Les retraites

Alternatives économiques - Retraite : La question de l’âge légal surdétermine toutes les autres

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

LE BLOG DE MICHAËL ZEMMOUR
MICHAËL ZEMMOUR
18/05/2022

Texte initialement publié dans Le Monde le 13 mai 2022

Il y a une fausse symétrie entre les programmes électoraux qui envisagent le report de l’âge légal de la retraite à 65 ans et ceux qui proposent de rétablir la possibilité de partir dès 60 ans.

En effet le projet de report de l’âge légal de la retraite à 65 ans ne provient pas d’une réflexion sur le sort des salariés, ni même sur l’équilibre financier du système. Ce projet, le Président de la République l’admet volontiers, est motivé par une stratégie de baisse des dépenses publiques, et d’augmentation de la main d’œuvre disponible. A l’inverse, le projet de retraite à 60 ans porté par la gauche, apparaît certes très coûteux, mais il a pour lui le mérite de mettre au cœur des enjeux la question fondamentale du travail, de sa dureté et de poser clairement le sujet des progrès sociaux envisageables ou non pour les cinq ans qui viennent

La question de l’âge légal est à raison mise au centre des débats, car elle surdétermine toutes les autres : la souffrance au travail, l’aspiration au temps libre, le chômage ou de l’invalidité des seniors prendraient une tout autre dimension avec une retraite décalée de trois ans. C’est la raison qui fait de l’âge un enjeu premier pour les assurés.

Mais elle n’épuise pas les améliorations possibles du système de retraite. En effet si notre système de retraite remplit, en moyenne, plutôt bien son rôle d’offrir une « mise en sécurité sociale » et un véritable revenu de remplacement aux seniors, il présente également des limites importantes.

La retraite un outil efficace de mise en sécurité sociale

Ce que nous montrent les études c’est que la retraite protège. Elle protège d’abord de l’exposition à des mauvaises conditions de travail, physique et psychiques. Les travaux récents d’E. Defebvre et T. Barnay[1] soulignent que le passage à la retraite diminue nettement la probabilité de déclarer une incapacité ou un trouble dépressif, particulièrement fort dans les professions exposées à des facteurs de risque.

La retraite protège également de la précarité. Pour la moitié des ménages au niveau de vie le plus élevé, le passage à la retraite est l’expérience d’une baisse modérée du niveau de vie de 5% à 25% comme l’a mesuré H. Abbas de l’INSEE[2]. Pour les plus modestes en revanche, le passage à la retraite améliore les revenus, car il marque le plus souvent la fin d’un sas de précarité (inactivité, chômage, invalidité) entre le dernier emploi et le début de la retraite. Le passage de la retraite de 60 à 62 a d’ailleurs nettement allongé ce sas de précarité qui touche principalement (et massivement) les ouvriers et les employés.

Des limites importantes qui pourraient être surmontées

Une des premières limites du système actuel – qui n’est pas spécifique à la France - concerne les inégalités femmes hommes. Les inégalités moyennes de pension de droit directe (38%) excèdent largement les inégalités de revenu salarial (24%). De plus, les femmes sont surreprésentées parmi les personnes qui attendent un âge tardif, souvent hors de l’emploi, pour liquider leur pension sans subir la décote. C. Bonnet D. Meurs et H. Rapoport[3] ont documenté les raisons « mécaniques » de ce phénomène : les femmes ont à la fois des salaires plus faibles et des carrières moins favorables et interrompues, ce qui affecte le calcul de leur pension.

Mais le fond du problème est que les critères fixés pour avoir une retraite « normale » sont les critères d’une carrière idéalisée (et très masculine) : 43 ans de carrière, ascendante et sans interruption. Toutes les personnes dont la vie ne correspond pas à ce schéma subissent de lourdes pénalités amorties – insuffisamment – par des dispositifs de solidarité. Un chantier de fond pourrait consister à faire un audit des carrières réelles et à fixer pour toutes et tous des critères qui correspondent à la réalité des trajectoires actuelles. A minima, la suppression de la « décote » permettrait aux personnes qui ont les carrières les plus discontinues, les salaires les plus faibles, les pensions les plus basses (et bien souvent les retraites les plus courtes), de partir dès l’âge légal de la retraite plutôt que d’attendre l’âge de 67 ans.

De même l’ouverture du minimum vieillesse dès l’âge légal de la retraite (et non pas à 65 ans comme aujourd’hui), ou l’instauration d’une pension minimum universelle seraient des avancées majeures pour les retraités les plus modestes. De ce point de vue la promesse d’une « pension minimale à 1100 euros pour une carrière complète » par le Président Macron serait certes une amélioration mais limitée : parmi les 20% de retraités aux pensions les plus faibles, plus de 9 sur 10 n’ont pas effectué une carrière complète et n’atteindraient donc pas les 1100 euros promis.

Une autre amélioration techniquement simple mais socialement importante serait de revoir le mode de calcul de la pension pour les poly-pensionnés : plutôt que de calculer la pension indépendamment dans chaque régime, conduisant parfois à des iniquités importantes selon qu’on a commencé ou terminé sa carrière dans le public, le privé ou dans un autre régime, il serait simple d’introduire un mode de calcul « au plus favorable » et d’en tenir compte dans les compensations entre caisse. Contrairement à ce qui a été raconté, nul besoin de refonder entièrement le système pour surmonter cette injustice.

Enfin pour préparer l’avenir, il conviendrait de lever les yeux du guidon : sans financement supplémentaire, la retraite sera non seulement plus tardive, mais le niveau de vie relatif à la retraite des générations nées dans les années 2000 sera inférieur de 20% à ce qu’il est aujourd’hui. Il est possible d’enrayer ce phénomène encore lointain, mais il faut pour cela se donner dès maintenant des objectifs, non seulement d’âge mais également de niveau de vie des retraités, et ajuster, très progressivement les ressources du système.

MICHAËL ZEMMOUR

[1] Thomas Barnay, Éric Defebvre. La retraite : un évènement protecteur pour la santé de tous. LIEPP Policy Brief, Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (LIEPP, Sciences Po), 2022.

[2] Hicham Abbas, « Des évolutions du niveau de vie contrastées au moment du départ à la retraite », INSEE Premièren°1792, 2020.

[3] Bonnet, C., Meurs, D., & Rapoport, B. (2015). Inégalités de retraite entre les hommes et les femmes dans le privé et le public : une analyse des distributions. La Revue de l’IRES, (4), 35-61.