Les retraites

Dossier du Monde : Bienvenue dans une société de la longévité

il y a 2 semaines, par infosecusanté

Le monde.fr : Dossier
Bienvenue dans la « société de la longévité »

"Pour un “new deal” générationnel », par Anne-Marie Guillemard, professeure émérite de sociologie de l’université Paris-Descartes

« Les retraités auraient généré environ 8 % du PIB français en 2018 », par Nicolas Moreau, professeur d’économie à l’université de l’île de La Réunion, et Elena Stancanelli, professeure associée à l’Ecole d’économie de Paris

« Le vieillissement, une rupture unique dans l’histoire de l’humanité », par François-Xavier Albouy, directeur de recherche de la chaire transitions démographiques, transitions économiques (TDTE - Institut Louis-Bachelier et université Paris-Dauphine), Jean-Hervé Lorenzi, président du Cercle des économistes, et Alain Villemeur, directeur scientifique de la chaire TDTE

« Dans les territoires en déclin, les jeunes partent, les anciens restent », par Pierre-Marie Chapon, géographe spécialiste du vieillissement, et Bernadette Oudiné, proviseure retraitée

« Les 45-50 ans sont à l’orée d’une nouvelle étape de leur vie professionnelle qui va durer quinze ans », par Jean-Marie Luttringer, juriste, consultant en politique de formation professionnelle, Bernard Masingue et Alain Meignant, experts en formation professionnelle, et Philippe Carré, professeur de sciences de l’éducation à l’Université Paris Nanterre.

« Les retraités auraient généré environ 8 % du PIB français en 2018 »

Tribune

Nicolas Moreau

Economiste

Elena Stancanelli

Economiste

Les économistes Nicolas Moreau et Elena Stancanelli observent, dans une tribune au « Monde », que les seniors, en plus de leurs loisirs, consacrent plusieurs heures par jour aux tâches ménagères et aux soins de leurs proches, qu’ils soient seuls ou en couple.

Publié Le 5 Juillet 2019

Tribune. En 2018, la population française comptait presque 67 millions de personnes, dont plus de 6 millions étaient âgés de 65 à 75 ans, le plus souvent à la retraite et encore en bonne santé. Pour les retraités, ne plus être actif sur le marché du travail n’est cependant pas synonyme de farniente. Au contraire : si l’on devait monétiser, à un taux horaire de 10 euros (proche du smic horaire brut en 2018), les heures dévolues à la production domestique et aux soins gratuits fournis aux adultes et aux enfants de leur entourage par les retraités français, on estimerait que cette population aurait généré l’équivalent d’environ 8 % du produit intérieur brut (PIB) réel de la France en 2018 (« Retirement and Home Production : A Regression Discontinuity Approach », Elena Stancanelli et Arthur van Soest, American Economic Review n°102/3, 2012).

En fait, le départ à la retraite rend disponible une grande quantité de temps auparavant consacrée au travail et cela se traduit, en plus du temps réservé aux loisirs, par une hausse du nombre d’heures quotidiennes dévolues aux tâches ménagères et aux soins aux proches, pouvant atteindre trois heures par jour.

Hormis une baisse des dépenses liées aux achats alimentaires et parfois de vêtements, le passage à la retraite en France ne s’accompagne pas d’une baisse significative des dépenses de consommation des ménages en couple. Globalement, notre analyse détaillée de l’enquête Insee « Budget des Familles » montre que la consommation des ménages fraîchement retraités est assez proche de celle de leurs homologues quinquagénaires actifs sur le marché du travail (« Household Consumption at Retirement : a Regression Discontinuity Study on French Data », Nicolas Moreau et Elena Stancanelli, Annales d’économie et de statistique n°117-118, 2015).

Moteur de croissance

Ces résultats contrastent avec ceux obtenus pour d’autres pays comme les Etats-Unis, l’Italie ou le Royaume-Uni, pour lesquels la consommation de biens non durables des ménages chute après la retraite. La forte participation des femmes françaises au marché du travail permet sans doute aux couples de maintenir un certain niveau de vie une fois retraités, les ménages bénéficiant non pas d’une seule, mais de deux pensions de retraite. Au total, en France, la consommation des ménages de retraités représente potentiellement un important moteur de la consommation privée et contribue ainsi à la croissance économique.

Cependant, et contrairement à ce qui a pu être observé dans d’autres pays, comme le Canada, les Etats-Unis, le Royaume-Uni ou la Suède, les retraités français ne profitent généralement pas de leur temps libre pour passer plus de temps ensemble, mais plutôt pour accroître leur temps de loisir individuel (« La Vie des couples après la retraite », Nicolas Moreau et Elena Stancanelli, CEPREMAP, 2019). Le mari, en moyenne de deux ans plus âgé que son épouse, prend en général sa retraite plus tôt. Désormais, il participe davantage aux tâches domestiques, à la préparation des repas, et s’occupe plus de ses petits-enfants. Ces ajustements peuvent perturber les arrangements au sein du couple et générer des tensions entre conjoints par le biais de la remise en cause de stéréotypes de genre. Le mari devient désormais « homme au foyer » pendant que sa femme travaille. D’ailleurs, les réformes successives du régime des retraites contribuent à prolonger cet effet en retardant le départ à la retraite des femmes dans les couples où le mari est déjà retraité. Quels qu’en soient les déterminants, il existe bien une augmentation des divorces après le passage à la retraite en France (« Marital Status and Retirement : an Empirical Study for France », Karina Doorley et Elena Stancanelli, IZA, 2019), ce qui requiert l’attention des pouvoirs publics, car cela accroît le risque de pauvreté des ménages de retraités célibataires.

¶Nicolas Moreau est professeur d’économie à l’université de l’île de La Réunion.

¶Elena Stancanelli est directrice de recherche CNRS et professeure associée à l’Ecole d’économie de Paris.

Réforme des retraites : « Pour un “new deal” générationnel »

Tribune
Le 5 juillet 2019

Anne-Marie Guillemard

Sociologue

Pour la sociologue Anne-Marie Guillemard, il convient de réexaminer nos manières de vivre ensemble et de créer de la solidarité dans un monde où, dorénavant, coexistent quatre générations, et non plus trois.

Tribune. Les progrès de la longévité humaine sont l’un des phénomènes majeurs du XXIe siècle. Pour autant, ils sont abordés sous le seul prisme, réducteur, du vieillissement de la population et des coûts grandissants qu’il engendre.

Or l’allongement de la vie ne repousse pas seulement l’horizon de la mort. Il bouleverse également tout le processus du grandir/vieillir, lequel doit désormais s’inscrire dans le temps long de la vie. Dès lors, il convient de réexaminer nos manières de vivre ensemble et de créer de la solidarité dans un monde où quatre générations coexistent au lieu de trois. Les flux d’échanges intergénérationnels et les choix de politiques publiques leur correspondant sont donc à repenser. Au lieu de cela, les décideurs politiques ont engagé dans l’urgence et à répétition depuis 2003 des réformes paramétriques des retraites dont l’objectif central était de rétablir la soutenabilité financière du système, compromise par le vieillissement.

Nous défendons l’idée qu’il est urgent de revenir à l’esprit des origines de la Sécurité sociale en refondant le pacte de solidarité intergénérationnelle qui était au cœur de sa création, et lui donnait sens.

La Sécurité sociale, créée en 1945, fondait un droit universel à la sécurité par l’assurance qui permettait de garantir à tous un maintien au moins partiel du niveau de vie en cas de maladie, accident du travail, retraite, naissance d’un enfant. Elle s’inspirait de la doctrine solidariste de Léon Bourgeois (1896) qui posait le principe de la solidarité et de l’interdépendance entre les êtres humains, qui ont une dette les uns envers les autres. La Sécurité sociale institue des droits équilibrés par des devoirs : les bien-portants cotisent pour les malades, les actifs pour les retraités.

Quatre générations sous un même toit

Le pacte implicite noué en 1945 sur les retraites pose que chaque génération dépend de la suivante et ne peut se sauver seule. Il repose sur un échange mutuellement profitable entre les trois générations alors en présence. Aux plus âgés était accordé un droit à la retraite, c’est-à-dire quelques années de repos en fin de vie active. En échange, les adultes, après une brève période d’éducation, se réservaient le travail de manière stable et continue. La durée moyenne de la vie active était de cinquante ans en 1960 ; le statut stable d’emploi des adultes leur permettait de financer la retraite des aînés, l’éducation de leurs enfants et la protection sociale de la famille. Le pacte scellé couvrait les trois temps de la vie : éducation, emploi, retraite. Il reposait sur une solidarité de long terme entre générations, puisque les actifs cotisaient pour les retraités parce qu’ils étaient confiants dans le fait que les générations plus jeunes cotiseraient à leur tour pour leurs vieux jours avec la même détermination.

Mais l’allongement de la vie et les mutations du travail ont, dès la fin du XXe siècle, bouleversé l’équilibre de ce pacte et provoqué un déficit d’équité intergénérationnelle. Désormais, quatre générations coexistent, et ce sont les seniors qui héritent de leurs parents âgés, alors que la retraite dure 28 ans en moyenne aujourd’hui contre quelques années en 1950.

Surtout, les transformations du travail ont dégradé les statuts d’emploi, devenus plus instables et flexibles, et ont conduit à une sélectivité accrue du marché du travail. En conséquence, la pauvreté a changé de camp. Hier, les pauvres étaient les vieux, aujourd’hui ce sont surtout les jeunes. Le pacte de solidarité a tourné au pacte de sacrifice : les jeunes ont l’impression qu’on ne leur laisse que des dettes et qu’ils paient pour des retraites qu’ils n’auront pas. Ces évolutions imposent de repenser les manières de concevoir la solidarité et l’équité entre les générations. Au lieu de cela, les réformes successives des retraites ont engagé des ajustements paramétriques, sans se soucier de rétablir la justice sociale dans les rapports entre générations.

Lier éducation, emploi et retraite

Il est urgent de revenir à des échanges mutuellement profitables pour les quatre générations en présence, et donc de proposer un « new deal » générationnel qui équilibre les contributions apportées et les rétributions reçues sur l’ensemble du cours d’une vie. Refonder le pacte de solidarité entre les générations exige de lier, comme par le passé, éducation, emploi et retraite. Dans une société de longévité, il est indispensable de prolonger la vie professionnelle pour équilibrer les comptes sociaux. Mais cela suppose en contrepartie de mobiliser et d’accueillir sur le marché du travail les trois générations en âge de travailler : jeunes, adultes et seniors. Or, les âges extrêmes sont aujourd’hui tenus à la lisière du marché du travail. Le taux d’emploi des 60-64 ans en France demeure l’un des plus faibles d’Europe, et plus de 40 % de ceux qui liquident leur retraite ne sont plus en emploi. De même, les moins de 25 ans ont un taux d’emploi qui stagne autour de 30 %, l’un des plus bas d’Europe.

Il ne peut y avoir de pacte intergénérationnel équilibré si aucune politique volontariste de l’emploi, du travail et de la formation ne s’efforce de redistribuer les chances d’activité entre les générations. Les jeunes et les actifs doivent bénéficier d’une meilleure fluidité des transitions entre formation et emploi tout au long de la vie. Cela suppose également de rehausser la qualité des emplois pour tous, car la soutenabilité du travail est indispensable pour prolonger l’activité. La solidarité intergénérationnelle se joue aussi en entreprise par la recherche d’une meilleure coopération et complémentarité entre les trois générations d’actifs.

La refondation d’un pacte intergénérationnel équilibré reconstruirait une cohésion sociale et une adhésion démocratique gravement compromises par une gestion technocratique de la protection sociale, qui n’a vu dans les progrès de la longévité qu’une menace pour l’équilibre des comptes sociaux. Pourtant, la longévité recèle de nouvelles ressources et opportunités, tant pour l’individu que pour la société. Mais à ne la voir que comme un fardeau, on s’interdit d’opérer la révolution des esprits indispensable pour bâtir une société solidaire et inclusive.

¶Anne-Marie Guillemard est professeure émérite de sociologie de l’université Paris-Descartes. Elle siège au Conseil d’orientation des retraites et au Conseil de l’âge. Elle co-auteure de Allongement de la Vie. Quels défis ? Quelles politiques ? (La Découverte 2017).

Réforme des retraites : « Le vieillissement, une rupture unique dans l’histoire de l’humanité »

Tribune

Jean-Hervé Lorenzi

Economiste

François-Xavier Albouy

Economiste

Alain Villemeur

Economiste

Les économistes François-Xavier Albouy, Jean-Hervé Lorenzi et Alain Villemeur appellent, dans une tribune au « Monde », à revisiter les approches traditionnelles de l’économie, de la sociologie et de la politique à travers le prisme de notre entrée dans l’ère de « la société de la longévité ».

Publié le 5 juillet 2019

Tribune. Le vieillissement a, de tout temps, été considéré comme la simple phase d’un cycle de vie. Cette vérité simple ne peut plus cacher que nous vivons aujourd’hui une rupture unique dans l’histoire de l’humanité. On prête à Fernand Braudel ce trait : « L’histoire du monde, c’est l’histoire de la démographie. » Nous voici plongés dans l’ère de la société du vieillissement, dans laquelle un tiers de la population passera un tiers de sa vie en tant que senior.

Toutes les recherches académiques, toutes les politiques ont jusqu’alors considéré que les problèmes du vieillissement devaient être traités comme des problèmes spécifiques, abordés selon les techniques traditionnelles de l’économie, de la sociologie et de la politique. Nous défendons, à l’inverse, l’idée que la progression vers la société du vieillissement, tant dans les pays avancés qu’émergents, constitue, avec les révolutions technologiques et le choc environnemental, le triptyque de l’évolution du monde. Nous ne pouvons plus nous contenter de mettre en œuvre des solutions partielles, mais nous appuyer sur une approche globale d’un nouveau modèle de société.

Cette rupture est celle de tous les dangers. En effet, la génération des retraités possède l’essentiel des patrimoines et de l’expérience ; elle pourrait être à l’origine d’une captation inédite du pouvoir politique. La véritable ambition politique pour une société du vieillissement sera de parvenir à une harmonie entre les générations tout en augmentant le bien-être de chacun.

Subtil équilibre

Une société du vieillissement harmonieuse est une société où les conditions de vie des seniors sont satisfaisantes ; où se généralise une activité socialisée, engageante et altruiste pour chacune et chacun ; où est reconnu comme valeur première le souci de soi, c’est-à-dire la permanence de l’acquisition de connaissances, le développement des activités réflexives, physiques, intellectuelles et spirituelles ; où la priorité est donnée à la recherche de la longévité en bonne santé. Et surtout, ne l’oublions pas, l’implication des seniors dans la vie de la société est une contrepartie essentielle des transferts monétaires dont ils bénéficieront de plus en plus.

En fait, c’est à un nouveau contrat social entre les générations que nous appelons. Dans cette perspective, il faut repenser tous les transferts publics et collectifs, lesquels vont principalement aux plus de 60 ans.

Comment y parvenir de manière équilibrée et acceptable par toutes les générations ?

Les jeunes sont paradoxalement les premiers concernés. Il faut leur garantir deux principes fondamentaux : la volonté absolue de concentrer prioritairement tous les efforts sur l’éducation et la formation, afin de surmonter le délitement de notre système éducatif. Par ailleurs, l’immense majorité de la jeunesse ne croit plus au système de retraite. Il faut donc constitutionnaliser l’existence d’un régime de retraite universel et unique. Le montant de 14 % du poids des retraites dans le produit intérieur brut ne doit pas être dépassé, sauf à créer des phénomènes violents de rejet de la part de la jeunesse.

Mais maintenir l’équilibre entre les générations suppose de ne pas pénaliser les futurs retraités. Pour cela, un cinquième de l’épargne des ménages doit être consacré à l’épargne retraite. Cela implique un effort fiscal majeur pour atteindre un objectif d’encours de 800 milliards d’euros en 10 ans, et ainsi dépasser significativement les objectifs actuels de la loi Pacte (300 milliards d’euros).

Harmonie sociale entre les générations

Quand aux retraités eux-mêmes, il faut d’abord régler le problème spécifique des Françaises et des Français qui survivent avec de toutes petites retraites ou avec le minimum vieillesse, en instaurant un « revenu universel des seniors ». Mais le problème le plus difficile, pour les années à venir, est celui de la dépendance. Nous sommes convaincus qu’une assurance obligatoire contre la perte d’autonomie, souscrite à partir de 40 ans et réassurée par l’Etat, couvrirait l’ensemble des hypothèses sur l’avenir. Le problème des « aidants », cette génération des 55-70 ans qui prend en charge le soutien de ses parents, doit aussi être résolu.

La valorisation du patrimoine immobilier des seniors doit être repensée, par exemple, selon un schéma de vente garantissant le maintien dans les lieux des personnes âgées, notamment les plus modestes, tout en apportant la garantie par l’autorité publique de la revalorisation des biens ainsi bloqués.

Voilà quelques éléments qui devraient conduire à une harmonie sociale entre les générations. L’activité des seniors restera un élément-clé de ces transferts entre générations et de la réallocation des investissements publics, tout en maintenant l’équilibre financier global. Les capacités nouvelles d’épargne retraite pourraient même favoriser le financement d’investissements productifs, et donc un léger surcroît de croissance.

¶François-Xavier Albouy est directeur de recherche de la chaire transitions démographiques, transitions économiques (TDTE - Institut Louis-Bachelier et université Paris-Dauphine). Jean-Hervé Lorenzi est président du Cercle des économistes. Alain Villemeur est directeur scientifique de la chaire TDTE. Ils ont écrit L’Erreur de Faust. Essai sur la société du vieillissement (Descartes & Cie, 2019)

Réforme des retraites : « Dans les territoires en déclin, les jeunes partent, les anciens restent »

Tribune

Pierre-Marie Chapon

Géographe

Bernadette Oudiné

Retraitée

Pierre-Marie Chapon et Bernadette Oudiné, deux experts du vieillissement, analysent, dans une tribune au « Monde », l’impact de l’allongement de la durée de vie sur le dynamisme des territoires et la politique du logement.

Publié le 5 Juillet 2019

Tribune. La France rurale et celle des villes moyennes sont inexorablement en crise face au développement insolent des grandes métropoles. Mais ce qui caractérise avant tout cette « France d’en bas », c’est le vieillissement de sa population, auquel s’ajoutent la paupérisation due au chômage et le changement des modes de vie. En particulier, la forte diminution de l’intérêt pour les résidences secondaires dans les territoires ruraux y entraîne une baisse des prix et une augmentation des durées de vente pour les retraités désirant vendre un logement devenu inadapté ou difficilement adaptable. Ces phénomènes s’observent aussi ailleurs qu’en France : l’ensemble des sociétés occidentales sont confrontées au phénomène de métropolisation et à une certaine désillusion d’un mode de vie né à la sortie de la seconde guerre mondiale.

Ces deux éléments n’ont pas été correctement appréhendés par les politiques publiques, alors qu’ils sont fondamentaux. Pourtant, le phénomène n’est pas nouveau. La cassure a commencé à apparaître dès les années 1980, avec le développement de la transformation numérique, qui a peu à peu creusé les écarts de salaires et de taux d’emploi en faveur des grandes métropoles. L’automatisation et la robotisation de l’agriculture et de la petite industrie, confrontées à la concurrence mondiale, ont également contribué à la baisse de la population active des petites villes. Notre économie repose aujourd’hui sur les produits « intelligents », qui font appel à une main-d’œuvre hautement qualifiée qui ne se trouve que dans les grandes villes. En outre, les entreprises innovantes obéissent à la « règle de l’agglomération », selon laquelle les sociétés ont tendance à s’installer là où d’autres sont déjà implantées et où elles trouveront des talents. Dans les territoires en déclin, les jeunes partent, les anciens restent et subissent les fermetures de services.

Stratégie mixte

Le phénomène est très similaire aux Etats-Unis (Countering the Geography of Discontent - Strategies for Left-Behind Places, Clara Hendrickson, Mark Muro et William A. Galston, Brookings Institution, novembre 2018). En Asie, le Japon est confronté à l’abandon de territoires entiers du fait de l’inquiétante diminution de la population, de près de 200 000 personnes par an. La réforme de la loi japonaise sur les collectivités locales, en 2014, a affirmé l’importance de sélectionner des secteurs favorables à une population vieillissante en matière d’équipements publics. La konpakuto shiti, ou « ville compacte », est aujourd’hui la norme au Japon. Les territoires concernés rivalisent d’ingéniosité pour attirer des populations jeunes, offrant notamment des services de petite enfance. L’enjeu est crucial : favoriser le maintien du peuplement et des recettes fiscales tout en rationalisant l’accompagnement de la perte d’autonomie de la population âgée. Cela renvoie, en France, à la notion de « territoires favorables au vieillissement », évoquée dans la loi d’adaptation de la société au vieillissement de 2015.

Dans la pratique, les politiques de développement sont soit tournées vers les individus, soit vers les territoires. La Brookings Institution préconise une stratégie mixte, respectant la concentration de l’activité économique sur quelques pôles de croissance bien identifiés, de taille moyenne et bien situés, qui apporteront à leur tour des possibilités de développement aux zones rurales et petites villes proches.

Désenclaver les campagnes

En France, les politiques affichent leur volonté de redonner vie à nos villages désertés en ayant recours à des aides directes aux individus ; la difficulté à attirer les personnels de santé vers les zones délaissées montre que ce prisme n’est pas le bon.

Pour désenclaver les campagnes, un plan Internet haut débit a certes été lancé dès 2013, mais il reste indispensable de réaliser des investissements publics pour le maintien des services, notamment en faveur des aînés. Toutefois, ils devraient se concentrer sur certains territoires préalablement identifiés comme pertinents. Il faut en effet prendre conscience que vouloir sauver tous les petits villages est un leurre. C’est une question d’échelle : un service d’aide à domicile ne fonctionne que si les bénéficiaires sont concentrés sur un territoire restreint. Les préconisations de la Brookings Institution pourraient nous inspirer. C’est lorsque les villes moyennes se seront développées qu’elles pourront à leur tour devenir des centres offrant travail, services, loisirs et logements abordables pour une population active, et ainsi favoriser un essaimage vers leur périphérie. Le développement d’une offre d’habitat inclusif au cœur de territoires redynamisés et une revalorisation des métiers du grand âge permettront de mieux accompagner les personnes âgées demeurant à domicile.

Face aux enjeux de la transition démographique, le territoire est bien le socle d’une politique publique efficiente et durable.

¶Pierre-Marie Chapon, géographe spécialiste du vieillissement, président de VAA Conseil, et Bernadette Oudiné, proviseure retraitée, ont écrit On se trompe sur les vieux (L’Harmattan, 2016).

« Les 45-50 ans sont à l’orée d’une nouvelle étape de leur vie professionnelle qui va durer quinze ans »

Tribune

Collectif

Sept mesures, proposées par un collectif de quatre experts de la formation continue dans une tribune au « Monde », doit donner aux quinquagénaires « la liberté de choisir leur avenir professionnel ».

Publié le 5 juin 2019

« La France est l’un des pays où le taux d’emploi des 55-64 ans est le plus bas, et également parmi ceux où le taux d’accès de cette tranche d’âge à la formation est le plus bas »

Tribune. L’adoption d’un système de retraite « à points » assorti de bonus incitera probablement les salariés à rester sur le marché du travail au-delà de l’âge légal, pour ne pas subir de décote et bénéficier du niveau de pension le plus élevé possible.

Cet objectif gouvernemental devra tenir compte d’une réalité : la France est l’un des pays où le taux d’emploi des 55-64 ans est le plus bas, et également parmi ceux où le taux d’accès de cette tranche d’âge à la formation est le plus bas (« Les seniors l’emploi et la retraite », Emmanuelle Prouet et Julien Rousselon, France Stratégie, octobre 2018).

Depuis des décennies, beaucoup de salariés se sentent en sursis à partir de 45 ans. La période qui s’ouvre pour eux est une période de risque : ils sont réputés peu formés aux nouvelles technologies, peu mobiles, résistants aux nouvelles organisations du travail, peu disposés à se former… D’où un choix défensif, pour nombre d’entre eux : se faire oublier jusqu’à l’âge de la retraite, espéré le plus tôt possible.

Un allongement de la durée de vie au travail n’aurait de sens et ne serait acceptable que si les 45/50 ans ne se considèrent pas en sursis, dans l’attente de la retraite, mais à l’orée d’une nouvelle étape de leur vie professionnelle qui va durer 15 ans. Cela suppose qu’en France, comme c’est le cas dans certains pays scandinaves, soient proposés à ceux et celles qui le souhaitent la possibilité et les moyens d’un nouveau développement de leur carrière.

La population des 45/65 ans laissée à l’abandon

Le débat sur la réforme des retraites offre une belle opportunité pour donner un sens fort à la notion d’ « apprentissage tout au long de la vie ». La vie professionnelle comporte trois périodes d’environ 15 ans chacune. La première et la deuxième sont aujourd’hui dotées de ressources permettant d’acquérir des compétences et de développer son employabilité par la formation.

La Loi de 2018 « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » contribuera à l’acquisition et au développement des compétences pour la génération des 20/45 ans grâce à la formation professionnelle en alternance, l’apprentissage, la consolidation des obligations de formation de l’employeur, le compte personnel de formation ( CPF), le conseil en évolution professionnelle ( CEP), la transition professionnelle.

En revanche, la population des 45/65 ans a été laissée à l’abandon par les politiques publiques comme par les entreprises, comme si à cet âge de la vie le goût et la capacité d’apprentissage avaient disparu et que la formation était un investissement non rentable - ce préjugé a des racines culturelles.

A-t-on mesuré ce qu’on y perd en compétences, en motivation, en coûts sociaux induits, et même en déstabilisation politique ? Quelle « liberté de choisir » ont les femmes et les hommes de cette génération ?

Le débat qui s’ouvre offre aux décideurs politiques et aux partenaires sociaux l’occasion d’un revirement culturel donnant du sens aux 15 dernières années de la vie professionnelle, en proposant aux personnes concernées qui le souhaitent un cadre juridique et des moyens financiers à la hauteur des enjeux.

Voici à titre d’illustration quelques pistes de mesures nécessaires, qu’une communication efficace basée sur des exemples inspirants devra promouvoir :

Consacrer les entretiens professionnels de la cinquantaine à préparer la dernière étape de la vie professionnelle, et moins à anticiper la retraite ;


Doter le CPF de transition professionnelle (successeur du congé individuel de formation), aujourd’hui sous-financé, de ressources à la hauteur des enjeux ;


Offrir la possibilité à qui le souhaite de prendre l’équivalent de plusieurs mois, voire d’une année de retraite par anticipation (en contrepartie d’un engagement compensatoire) aux alentours de 50 ans, pour construire son projet professionnel pour les 15 années suivantes.


Attribuer, à titre d’incitation, des points de retraite supplémentaires en contrepartie d’une formation préparatoire à cette nouvelle étape de carrière.


Généraliser par voie législative le compte épargne temps (CET) et permettre son usage comme instrument de financement de la rémunération pour des formations de longue durée (ce que ne permet pas aujourd’hui le CPF).


Promouvoir le développement de la validation des acquis de l’expérience (VAE) à cette étape charnière de carrière.


Proposer aux entreprises des mesures incitatives pour gérer l’entrée dans la troisième étape de la vie professionnelle et aménager l’organisation et le temps de travail en conséquence, en supprimant le caractère incitatif du recours au système de pré-retraite.

Tout cela est affaire de volonté politique. C’est valorisant pour les personnes, utile pour l’emploi, et bénéfique pour les comptes sociaux.

¶Jean-Marie Luttringer est juriste, consultant en politique de formation professionnelle. Bernard Masingue et Alain Meignant sont experts en formation professionnelle Philippe Carré est professeur de sciences de l’éducation à l’Université Paris Nanterre.