Luttes et mobilisations

France info - Manifestation des infirmières : "On ne peut plus être seule avec 26 patients dans un service !"

Janvier 2017, par Info santé sécu social

Quelque 200 infirmières et infirmiers se sont rassemblés, mardi à Paris, pour dénoncer à nouveau leurs conditions de travail et réclamer une revalorisation de leur profession.

Elles ont en commun leur diplôme, mais la réalité de leurs métiers respectifs est très différente. Quelque 200 infirmières et infirmiers ont manifesté, mardi 24 janvier, à Paris, pour dénoncer à nouveau leurs conditions de travail et réclamer une revalorisation de la profession et de ses spécialités. Des rangs clairsemés par le froid et, surtout, par la dispersion syndicale : si une dizaine d’organisations avaient appelé à la grève, la FNI, premier syndicat d’infirmiers libéraux, la Fnesi (étudiants) ou encore l’intersyndicale CGT-FO-SUD ne s’étaient pas associés au mouvement cette fois-ci.

Il n’empêche. La colère des soignants n’est pas retombée depuis le 8 novembre, où ils étaient des milliers à défiler dans les rues, émus par le suicide de cinq d’entre eux au cours de l’année 2016. Les 30 millions d’euros débloqués par le gouvernement pour une meilleure prise en charge de la souffrance des soignants qui travaillent en milieu hospitalier n’y ont rien fait. Franceinfo est allé à leur rencontre.

Marie-Pierre, Marie-Christine et Sylvie, cadres de santé : "Où sont les 30 millions ?"

Elles ont passé leur diplôme d’infirmière il y a vingt ou trente ans. Depuis, Marie-Pierre, 58 ans, Marie-Christine, 57 ans, et Sylvie, 51 ans, ont gravi les échelons de la fonction publique hospitalière. La première dirige l’école d’infirmiers de bloc opératoire de Lyon, la deuxième est cadre expert à la pharmacie centrale de l’AP-HP (Assistance publique-Hôpitaux de Paris) et la troisième est cadre de santé Ibode à Marseille. Ibode, pour "infirmière de bloc opératoire diplômée d’Etat".

Ces Ibode, qui doivent suivre un an et demi de formation pour obtenir ce titre, sont paradoxalement moins nombreuses que les autres infirmières dans les blocs opératoires. "Elles sont 30%, quand les infirmières ’de base’ représentent 70% des effectifs", déplore Sylvie. Ces dernières sont formées sur le tas, par un système de compagnonnage. "Cela induit un manque de qualité des soins pour les patients opérés", regrette Marie-Pierre, qui décrit "un métier difficile, qui demande une certaine résistance physique et morale et une grande rigueur".

Entre les abandons et les départs en retraite non remplacés, cette spécialisation souffre d’un manque d’effectifs chronique, comme l’ensemble de la profession. "Où sont les 30 millions annoncés par Marisol Touraine [la ministre de la Santé] ?", fustige Sylvie, pointant "une restriction budgétaire terrible dans les hôpitaux et des infirmières épuisées". La parution d’un décret, début janvier 2015, leur permettant de réaliser des actes chirurgicaux exclusifs est "inapplicable pour l’instant", selon Marie-Christine, faute d’Ibode en nombre suffisant dans les blocs.

Comme leurs aînées, Rachelle et Simone, actuellement en formation pour acquérir le statut d’Ibode, revendiquent une revalorisation salariale, mais surtout la "mastérisation" de la filière, obtenue par leurs collègues anesthésistes il y a deux ans. Ces deux infirmières venues de Strasbourg, âgées de 26 et 35 ans, ont exercé plusieurs années en bloc opératoire avant d’entamer la formation d’Ibode. "Tu te rends compte de ce qu’on a pu faire avant, en termes de sécurité ?" lance Simone à sa consœur. "La formation nous permet vraiment de gagner en compétences et en savoir-faire", abonde Rachelle.

Mylène, Elisa, Laure et Margot, puéricultrices : "Notre métier est en voie de disparition"

Mastérisation, reconnaissance, revalorisation salariale, davantage d’effectifs... Les revendications sont les mêmes du côté des puéricultrices. Mylène, Elisa, Laure et Margot, la vingtaine passée, n’ont pas encore officiellement le titre. Elles suivent toutes la formation d’un an à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), après un à quatre ans passés en hôpital en tant qu’infirmières. Le pire souvenir d’Elisa dans sa courte carrière ? "Etre la seule infirmière pour 26 patientes dans un service maternité, une nuit. S’il y avait eu un souci..." Margot, elle, raconte avoir été rappelée plusieurs fois durant ses jours de récupération, faute de personnel suffisant dans le service. "On fait des heures, des heures et des heures, irrécupérables la plupart du temps", confirme Laure. Et ce pour un salaire qui plafonne à environ "2 000 euros par mois avec toutes les primes", l’heure de nuit étant payée 1,07 euro brut de plus que l’heure de journée.

Malgré l’épuisement et le rythme décalé, toutes sont motivées pour "devenir de vraies spécialistes", malgré le manque de reconnaissance dont souffrent les puéricultrices. "En maternité, on est remplacées par des infirmières ou des sages-femmes et, en crèche, par des éducatrices de jeunes enfants", constate Margot.

Déborah et Charline, infirmières à l’AP-HP : "Les patients devraient venir manifester avec nous !"

Déborah et Charline, 25 et 28 ans, infirmières à l\’AP-HP, le 24 janvier 2017 sur le parvis de Montparnasse, à Paris.
Déborah et Charline, 25 et 28 ans, infirmières à l’AP-HP, le 24 janvier 2017 sur le parvis de Montparnasse, à Paris. (CATHERINE FOURNIER / FRANCE INFO)

Déborah et Charline, 25 et 28 ans, sont "infirmières tout court". Et heureuses de l’être, en dépit de la pénibilité du métier. "Depuis mes 5 ans, j’ai toujours voulu être infirmière", confie Charline. Sa collègue parle aussi de "passion, de vocation". Presque un sacerdoce au vu de "leurs conditions de travail". Elles exercent toutes deux à l’AP-HP, l’une en réanimation, l’autre en médecine générale, le plus souvent la nuit. Charline s’est elle aussi retrouvée à plusieurs reprises seule avec 26 malades à gérer. "On met nos diplômes en danger, ainsi que les patients. Ils devraient venir manifester avec nous car ce qu’on leur impose, c’est de la maltraitance", lance-t-elle. Déborah, elle, doit parfois s’occuper de trois ou quatre personnes en réanimation quand la réglementation prévoit deux infirmiers pour cinq patients maximum dans ce type de service : "On n’a pas le choix, c’est ’travaille et tais-toi’."

Quant aux salaires, ils varient d’un hôpital à l’autre, même au sein d’une institution publique comme l’AP-HP. "On gagne la même chose alors que j’ai neuf ans d’expérience, contre trois ans pour Déborah, constate Charline. J’ai perdu tous mes échelons en passant d’aide-soignante à infirmière." Les deux jeunes femmes s’inquiètent du sort qui leur sera réservé après l’élection présidentielle. "Certains candidats veulent supprimer 500 000 postes de fonctionnaires. Je ne sais pas où ils vont les trouver à l’hôpital !"

Tony, infirmier libéral : "On subit un hold-up des soins"

Tony est venu spécialement de Miraumont, dans la Somme, pour s’associer au mouvement. Cet infirmier libéral de 34 ans, neuf ans d’expérience au compteur, regrette le manque de mobilisation de ses consœurs et confrères. "On a du mal à porter nos revendications." Elles sont fournies, pourtant. Et partagées : les infirmiers libéraux réclament eux aussi davantage de reconnaissance et un accès au niveau master.

Au rang des doléances, également, le développement de l’hospitalisation à domicile. "C’est un véritable hold-up des soins, estime Tony. Au lieu d’être employés à l’hôpital, où il manque des effectifs, des infirmiers salariés pratiquent des soins chez des patients pour 30 à 40% plus cher que nous. Ils nous piquent notre travail."

Les infirmiers libéraux demandent aussi un "élargissement de leurs compétences", avec la possibilité d’effectuer de véritables consultations et non de "simples visites sur prescription du médecin".

Irène et Jérôme, infirmiers scolaires : "On fait le boulot des médecins"

Ils préfèrent ne pas être photographiés. Irène, 43 ans, et Jérôme, 42 ans, exercent en tant qu’infirmiers scolaires en région parisienne, après plusieurs années passées en milieu hospitalier. Eux aussi sont là pour des revendications salariales et le manque d’effectifs. Ils ont passé un concours de l’Education nationale, mais leur rémunération reste similaire à celle de leurs collègues infirmiers. "Certes, on a davantage de vacances, mais on travaille 44 heures par semaine et on gère des dossiers périlleux, souvent du registre de la protection de l’enfance", fait valoir Irène. "On est réputés pour faire de la bobologie, mais la charge de travail est importante. On est le seul soignant dans un établissement scolaire", abonde Jérôme. "On fait le boulot des médecins scolaires, car il n’y en a plus. La médecine scolaire, c’est le parent pauvre de la profession", ajoute Irène.

Et l’infirmière de pointer un durcissement des conditions de travail dans ce secteur depuis l’intégration des élèves atteints de handicap à l’école, prévue par la loi du 11 février 2005. Entre cet impératif et la gestion des violences et autres difficultés rencontrées par les élèves ou le personnel éducatif, les infirmiers scolaires participent à l’apaisement du climat scolaire. "Mais nous, qui nous apaise ?" s’interroge Jérôme.