Luttes et mobilisations

Basta - Des retraités « inquiets » des conditions de vie indignes en Ehpad s’engagent auprès des soignants en lutte

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

PAR RACHEL KNAEBEL 13 JUIN 2019

Le gouvernement a annoncé une loi sur la dépendance et le « grand âge » pour l’automne. En attendant, le sort des soignants ne s’est en rien amélioré dans les maisons de retraites. Ceux-ci bénéficient d’un soutien inédit : des retraités, via leurs syndicats, se joignent aux travailleurs des établissements pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) pour dénoncer les réductions d’effectifs, le niveau des salaires, et demander des moyens dignes pour les maisons de retraite. Parce qu’il’« il y a des professions où les conditions de vie des gens dépendent des conditions de travail des personnels. Et parce que les Ehpad, c’est notre avenir à nous aussi. »

Du personnel en sous-effectif constant, une prise en charge des résidents qui se dégrade en conséquence… La situation dans les maisons de retraite, les « établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes » (Ehpad), est devenue tellement mauvaise que les personnels du secteur se mobilisent au sein d’une large intersyndicale. Début 2018, ils font grève, dans tout le pays. Les soignants sont soutenus par les directeurs des établissements, qui tirent aux aussi la sonnette d’alarme.

« Depuis, la situation n’a pas du tout évolué. Le secteur est toujours en sous-effectif, la souffrance au travail augmente encore », témoigne Malika Berlabi, aide-soignante dans les Hauts-de-Seine et responsable du collectif national de la CGT-Santé « Accueil des personnes âgées ». Elle est surprise du soutien que leurs mobilisations recueillent : « Je n’ai jamais entendu une famille nous dire “vous nous embêtez avec vos grèves”. Elles sont avec nous. » C’est que l’enjeu dépasse celui des conditions de travail des soignants. « C’est un enjeu humain », pointe-t-elle.

Et la solidarité s’élargit. Aujourd’hui, des retraités qui, demain, pourraient devoir intégrer une maison de retraite, se mobilisent également. Neuf sections « retraités » de différents syndicats [1], s’engagent depuis plusieurs mois sur le sujet.

« Nous sommes de futurs usagers, directement concernés, et il y a de quoi être inquiets »
« Nous nous sommes aperçus que que chacun d’entre nous, chacun dans son syndicat, avions un parent ou un conjoint en Ehpad. Nous avons constaté que partout, il y avait de gros problèmes, que le personnel se réduit de plus en plus, explique Philippe Damoiseau, ancien garde-champêtre, membre de la section retraités de Sud. Là où est ma mère, par exemple, il y a 80 résidents, dont la moitié ne peuvent pas se déplacer. Pourtant, la nuit, il n’y a que deux personnes qui y travaillent. »

« Nous sommes directement concernés, et il y a de quoi être inquiets. Le personnel est débordé, c’est mauvais pour tout le monde. La question des moyens accordés aux Ehpad est au cœur du problème », ajoute Jean-Pierre Floret, de la CGT retraités. « Pour nous, les retraités qui avons aujourd’hui 60 ou 70 ans, les Ehpad, c’est un peu notre avenir. Or, il y a des professions où les conditions de vie des gens dépendent des conditions de travail des personnels », souligne aussi Gérard Gourguechon, ancien inspecteur des impôts, membre de Solidaires. Aujourd’hui, plus de 600 000 personnes âgées vivent en Ehpad. Avec le vieillissement de la population, le chiffre devrait évidemment augmenter dans les années à venir.

Le gouvernement a annoncé au printemps une « grande loi » sur la dépendance qui devrait être discutée à l’automne. Fin mars, le ministère de la Santé rendait public un rapport commandé sur la prise en charge du grand âge à un ancien directeur de la Sécurité sociale, Dominique Libault. Le rapport émet une série de propositions. « Il y a des choses intéressantes dans le rapport Libault, sur la question de l’aide à domicile, et du soutien aux aidants familiaux. Mais sur les effectifs, nous sommes loin du compte », analyse Malika Berlabi, de la CGT-Santé.

Des salaires d’aides-soignantes encore plus bas dans les maisons de retraite privées
Le rapport Libault préconise 25 % de taux d’encadrement en plus dans les Ehpad d’ici à 2024. Soit 80 000 emplois supplémentaires dans les cinq ans. Les syndicats demandent 40 000 postes en plus dès 2019. « Le rapport ajoute qu’il faudrait une baisses des effectifs dans les fonctions support : direction, administratif, services techniques, ajoute Malika Berlabi. Mais on a besoin de ces fonctions. Par ailleurs, le rapport ne propose que de revaloriser les salaires de futurs encadrants d’unité de vie des Ehpad. Nous voulons une revalorisation des salaires de toutes les aides-soignantes. Avec l’intersyndicale des retraités, nous avons les mêmes revendications. »

Les représentants syndicaux des travailleurs des Ehpad et ceux des sections de retraités se sont rencontrés en avril. Tous demandent un taux d’encadrement d’au moins 60 soignants pour 100 résidents (ce qui doublerait le taux actuel d’encadrement de soignants), une revalorisation des rémunérations et des perspectives de carrière. Les aides-soignants, aides médico-psychologiques et assistantes de soins – qui représentent 41 % des soignants en Ehpad – gagnent actuellement autour de 1500 euros bruts par mois en moyenne. Les agents de service hospitalier (près d’un tiers des effectifs, qui ne sont pas des personnels soignants) et gagnent encore moins.

Les salaires des aides-soignantes et des agents de service hospitalier sont encore plus bas dans les maisons de retraites privées que dans les publiques. Contrairement aux salaires des médecins, plus importants dans les Ehpad à but lucratifs que dans le public [2]. « Il y a une grande précarité des emploi, avec des CDD à outrance, et énormément de vacataires, surtout dans le secteur privé, précise Malika Berlabi. Le turnover est très important, ce qui n’est pas du tout sécurisant pour les résidents ».

« C’est toute une génération qui va se retrouver, en dix ans, sans aucun patrimoine »
Un quart des Ehpad sont des structures privées commerciales [3]. Même si ce sont celles qui paient le moins leurs aides-soignantes, les tarifs pour les résidents y sont bien plus élevés que dans les maisons de retraites publiques. Le prix moyen d’un hébergement était de 1953 euros par mois en 2017. Il grimpe à 2680 euros dans les maisons de retraites privées, contre 1820 dans le public [4]. Il est encore bien plus élevé dans certains départements (dans l’ouest de la région parisienne en particulier), où une place en maison de retraite peut coûter plus de 2600 euros par mois en moyenne. « Le tarif médian d’une place en Ehpad est souvent supérieur au niveau de vie des personnes de 75 ans et plus », souligne la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie [5].

« Quel est le retraité qui a aujourd’hui les moyens de se payer une place en Ehpad ? interroge Jean-Pierre Flore, de la CGT retraités. Les retraités sont obligés de vendre leur logement, s’il en ont un, pour se le payer. » « Ou alors, ce sont les enfants qui doivent payer si les retraites ne suffisent pas », précise Philippe Damoiseau. « Les groupes d’Ehpad privés se développent. Les investissements dans le capital de groupes de maisons de retraites est présenté comme très rentable. Pendant ce temps, les Ehpad sont très chers, leur prix mange les retraites et le petit capital des personnes, quand elles en ont », renchérit Gérard Gourguechon.

Pour réduire le coût des maisons de retraites, l’intersyndicale demande une augmentation des dotations de l’État, « à hauteur des besoins », la prise en charge à 100% de la perte d’autonomie par la Sécurité sociale, et une diminution du reste à charge pour les résidents. « D’un côté, ce gouvernement supprime l’impôt sur la fortune et baisse l’impôt sur les sociétés, plafonne l’imposition des dividendes des actionnaires, et, de l’autre, dit que les caisses sont vides, qu’il n’y a pas d’argent pour investir dans les Ehpad publics, dénonce l’ancien porte-parole de Solidaires. Il cède le secteur de la fin de vie au privé, qui suce le sang des gens qui ont un petit bien. Au final, c’est toute une génération qui va se retrouver en dix ans sans aucun patrimoine », vendu pour payer une place en Ehpad et verser des dividendes à ses propriétaires.

Rachel Knaebe