Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

CADTM - La pandémie du coronavirus a renforcé le fossé entre Nord global et Sud global

il y a 4 mois, par Info santé sécu social

23 décembre par Eric Toussaint

(By Agência Brasília, Brasil – Fábrica do DF produz vacina Sputnik V, CC BY 2.0)

Face à la pandémie du coronavirus qui a commencé fin 2019-début 2020, la réponse des gouvernements des pays qui font traditionnellement partie des puissances impérialistes (Europe occidentale, Amérique du Nord, Japon, Australie-Nouvelle Zélande) et celle des grandes firmes pharmaceutiques privées ont augmenté le fossé entre Nord global et Sud Global.

Sommaire
Grâce aux brevets et à l’aide des États, une rente illégitime est fournie au Big (…)
COVAX n’est pas la solution
Pfizer et BioNTech ont pour l’instant livré au seul État suédois neuf fois plus de doses de vaccin qu’à tous les pays à faible revenu réunis

Pour les grandes firmes pharmaceutiques, il est plus profitable et plus sûr de fournir en priorité les pays riches car les gouvernements du Nord préfinancent une partie de la production et sont prêts à payer le prix fort. Dès lors les grandes firmes du Big Pharma leur ont donné une priorité absolue. Les chiffres indiquant la distribution géographique des fournitures des vaccins sont éloquents. Pour Moderna, l’Union européenne et les États-Unis représentent 84 % de ses ventes totales. 98 % des livraisons de Pfizer/BioNTech et 79 % des livraisons de Johnson & Johnson ont été allouées aux pays à revenu élevé ou intermédiaire supérieur. Pfizer et BioNTech ont pour l’instant livré au seul État suédois neuf fois plus de doses de vaccin qu’à tous les pays à faible revenu réunis [1].

La cartographie des vaccinations indique elle aussi très clairement qu’une partie du monde est laissée de côté. Rappelons que, début octobre 2021, sur les 5,76 milliards de doses injectées dans le monde, 0,3 % sont allées à des pays à faible revenu où vivent environ 700 millions de personnes. Seuls 2,1 % de la population des 27 pays à faibles revenus ont reçu une dose d’un vaccin contre le COVID tandis que plus de 60 % de la population d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale sont vaccinés.

Sur les 5,76 milliards de doses injectées dans le monde, 0,3 % sont allées à des pays à faible revenu où vivent environ 700 millions de personnes

Les gouvernants d’une poignée de pays riches s’opposent à la levée des brevets voulue par plus de 100 pays du Sud global. Parmi les opposants notoires à la levée des brevets, on trouve la Commission européenne, la Suisse, le Japon. Dans le cas des États-Unis alors que le président Joe Biden avait annoncé en mai 2021 qu’il était favorable à la levée des brevets, jusqu’ici il n’a pas fait le nécessaire pour convaincre les gouvernements qui bloquaient le dossier à l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

Grâce aux brevets et à l’aide des États, une rente illégitime est fournie au Big Pharma

Les prix pratiqués pa r le Big Pharma sur les vaccins Covid sont totalement abusifs. Deux exemples : selon les estimations basées sur les recherches de Public Citizen, la production à grande échelle du vaccin Pfizer/BioNTech ne coûte à l’entreprise que 1,20 $ par dose. Le vaccin coûte à Moderna environ 2,85 $ par dose [2]. En revanche, Pfizer demande jusqu’à 23,50 $ par dose dans certains pays, et Moderna jusqu’à 37 $.

Les grandes firmes pharmaceutiques privées ont constitué un cartel pour imposer des prix abusifs pour leurs vaccins, pour maintenir leurs brevets, pour pousser les prix fortement à la hausse dès qu’un nouveau cap sera passé dans la pandémie. Elles cherchent à maximiser leurs profits, à payer le moins d’impôts possibles et à avoir une rente garantie pendant au moins 20 ans

Pour justifier des prix élevés pour des vaccins, des médicaments ou des traitements, les représentants de l’industrie pharmaceutique font valoir que le niveau élevé des investissements en recherche et développement (R&D) et en essais cliniques. Cet argument est généralement facile à récuser mais ici dans le cas de la production des vaccins Covid, il tombe immédiatement car les dépenses en R&D et en essais cliniques ont été financées par les pouvoirs publics avec l’argent des contribuables.

Les gouvernements du Nord en décidant de réaliser une troisième injection favorisent les intérêts particuliers du Big Pharma qui en tirera un profit supplémentaire. Si les brevets sur les vaccins anti-Covid, sur les tests, sur les médicaments ne sont pas levés ou purement et simplement supprimés, les grandes entreprises privées qui dominent le secteur de la pharmacie vont engranger pendant 20 ans des revenus colossaux sur le dos des populations, des budgets des États et des systèmes publics de santé. L’enjeu est donc énorme car on sait que des injections de rappel vont être recommandées ou imposées. Imaginons une injection annuelle pendant 20 ans avec un vaccin protégé par un brevet et donc vendu au prix fort… Cela procure une rente extraordinaire.

Dans un dossier bien construit intitulé « Les dessous du vaccin de Pfizer : une aubaine formidable », le Financial Times explique que cette firme des États-Unis, dans le cadre de son accord avec la firme allemande BioNTech, a pris le dessus dans le domaine de la production/commercialisation du vaccin sur ses concurrents Moderna, Astra Zeneca, Johnson & Johnson. Comme Moderna, elle a donné la priorité absolue aux marchés des pays riches. Fin 2021, elle réalise 80 % de la vente des vaccins Covid dans l’Union européenne et 74 % du marché des États-Unis. Face aux gouvernements des pays du Sud Global elle est extrêmement exigeante et leur impose de modifier leur législation comme condition préalable à la fourniture de vaccins. Le Financial Times écrit « Avant de conclure des accords, Pfizer a exigé que les pays modifient leur législation nationale afin de protéger les fabricants de vaccins contre les poursuites judiciaires (…). Du Liban aux Philippines, les gouvernements nationaux ont modifié les lois pour garantir leur approvisionnement en vaccins. [3] »

Pfizer a obtenu que des pays modifient leur législation nationale afin de protéger les fabricants de vaccins contre les poursuites judiciaires

Le Financial Times cite Jarbas Barbosa, directeur adjoint de l’Organisation panaméricaine de la santé, qui estime que les conditions imposées par Pfizer étaient « abusives, à un moment où, en raison de l’urgence, les [gouvernements] n’ont pas la possibilité de dire non ».

Le quotidien financier londonien explique que les négociations avec l’Afrique du Sud ont été particulièrement tendues. Le gouvernement s’est plaint des « exigences déraisonnables » de Pfizer, qualifiées ainsi par son ancien ministre de la santé, Zweli Mkhize. Cela a retardé la livraison des vaccins. Selon le FT, à un moment donné, Pfizer a demandé au gouvernement de mettre des actifs souverains en gage pour couvrir les coûts de toute compensation potentielle, ce qu’il aurait refusé de faire. Selon des personnes connaissant bien le dossier, le Trésor sud-africain a rejeté la demande du ministère de la santé de signer l’accord avec Pfizer, estimant que cela équivalait à un « abandon de la souveraineté nationale ».

Le FT ajoute que « Pfizer a insisté pour être indemnisé contre les poursuites civiles et a demandé au gouvernement de financer un fonds d’indemnisation. » Selon un haut fonctionnaire qui a préféré gardé l’anonymat, des membres du gouvernement sud-africain lui ont dit : « Ces types nous mettent un pistolet sur la tempe ».

En août 2021, moins de 2 % des 1,3 milliard d’Africains étaient entièrement vaccinés contre plus de 60 % des populations d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord

L’organisation sud-africaine « Health Justice » s’apprête à saisir la justice pour imposer la publication des contrats signés entre Pfizer et le gouvernement sud-africain. « Nous voulons savoir sur quoi d’autre ils ont joué les gros bras », a déclaré Fatima Hassan, la fondatrice de Health Justice. « Une entreprise privée ne peut pas avoir autant de pouvoir. Le contrat devrait être public. Il montrerait ce que Pfizer a réussi à soutirer à des pays souverains dans le monde entier. »

Le comportement scandaleux des gouvernements des pays capitalistes les plus industrialisés qui renforcent délibérément le gouffre qui les sépare des peuples des pays à bas revenus est illustré par la troisième injection de vaccin. Jusqu’à novembre 2021, ces gouvernements ont fait administrer une troisième dose de vaccin à 120 millions d’habitant·es des pays riches alors que le total des vaccins administrés dans les pays à bas revenus n’atteint que 60 millions [4]. Il s’agit d’un véritable apartheid en matière de santé publique.

Par ailleurs, Amnesty International a raison de dénoncer AstraZeneca, BioNTech, Johnson & Johnson, Moderna, Novavax et Pfizer car ces « Six entreprises aux manettes du déploiement des vaccins contre le Covid-19 alimentent une crise des droits humains sans précédent en refusant de renoncer à leurs droits de propriété intellectuelle et de partager leur technologie, la plupart d’entre elles s’abstenant en outre de livrer des vaccins aux pays pauvres. [5] »

COVAX n’est pas la solution
Les gouvernements des pays du Sud qui voudront permettre à leur population d’être vaccinée devront s’endetter car les initiatives du type COVAX sont tout à fait insuffisantes et consolident l’influence du secteur privé. COVAX est codirigé par trois entités : 1. l’Alliance Gavi qui est une structure privée à laquelle participent des entreprises et des États, 2. la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) qui est une autre structure privée à laquelle participent également des firmes capitalistes et des États, et 3. l’OMS qui est une agence spécialisée des Nations unies.

Parmi les entreprises qui financent et influencent le GAVI on trouve notamment la Fondation Bill & Melinda Gates, la Fondation Rockefeller, Blackberry, Coca Cola, Google, la Fédération internationale de commercialisation des produits pharmaceutiques (International Federation of Pharmaceutical Wholesalers), la banque espagnole Caixa, la banque UBS (principale banque privée suisse et la plus grande banque de gestion de fortune dans le monde), les sociétés financières Mastercard et Visa, le constructeur de moteurs d’avion Pratt and Whitney, la firme multinationale américaine spécialisée dans les biens de consommation courante (hygiène et produits de beauté) Proctor & Gamble, la multinationale agroalimentaire néerlando-britannique Unilever, la société pétrolière Shell International, la firme suédoise de streaming musical Spotify, la firme chinoise TikTok, la firme automobile Toyota, … [6]

Parmi les entreprises qui financent et influencent COVAX : la Fondation Bill & Melinda Gates, la Fondation Rockefeller, Blackberry, Coca Cola, Google, la banque UBS (principale banque privée suisse et la plus grande banque de gestion de fortune dans le monde), les sociétés financières Mastercard et Visa, la société pétrolière Shell

La deuxième structure qui co-dirige COVAX est la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI) qui a été fondée en 2017 à Davos à l’occasion d’une réunion du Forum économique mondial. Parmi les sociétés privées qui financent et influencent fortement la CEPI on trouve encore la fondation Melinda et Bill Gates qui y a investi 460 millions de dollars.

La composition de l’initiative COVAX en dit long sur la renonciation des États et de l’OMS à prendre leur responsabilité dans la lutte contre la pandémie en particulier et en matière de santé publique en général. Cela s’inscrit dans la vague néolibérale qui déferle depuis les années 1980 à l’échelle de la planète. Le Secrétariat général des Nations unies ainsi que les directions des agences spécialisées du système onusien (par exemple l’OMS chargée de la santé et la FAO chargée de l’agriculture et de l’alimentation) ont fortement évolué dans le mauvais sens au cours des trente à quarante dernières années en s’en remettant de plus en plus à l’initiative privée dirigée par un nombre restreint de grandes entreprises qui ont une action planétaire. Les chefs d’État et de gouvernement ont emprunté la même voie. On peut d’ailleurs dire que ce sont eux qui en ont pris l’initiative. En faisant cela, ils ont accepté que les grandes entreprises privées soient associées aux décisions et soient favorisées dans les choix qui sont faits [7].

Rappelons qu’il y a plus de 20 ans, des chercheurs et des mouvements sociaux spécialisés dans le domaine de la santé ont proposé que les pouvoirs publics investissent des sommes suffisantes pour produire des remèdes efficaces et des vaccins contre les différents virus de « nouvelle génération » liés à l’augmentation des zoonoses. L’écrasante majorité des États a préféré s’en remettre au secteur privé et lui a permis d’avoir accès aux résultats des recherches réalisées par des organismes publics alors qu’il aurait fallu investir directement dans la production des vaccins et des traitements dans le cadre d’un service public de santé.

La composition de l’initiative COVAX en dit long sur la renonciation des États et de l’OMS à prendre leur responsabilité dans la lutte contre la pandémie en particulier et en matière de santé publique en général

L’initiative COVAX ne constitue pas du tout une solution.

COVAX avait promis de fournir, avant la fin de l’année 2021, 2 milliards de doses aux pays du Sud qui en ont fait la demande et qui sont associés à l’initiative. En réalité, on a constaté début septembre 2021 que seules 243 millions de doses avaient été expédiées [8]. En conséquence l’objectif des 2 milliards de doses est reporté au premier semestre 2022.

Toutes les grandes puissances du Nord sont en deçà des promesses qu’elles avaient faites.
Par exemple, l’Union européenne qui s’était engagée à livrer 200 millions de doses aux pays les plus pauvres d’ici la fin de l’année 2021, n’en a envoyé qu’une « vingtaine de millions » comme l’a reconnu le mardi 7 septembre 2021, Clément Beaune, secrétaire d’État chargé des Affaires européennes au sein du gouvernement français [9].

Selon un bilan officiel réalisé en décembre 2021, Covax n’a pour l’heure livré qu’environ 600 millions de doses dans 144 pays ou territoires, loin de l’objectif initial de deux milliards sur l’année 2021. À ce jour, 9 doses ont été administrées pour 100 habitants dans les pays à faible revenu (au sens de la Banque mondiale). À titre de comparaison, la moyenne mondiale s’élève à 104 pour 100 habitants. Ce chiffre atteint 149 pour les pays à revenu élevé.

L’Afrique est le continent le moins vacciné, avec 18 doses administrées pour 100 habitants [10].

C-TAP (Covid-19 Technology Access Pool, en français Groupement d’accès aux technologies contre Covid-19) est une autre initiative décevante prise par l’OMS. C-TAP inclut les mêmes protagonistes que COVAX. Il a été créé pour mettre en commun la propriété intellectuelle, les données et les procédés de fabrication en encourageant les firmes pharmaceutiques détentrices de brevets à concéder à d’autres firmes le droit de produire le vaccin, des médicaments ou des traitements en facilitant le transfert de technologie.

Or, à ce jour, aucun fabricant de vaccins n’a partagé de brevets ou de savoir-faire par le biais du C-TAP [11].

Face à l’échec de COVAX et de C-TAP, les signataires du Manifeste Mettons fin au système de brevets privés ! lancé par le CADTM en mai 2021 ont raison d’affirmer que : « Des initiatives telles que COVAX ou C-TAP ont échoué lamentablement, non seulement en raison de leur inadéquation, mais surtout parce qu’elles répondent à l’échec du système actuel de gouvernance mondiale par des initiatives où les pays riches et les multinationales, souvent sous la forme de fondations, cherchent à remodeler l’ordre mondial à leur guise. La philanthropie et les initiatives public-privé en plein essor ne sont pas la solution. Elles le sont encore moins face aux défis planétaires actuels dans un monde dominé par des États et des industries guidées par la seule loi du marché et du profit maximum. [12] »

A ce jour, aucun fabricant de vaccins n’a partagé de brevets ou de savoir-faire par le biais du C-TAP

Les signataires du Manifeste avancent 8 exigences principales :

La suspension des brevets privés sur toutes les technologies, connaissances, traitements et vaccins liés à la Covid-19.
L’élimination des secrets commerciaux et la publication d’informations sur les coûts de production et les investissements publics utilisés, de manière claire et accessible à l’ensemble de la population.
La transparence et le contrôle public à tous les stades du développement du vaccin.
L’accès universel, libre et gratuit à la vaccination et au traitement.
L’expropriation et la socialisation sous contrôle citoyen de l’industrie pharmaceutique privée comme base d’un système public et universel de santé qui favorise la production de traitements et de médicaments génériques.
L’augmentation des investissements et des budgets publics alloués aux politiques publiques de santé et de soins de proximité, incluant une augmentation de l’embauche, des salaires et une amélioration des conditions de travail du personnel de ces secteurs.
L’introduction de taxes sur la richesse (patrimoine et revenus du 1 % les plus riches) pour financer la lutte contre la pandémie et assurer une sortie socialement juste et écologiquement pérenne des différentes crises du capitalisme mondial.
La suspension du paiement des dettes pendant la durée de la pandémie et l’annulation des dettes illégitimes et de celles contractées pour financer la lutte contre le virus.
Il faut suspendre le paiement des dettes pendant la durée de la pandémie et annuler les dettes illégitimes et celles contractées pour financer la lutte contre le virus

Parmi les signataires on trouve Noam Chomsky et Nancy Fraser des États-Unis, Naomi Klein du Canada, Arundhati Roy et Tithi Bhattacharya d’Inde, Silvia Federici et Cinzia Arruza d’Italie, des responsables syndicaux, des responsables associatifs, plus de quatre-vingt parlementaires (d’Allemagne, de Bolivie, du Brésil, de Colombie, du Danemark, d’Espagne, de France, de Grèce, d’Irlande, d’Italie, du Luxembourg, du Portugal, de la République tchèque,…) y compris le président du Sénat de Bolivie et 22 membres du Parlement européen [13]. Plus de 250 organisations sont également signataires à l’échelle internationale [14].