Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Equal Times - Le nationalisme vaccinal et le marché ne viendront pas à bout de la pandémie, seule la coopération internationale y parviendra

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Sharan Burrow
Secrétaire générale de la Confédération internationale des syndicats (CSI).

Le 18 février 2021

« Pour le virus, nous ne formons qu’un seul groupe. Pour le vaincre, nous devons agir comme une seule communauté », a souligné Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Les scientifiques se montrent particulièrement efficaces pour mettre au point des vaccins contre le SARS-CoV-2 avec une rapidité sans précédent, mais ce sont les géants de l’industrie pharmaceutique qui mènent la danse, tandis que les gouvernements se disputent les approvisionnements qui, au départ, étaient insuffisants. Le spectre repoussant du nationalisme vaccinal entre en scène, avec ses conséquences désastreuses pour les pays pauvres et, in fine, pour le monde entier.

L’argument moral et humanitaire en faveur de l’accès équitable à la vaccination ne laisse planer aucun doute, tout comme l’argument de santé publique : si les vaccins sont insuffisants, les contaminations augmenteront et chaque nouveau cas offrira la possibilité au virus de poursuivre ses mutations.En d’autres termes, de nouveaux variants pourraient voir le jour, suffisamment différents du virus initial, contre lesquels les vaccins n’auraient aucun effet. Si ces nouveaux variants venaient à se propager à grande échelle, les personnes vaccinées pourraient à nouveau être contaminées, tomber gravement malades ou mourir.

En temps normal, les vaccins ne constituent pas une source de revenus importante pour les entreprises pharmaceutiques. Les médicaments consommés quotidiennement par la population sur une période prolongée représentent pour elles des bénéfices bien plus élevés qu’une immunisation en une ou deux injections.
Les vaccins contre les souches bactériologiques ou virales qui ne circulent pas actuellement, ou qui n’apparaîtront peut-être jamais, ne rapportent absolument rien.
La quasi-totalité des dernières phases de développement des vaccins étant actuellement réalisées par des entreprises pharmaceutiques privées, nous pouvons en déduire que la préparation vaccinale devait être relativement limitée lorsque la pandémie a été déclarée. D’autres coronavirus tels que le SARS ou le MERS nous ont déjà mis en garde contre le danger que représente cette famille de virus, tandis que l’OMS les a déjà inscrits sur une liste prioritaire pour le développement de vaccins.

Mais, dans la mesure où aucun coronavirus jugé dangereux ne circulait, à l’exception de quelques foyers de MERS ponctuels et limités, personne n’aurait pu prédire qu’un réel marché verrait le jour pour un tel vaccin. Raison pour laquelle, à part un nombre limité de travaux sur le MERS financés par des partenariats public-privé et quelques recherches universitaires sur les virus subventionnées par les gouvernements, les forces du marché ont mis un frein au développement des vaccins et traitements antiviraux contre les coronavirus.

Les subventions colossales accordées aux entreprises par les gouvernements après l’apparition de la Covid-19 ont changé la donne. Outre les vaccins déjà approuvés, des dizaines d’autres sont en préparation et prêts à être évalués, nombre d’entre eux s’appuyant sur des travaux universitaires.

Les entreprises pharmaceutiques tirent donc parti des recherches universitaires financées par les pouvoirs publics, des subventions accordées par les gouvernements et, bien entendu, du produit de leurs ventes, même si certaines d’entre elles se sont engagées à fournir les vaccins au prix coûtant tant que la pandémie ne serait pas éradiquée.

Cela reste cependant difficile à quantifier, étant donné que les entreprises insistent pour garder secret le contenu des accords signés avec les autorités publiques.

Pour citer un seul exemple, l’Afrique du Sud paie ses injections deux fois le prix de celles fournies à l’Union européenne, apparemment, parce que le pays n’aurait pas contribué à subventionner le développement du vaccin. D’autres entreprises, notamment celles qui développent le nouveau vaccin à ARN messager, tireront profit de leurs ventes.

Le mécanisme COVAX a pour objectif de permettre un accès équitable à la vaccination. Quelque 190 pays y participent, afin de pouvoir acheter et distribuer équitablement deux milliards de doses d’ici la fin de l’année. Les pays les plus riches ont le droit de recevoir leurs doses de vaccin via le système COVAX, mais nombre d’entre eux ne les réclament pas, afin de permettre l’approvisionnement des pays plus pauvres.

En revanche, le Canada a suscité l’indignation après avoir réclamé 1,9 million de doses lors de la première phase de distribution, si bien que le pays est aujourd’hui en possession de suffisamment de vaccins pour immuniser près de dix fois sa population. Ce scénario est celui de nombreux pays riches : étant donné que les commandes ont été passées avant de savoir quels vaccins seraient efficaces, plusieurs pays ont démultiplié leurs demandes au cas où seulement un d’entre eux serait efficace. Mais bon nombre ont prouvé leur efficacité et tous ces pays disposent aujourd’hui de plus de vaccins qu’il ne leur en faut et devraient céder leurs contrats d’achat excédentaires aux pays où les vaccins viennent à manquer, une fois que leur propre population serait vaccinée.

Mais rien n’indique clairement si cela concerne l’entièreté de la population ou uniquement les groupes les plus exposés au risque de mourir. S’il s’agit de tout le monde, les pays riches seraient susceptibles de vacciner les personnes à faible risque, au détriment des personnes à haut risque non vaccinées qui continuent de décéder des suites de la Covid-19 dans les pays pauvres.

D’autre part, les pays riches peuvent renoncer à leurs approvisionnements via le système COVAX, dans la mesure où ils organisent eux-mêmes l’achat de leurs propres vaccins séparément. Toutefois, nombre d’entre eux ont misé sur la surenchère afin de pouvoir s’approvisionner d’abord auprès des entreprises. Conclusion, les pays riches ont été les premiers à profiter du stock limité de vaccins.

À moins d’une accélération significative de la production, les populations des pays pauvres ne devraient pas être vaccinées avant 2024. Il est urgent de déployer des efforts mondiaux pour accélérer la production et la mise sur le marché des nouveaux vaccins et autres combinaisons vaccinales nécessaires pour lutter contre les nouveaux variants de la Covid-19, ceux qui apparaissent déjà et les nombreux autres qui, probablement, suivront. Heureusement, même lorsque les vaccins existants ne sont pas suffisamment efficaces pour guérir les symptômes légers à modérés causés par les nouveaux variants, ils devraient néanmoins permettre de stopper les hospitalisations et les décès.

Plusieurs études montrent aujourd’hui que certains vaccins peuvent non seulement protéger les individus, mais également réduire la transmission du virus et contribuer dès lors à enrayer sa propagation, bien qu’aucun d’entre eux n’ait à ce jour clairement empêché toutes les transmissions.

Combattre l’exploitation commerciale de la pandémie
La production et la distribution des vaccins sont une entreprise complexe. Les chaînes d’approvisionnement connaissent des problèmes majeurs dans toutes les régions. À cela viennent s’ajouter le secret entourant les contrats, notamment les prix, et les revers de la production et de la distribution. Et un secret peut-être plus grand encore : les composants des vaccins eux-mêmes, jalousement gardés par les entreprises pharmaceutiques qui contrôlent la propriété intellectuelle.

Le monde a exprimé sa colère lorsque la Chine a supprimé les informations dans les premiers jours de la pandémie et refusé initialement de divulguer la séquence génétique du virus, allant jusqu’à prétendre pendant trois semaines qu’il ne se transmettait pas d’une personne à l’autre. Les choses auraient probablement pris un tour radicalement différent aujourd’hui si le gouvernement chinois avait misé sur l’ouverture dès le départ.

Nous n’avons pas encore assisté à un tel mouvement de contestation vis-à-vis de ces secrets qui profitent aux géants pharmaceutiques. Si une entreprise n’envisage pas de tirer profit de la pandémie, pourquoi ne diffuse-t-elle pas ouvertement la recette de son vaccin, de façon à pouvoir exploiter les capacités de production, y compris dans les pays en développement.

Là où les entreprises se livrent à une exploitation commerciale de la pandémie au travers d’une hausse des prix, les gouvernements doivent prendre des mesures fermes, compte tenu de tous les fonds publics qui ont été injectés dans la recherche et qui ont rendu le développement des vaccins possible.

La propriété intellectuelle émanant des fonds publics sert à remplir l’escarcelle des intervenants privés.

La pandémie ne pourra jamais être maîtrisée par les forces du marché, mais l’inverse est probablement vrai. Plusieurs questions se posent à propos de l’influence possible du marché privé de la pathologie, qui chercherait à faire obstacle au déploiement des tests rapides antigéniques, indispensables dans le cadre des dépistages de santé publique pour stopper la transmission du virus. Ces tests ne représentent qu’un faible pourcentage du coût des tests de diagnostic PCR qui, tout aussi essentiels, représentent une aubaine commerciale pour les entreprises privées qui fournissent plusieurs millions de ces tests complexes de laboratoire utilisés chaque jour à travers le monde.

S’appuyer uniquement sur les tests PCR ne suffit pas. Il nous faut une bonne combinaison des stratégies de dépistage, mais les puissants promoteurs des tests PCR s’élèvent contre les tests rapides antigéniques. Les bénéfices privés ne devraient avoir aucune place dans ce débat, ni dans aucune des décisions qui entourent le contrôle de la pandémie.

Alors que tous les regards du monde se tournent vers les vaccins, le financement de la recherche pour le traitement de la Covid-19 reste à la traîne : un investissement de plusieurs milliards de dollars est nécessaire. Les investissements dans les traitements antiviraux ont été postposés par ces mêmes forces du marché qui ont retardé les investissements pour d’autres traitements antimicrobiens indispensables, tels que les nouveaux antibiotiques.

Il est évident que la science ne permettra pas à elle seule de maîtriser la pandémie. La distanciation sociale, le port du masque, la santé et la sécurité au travail, ainsi que les droits des travailleurs, la protection sociale, notamment les indemnités en cas de maladie ou de mise en isolement, l’hygiène et l’investissement dans la santé, les soins et d’autres secteurs, sont tout aussi indispensables.

Les gouvernements doivent tenir tête aux puissantes entreprises qui déforment la réponse mondiale à la pandémie ainsi qu’à tous ceux qui en tirent profit – pas uniquement les monopoles technologiques comme Amazon, mais également les entreprises du secteur de la santé qui font passer leurs profits avant la santé de l’humanité. Des millions de vies et de moyens de subsistance sont en jeu. Les gouvernements se doivent de faire face et de relever le défi.

Par Sharan Burrow