 à 2,2 millions de personnes.

D’autre part, compte tenu des délais d’enregistrement des dossiers, tous les chercheurs d’emploi en catégorie A n’apparaissent pas dans les chiffres de Pôle emploi : « En moyenne, explique un responsable, j’ai 300 personnes en attente d’affectation dans mon agence5. »

Le taux de chômage ne dit rien, par ailleurs, des inégalités territoriales ou d’âge liées à l’emploi (en particulier l’exclusion croissante des plus de 40 ans qui ont un faible niveau de formation).

Enfin, les reprises d’emploi déclarées ne représentent que 20 % environ des sorties des catégories A, B et C de Pôle emploi6. La moitié du total des sorties sont des non-renouvellements d’inscription dont les raisons peuvent être très diverses, par exemple le fait que lorsqu’on ne perçoit pas ou plus d’allocation chômage, on a moins de raisons de s’inscrire à Pôle emploi (or les conditions pour toucher l’allocation deviennent plus restrictives en 2020…). On disparaît donc des statistiques de Pôle emploi bien qu’on soit encore chômeur…

Quant au chiffre de l’Insee, il correspond aux personnes qui n’ont pas travaillé – ne serait-ce qu’une heure – la semaine de référence, qui sont disponibles dans les 15 jours et qui ont cherché activement un emploi le mois précédent. L’Insee ajoute à ce chiffre (environ 2,8 millions de personnes) deux autres, moins connus. Premièrement, celui du « halo du chômage », c’est-à-dire des personnes qui ne seraient pas disponibles rapidement et celles qui ne feraient pas preuve d’une démarche active de recherche d’emploi, soit parce qu’elles cherchent de leur côté, soit parce qu’elles ne cherchent plus, par découragement. Deuxièmement, le chiffre du « sous‑emploi », qui concerne les travailleurs à temps partiel souhaitant accroître leur temps de travail. L’Insee évalue le halo et le sous-emploi à environ 1,6 million de personnes chacun7.

Dès lors que les chiffres du chômage sont faussés (et masquent des inégalités territoriales de plus en plus importantes), ils autorisent de nombreux discours et politiques qui ne s’attaquent pas à ses vraies causes, mais permettent tout de même de faire baisser temporairement ces chiffres par le développement de l’emploi précaire, le placement des chômeurs dans des formations, l’incitation à l’auto-entrepreneuriat, etc. Ces politiques font sortir des personnes de la catégorie A de Pôle emploi ou des calculs de l’Insee, mais leur efficacité n’est que de façade.

Il existe un meilleur indicateur que les chiffres du chômage donnés par Pôle emploi ou par l’Insee. Il a été lancé fin 2017 par le magazine Alternatives Économiques et mesure8, à partir des chiffres de l’Insee, le taux de non-emploi, c’est-à-dire le taux de personnes actives n’ayant pas d’emploi. Il intègre pour cela le halo du chômage calculé par l’Insee et, considérant que le temps partiel est plus souvent subi que choisi, ramène les temps partiel à de l’équivalent temps plein, produisant ainsi un « taux de non-emploi en équivalent temps plein » qui s’élève en 2018 à 27,2 % en France, 28 % au Royaume-Uni et 28,4 % en Allemagne. Cet indicateur est très intéressant. Mais, en calculant le halo du chômage comme l’Insee, il oublie un certain nombre des personnes sans emploi devenues « invisibles ».

1Une partie des bénéficiaires du RSA socle ne sont pas disponibles pour un emploi, pour raisons de santé, familiales, etc.

2www.data.gouv.fr/fr/datasets/demandeurs-demploi-beneficiaires-du-rsa (consulté en août 2019).

3L’Observatoire des inégalités cite le chiffre de 600 000 hommes qui se seraient retirés du marché du travail entre les années 1980 et 2017 (« Mal-emploi : huit millions de personnes fragilisées », sur www.inegalites.fr, le 14 juin 2019). L’Insee montre que le taux d’activité des actifs a baissé de 0,2 % entre 2018 et 2019, c’est-à-dire que des actifs se retirent du « marché du travail » officiel, par découragement (Insee Informations rapides, n° 2019-208, 14 août 2019). Le taux d’activité des 15-29 ans est passé de 56 % en 2008 à 53,3 % en 2015 (C. Minni, B. Galtier, « Emploi et chômage des 15-29 ans en 2015. Un jeune sur dix au chômage », Dares Résultats n° 016, 2017). La population active des 25-49 ans a reculé de 96 000 personnes par an entre 2013 et 2018 (C. De Miras, S. De Waroquier De Puel Parlan, C. Dixte, T. Do, C. Minni, S. Rebiere, M. Rey, « Emploi, chômage, population active en 2018 : ralentissement de l’emploi du fait de l’intérim et moindre baisse du chômage », op. cit.). Paradoxalement, une hausse des inscriptions à Pôle emploi peut être un bon signe si, par une confiance accrue dans la conjoncture économique, des personnes s’inscrivent pour être aidées dans leur recherche.

4Les chiffres de Pôle emploi ne disent rien sur les conditions de travail précaires d’un nombre croissant de salariés. (Cf. par exemple Dominique Lhuilier : « Le monde du travail fabrique des “rebuts” et s’en moque », entretien avec C. André, Alternatives Économiques, 24 septembre 2019).

5« Les dossiers fantômes des agents de Pôle emploi », émission « Secrets d’info » sur France-Inter, par Jacques Monin, 15 juin 2019.

6« Demandeurs d’emploi inscrits à Pôle emploi au deuxième trimestre 2019 », Dares indicateurs n° 034, 2019.

7G. Parent, S. Rebière, « Les personnes en situation contrainte sur le marché du travail dans l’Union européenne : un diagnostic complémentaire qui révèle l’ampleur de la main-d’oeuvre sous‑utilisée », Insee Référence, 2019.

8Voir l’article G. Duval, « Alternatives Économiques lance son contre-indicateur du chômage », Alternatives économiques, 4 septembre 2017.

en-finir-avec-les-idees-fausses-2020-e1570014294482
Idée fausse 84 : "En France, on crée des emplois ! Où est le problème ?"

Le problème est que les créations d’emplois sont inférieures à l’augmentation de la population active.

Considéré seul, le nombre de créations d’emplois est trompeur à deux titres. Tout d’abord, de la même manière que le chiffre du chômage (idée fausse 86), il fait abstraction de la qualité de l’emploi : CDI, CDD, temps plein, temps partiel… Ensuite, le nombre d’emplois créés dans une année est à rapporter à l’augmentation de la population active dans l’année. On ne peut par exemple se féliciter de la création de 100 000 emplois si la population active a augmenté de 150 000 personnes : la population active fluctue selon la démographie et selon les comportements d’activité, qui varient en fonction du taux de participation des femmes au marché du travail, des réformes des retraites, de l’espoir ou non des chômeurs de longue longue durée de retrouver un emploi.

Comme le montre le tableau suivant, les 976 000 créations d’emplois entre 2009 et 2018 n’ont pas couvert le nombre de 1,37 million de personnes nouvelles ayant rejoint la population active, soit en moyenne 140 000 par an. De plus, ces créations sont très largement financées par la puissance publique, beaucoup plus qu’il y a 20 ou 30 ans où l’on arrivait à créer des emplois sans autant baisser le coût de l’emploi.

Rappelons-le, ces créations d’emplois incluent le travail précaire et le temps partiel et ne sont donc pas toutes des emplois décents, capables de faire vivre le travailleur et sa famille. « Au 4e trimestre 2018, 18,2 % des actifs occupés travaillent à temps partiel. Pour environ un tiers de ces personnes, le temps partiel est subi : elles souhaiteraient travailler davantage et sont disponibles pour le faire1. »

La bonne nouvelle de 2019 est qu’il y aurait au 1er trimestre environ 100 000 nouvelles créations d’emplois… en bonne partie issues du surcroît de pouvoir d’achat obtenu fin 2018 par le mouvement des Gilets jaunes, qui s’est traduit par un accroissement des dépenses publiques de 10 milliards début 2019 (idée fausse 100).

1 C. De Miras, S. De Waroquier De Puel Parlan, C. Dixte, T. Do, C. Minni, S. Rebiere, M. Rey, « Emploi, chômage, population active en 2018 : ralentissement de l’emploi du fait de l’intérim et moindre baisse du chômage », op. cit.