Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Alternatives Economiques : Vaccin : le Covid a rétréci la France

il y a 1 semaine, par infosecusanté

Alternatives Economiques : Vaccin : le Covid a rétréci la France

07/01/2021

Hervé Nathan

Journaliste


Un titre barrait la page 6 des Echos, dans son édition de mardi : « Covid-19 : les pays émergents à la traîne dans la course à la vaccination. » L’article est illustré par un imposant graphique classant les pays selon le pourcentage de population vaccinée le 4 janvier. Surprise, la France figure en avant-dernière position derrière la Lituanie et le Costa Rica… avec un taux de vaccination de 0,003 %.

Voici la France, 6e ou 7e puissance économique mondiale, membre du Conseil de sécurité des Nations unies, du G7, du G20, ravalée dans les profondeurs du classement parmi les émergents. En clair, déclassée, rapetissée, reléguée en Nationale, et pas loin de la division d’honneur (les footeux comprendront…).

Sur les réseaux sociaux, le classement, remis à jour quotidiennement, suscite les moqueries – « mais c’est le palmarès de la France au concours de l’Eurovision ! » – et la consternation. Le fait est : la France reçoit un demi-million de doses du vaccin BioNTech-Pfizer chaque semaine, tout en piquant au compte-gouttes.

Sentant la polémique enfler, le président de la République, en tête, a sorti ce week-end la grosse com’. Le Journal du dimanche a titré sur la « colère de Macron ». Celui-ci, retrouvant le costume de général en chef aurait dit : « Je suis en guerre le matin, le midi, le soir. » Et désigné les sous-fifres qui devaient porter le chapeau : Olivier Véran, le ministre, et l’administration de la santé, les agences régionales de santé (ARS)... Comme si la stratégie de vaccination n’avait pas été présentée en novembre lors d’un Conseil de défense à l’Elysée, et approuvée par Emmanuel Macron. Mais rien ne sort de ce fameux conseil, mis hors de portée de tout contrôle, y compris du Parlement.

La responsabilité du fiasco serait plutôt à chercher à partir d’un article du Canard enchaîné de mercredi où l’on apprend que la fameuse stratégie vaccinale et le calendrier afférent ont été exposés fin décembre aux responsables des ARS et des directeurs d’hôpitaux par un représentant du cabinet conseil McKinsey, dénommé Maël de Calan, connu essentiellement pour avoir été candidat à la présidence des Républicains, et désormais « Macron compatible » !

Du reste, ce n’est pas la première intrusion dans le dossier Covid de McKinsey, qui assistait au printemps à la réunion d’une « task force » interministérielle chargée des tests. Cette dernière avait l’idée de génie de nommer un autre cabinet (Bain) pour auditer les capacités des labos privés, vétérinaires et de recherche, dans le but de sauvegarder « la souveraineté nationale ». On sait les succès de cette mission…

Ainsi va l’Etat depuis au moins la révision générale des politiques publiques (RGPP) initiée par Eric Woerth en 2007, dont une des ambitions était de déshabiller l’Etat de ses capacités d’intervention et de réflexion propres. Les responsables politiques ont acquis depuis un réflexe qu’on peut résumer ainsi : Un problème ? Vite un audit par le privé ! Une mission à remplir ? Vite un appel au privé !

La Cour des comptes a évalué de 150 à 200 millions d’euros les honoraires versés chaque année par l’Etat pour ces cabinets prestigieux. Il paraît que ce n’est pas cher payé pour des prestataires de luxe. Pour L’Opinion, « c’est aussi l’occasion de nouer des liens avec de futurs dirigeants économiques dont la plupart sont passés par des cabinets ministériels en France ».

Ce fonctionnement donne l’illusion de pouvoir se passer des compétences internes et de nommer n’importe qui à n’importe quel poste. C’est ainsi que la task force « tests » était présidée par un agrégé de philo et une juriste. Ou que Matignon désigna fin novembre un « monsieur vaccin », nommé Louis-Charles Viossat, énarque, accessoirement inventeur du contrat première embauche (CPE), qui mit des centaines de milliers de jeunes dans les rues en 2006, et surtout lobbyiste de la firme américaine Abbott. Se référant au livre d’Emmanuel Ratier Au cœur du pouvoir (éd. Facta, 2011), sa fiche Wikipédia précise : « il est membre de l’important club d’influence Le Siècle »1, ce qui le qualifiait assurément pour s’occuper des vaccins, n’est-il pas ? La maladie qui rend l’Etat impotent relève donc plutôt du virus néolibéral que de la paralysie bureaucratique.

Préférence pour le vaccin français ?

Une autre explication du peu d’entrain français à vacciner pourrait être un patriotisme économique mal placé. C’est la thèse en vogue en Allemagne, où la presse accuse la France d’avoir travaillé à limiter les commandes groupées de l’Union européenne à BioNTech, firme allemande, dans le but de favoriser le champion tricolore Sanofi. Clément Beaune, ministre européen des Affaires européennes, dément avec fermeté.

Mais la ministre Frédérique Vidal, en charge de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, publie le 2 janvier un tweet étonnant : « Plusieurs vaccins sont encore en cours de développement. La France n’est pas en retard, elle a fait le choix d’utiliser et de préparer des vaccins dont la diffusion et le partage pourront être plus larges que les vaccins actuels. Le vaccin est un bien universel. »

A la lire, la France se serait bien pressée lentement de façon à attendre « d’autres vaccins ». Or, le vaccin qui promettait d’être universel par son prix modéré, par son mode production « traditionnel », par son process d’administration simple, etc., ressemblait fort à celui qu’annonçait Sanofi.

On utilise ici l’imparfait car Sanofi, firme chouchoutée par les pouvoirs publics, ne sera pas en capacité de présenter son produit avant le dernier trimestre de cette année, les premiers résultats s’étant révélés largement décevants. Le « champion français à l’international » vient de subir un accident industriel face à ses concurrents dont les médias n’ont pas encore pris la mesure.

Pire, en ratant la grande innovation technologique que représente la maîtrise de l’ARN messager, cet échec met aussi à mal la prétention du gouvernement de faire de la France une « start-up Nation ». Peut-être faudra-t-il un jour s’interroger sur les dégâts engendrés par la préférence française pour les grandes entreprises. En attendant, il faudra avaler l’autre humiliation française du Covid : la France est le seul « grand pays » à ne pas être capable de présenter un vaccin anti-Covid sur le marché : la Chine et la Russie, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Inde ont chacun une ou plusieurs firmes à même de fournir l’antidote au Covid.

En ce début d’année 2021, le diagnostic a de quoi inquiéter sur le modèle français. Non seulement le pays du « meilleur système de santé du monde » est dépassé, mais le « pays de Pasteur » est aussi déclassé sur le plan de l’innovation industrielle. Le Covid a rapetissé la France. Ce sentiment de rétrécissement pourrait même s’accentuer lorsque la pandémie régressera dans les pays qui auront pu vacciner rapidement. Ceux qui n’auront pas eu cette opportunité continueront non seulement à compter les décès, mais aussi verront leurs voisins décoller économiquement. Ceux-là ramasseront la mise de la reprise, et ne laisseront que des miettes aux retardataires.
1. Louis-Charles Viossat a disparu discrètement de l’organigramme sans explication fin décembre.