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Allo-docteurs - Le calvaire d’une médecin qui prescrivait "trop d’arrêts maladie"

il y a 2 semaines, par Info santé sécu social

La Dre Claire Bigorgne a été convoquée par la Caisse primaire d’assurance maladie en mars dernier. On lui aurait fait savoir que si elle ne baissait pas le nombre d’arrêts qu’elle prescrivait, elle aurait une sanction financière.

Par Maud Le Rest

Rédigé le 27/05/2019

La médecin ne compte pas changer ses méthodes. "Pour moi, c’est de la délation."

"J’étais par terre, complètement rétamée." Après une semaine d’arrêt, la Dre Claire Bigorgne, médecin généraliste dans la petite commune bretonne de Kermaria-Sulard, vient de rouvrir son cabinet. Une période de repos nécessaire pour se remettre psychologiquement de son rendez-vous avec la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM) des Côtes d’Armor. Courant mars, la Dre Bigorgne est convoquée après un premier rendez-vous reporté. On lui annonce alors qu’elle prescrit trop d’arrêts maladie, et qu’elle va être mise à l’épreuve. Si elle ne fait pas baisser le nombre d’arrêts prescrits, elle sera sanctionnée financièrement. "Ils veulent que j’exerce mon métier autrement !", s’insurge la généraliste, qui raconte être sortie de son rendez-vous "anéantie".

Troubles musculo-squelettiques et pénurie de spécialistes
La CPAM a en effet expliqué à la praticienne que le nombre d’indemnités journalières qu’elle avait prescrites [divisées par le nombre de consultations] était supérieur à la moyenne régionale. D’où la nécessité d’en baisser le nombre au plus vite. Pour cela, la Dre Bigorgne doit être chaperonnée par un médecin-conseil, ce qu’on appelle la "mise sous objectif". Une décision absurde pour la médecin : d’une part, elle exerce dans un milieu plutôt rural, et les troubles musculo-squelettiques sont fréquents. Ces affections nécessitent la plupart du temps de poser des arrêts maladies. D’autre part, la pénurie de spécialistes dans le secteur entraîne de longs délais d’attente. Les patients en incapacité de reprendre leur travail peuvent donc être arrêtés plusieurs mois.

Tout a commencé en automne dernier. Avec d’autres praticiens, la Dre Bigorgne est convoquée par la CPAM, sans savoir ce qui lui est reproché. "Jamais je n’avais eu affaire à eux", affirme-t-elle. Mais l’un de ses collègues se rend à sa convocation accompagné d’une cinquantaine de personnes, et, face au tollé, tous les rendez-vous programmés sont suspendus. Les mois suivants, Claire Bigorgne "continue son bonhomme de chemin". Puis elle reçoit, en mars dernier, une nouvelle convocation de la CPAM. "Je m’y suis présentée seule. J’ai été accueillie très froidement par la directrice de la CPAM, qui m’a introduite dans son bureau. Un médecin-conseil nous attendait" se remémore la généraliste.

On lui présente alors quatre dossiers, pour lesquels elle aurait fait une erreur de diagnostic et prescrit un arrêt maladie à tort. L’un d’entre eux l’a particulièrement marquée : "Un de mes patients souffrait d’un traumatisme neurologique. Le médecin-conseil m’a assuré qu’il ne s’agissait que d’une tendinite. Il m’a dit que de toute façon, je n’étais qu’une médecin généraliste, et que je n’étais pas capable de poser ce diagnostic." Dans la région de Kermaria-Sular, avant de pouvoir obtenir un rendez-vous avec un neurologue, il faut attendre au moins trois mois. Logiquement, la Dre Bigorgne a arrêté son patient le temps nécessaire. Et le neurologue a finalement confirmé son diagnostic.

"J’étais « mise sous objectif »"
"Le rendez-vous a duré une heure et demie. Pendant les six dernières minutes, on m’a annoncé que j’étais « mise sous objectif ». Je ne savais pas ce que ça voulait dire !" se souvient Claire Bigorgne. Elle se renseigne elle-même, et découvre que c’est une mise à l’épreuve. La praticienne devra désormais réduire le nombre d’arrêts prescrits, sous contrôle d’un médecin-conseil et sous peine de sanctions financières. La Dre Birgorne en a déjà prescrit beaucoup, et comprend qu’elle devra arrêter cette pratique si elle veut "corriger ses excès".

La médecin est écœurée. Elle qui travaillait jusqu’à 80 heures par semaine envisage même de raccrocher la blouse. Elle ferme alors son cabinet, un mal nécessaire pour préserver ses patients. "J’étais hyper fatiguée. Je risquais de mettre leur santé en péril", assure-t-elle. Trois jours plus tard, un patient inquiet vient lui rendre visite, et lui demande s’il peut "faire éclater cette histoire au grand jour". La presse locale s’empare alors du sujet. Le 17 avril, la Dre Bigorgne reçoit un nouveau courrier de la CPAM, qui lui annonce que contrairement à ce qu’elle croyait, elle n’a jamais été mise sous objectif. 10 jours plus tard, quand un médecin-conseil lui téléphone pour lui annoncer qu’il va l’accompagner jusqu’en septembre, l’incompréhension est totale. Mais la médecin ne compte pas changer ses méthodes. "Pour moi, c’est de la délation."

Création d’un comité de soutien
De son côté, la direction de la CPAM des Côtes d’Armor affirme qu’aucune procédure de mise sous objectif n’a été engagée. Elle évoque une "période d’accompagnement" jusqu’à la fin du mois de juillet, censée permettre à la Dre Bigorgne "de solliciter un médecin-conseil pour répondre à ses besoins et difficultés éventuels". "Nous comprenons que ces entretiens puissent parfois être mal perçus par les médecins.Toutefois, ils font partie intégrante des missions de l’Assurance Maladie", ajoute la direction.

En attendant, la Dre Bigorgne peut compter sur le soutien des habitants de Kermaria-Sulard. Après son entretien, une manifestation spontanée a été organisée. Un comité de soutien s’est formé, et une pétition a été mise en mairie. "Je l’ai signée", affirme fièrement Dominique Boitel, maire de la commune. L’élu, qui se refuse toutefois à commenter la politique de la CPAM, lui reproche vertement la manière dont l’entretien s’est déroulé. "C’est comme si Claire Bigorgne avait été présentée devant un tribunal. Elle a été convoquée sans savoir pourquoi. Elle n’a pas eu l’occasion de se défendre", déclare-t-il. Depuis le 17 avril, la médecin n’a pas eu de nouvelles de la CPAM. "Il faut que ces entretiens destructeurs cessent. Ils demandent énormément d’énergie, alors qu’on a besoin de cette énergie pour soigner les patients. Mais on se bat contre des moulins à vent" regrette Claire Bigorgne