L’hôpital

France inter - L’hôpital, je l’aime mais je le quitte

il y a 1 semaine, par Info santé sécu social

Et s’il n’était simplement plus possible de travailler à l’hôpital ? C’est ce que disent les hospitaliers en grève depuis des mois… Certains médecins n’ont tellement plus d’espoir sur l’état de l’hôpital qu’ils ont décidé de partir, ou sont déjà partis. Témoignages, à la veille de leur mobilisation.

Combien sont-ils ? Et depuis combien de temps y a-t-il des départs motivés chez les praticiens hospitaliers par ce sentiment que l’hôpital est à bout de souffle et qu’on ne peut plus y travailler convenablement ? On a vu en tout cas ces derniers mois quelques démissions emblématiques dans des gros CHU et certains prédisent qu’une plus grosse vague de départs est à craindre. Des départs pour le privé, en exercice libéral, ou pour faire complètement autre chose. Ceux qui partent peuvent le faire pour gagner plus dans le privé, ou pour jouir d’un emploi du temps plus tranquille.

Nous avons rencontré trois médecins qui ne sont pas dénués d’états d’âme. Ils ne quittent pas leurs fonctions de gaieté de coeur, mais simplement ils n’en peuvent plus.

Premier exemple, David, 43 ans. Le 4 novembre dernier, il a fait sa dernière garde en tant qu’urgentiste dans un grand hôpital parisien : « C’est comme si j’aimais le vélo, mais quand je fais du vélo j’ai mal aux genoux, et quand j’en fais une journée, je mets trois jours à m’en remettre… C’est l’état d’esprit dans lequel j’étais vis-a-vis de mon travail ».

La fatigue physique accumulée après vingt ans aux urgences, c’est une chose, mais s’il n’y avait que ça, David aurait tenu le choc. La vraie raison de son départ, elle est ailleurs : il ne pouvait plus continuer à travailler dans ce système, ou les réductions d’effectifs et de budget sont la règle.

« Il y a cette lente dégradation que je vois depuis que je travaille : ce qui restait exceptionnel devient quotidien. Ce qui compte, c’est combien ça coûte, combien ça coûte, combien ça coûte… Vous finissez par faire 20% de médical et 80% de recherche de lits et d’administratif ».

« Je devenais agressif parce que ça n’allait pas assez vite »

L’élément déclencheur pour David, ça a été de se rendre compte qu’il devenait agressif, avec les collègues, les infirmières en particulier : « Au début, on se calme, on se dit tiens j’étais fatigué, et puis au bout d’un moment, comme ça se répète, on se dit qu’il y a un problème, je voulais pas être dans le conflit permanent ». Pourquoi devient-on agressif ? « Parce que ça ne va pas assez vite, c’est pas que les infirmières ne vont pas assez vite mais comme elles ne sont pas assez nombreuses, on prescrit des trucs qui ne sont pas prélevés deux heures après, c’est usant. »

David est-il en burn out ? Il avoue qu’il l’a été, il y a un an, mais depuis qu’il sait qu’il va quitter l’hôpital, depuis qu’il a pris sa décision, c’est à dire depuis l’été dernier, il va mieux, soulagé. Que va-t-il faire maintenant ? « J’ai l’avantage d’avoir un métier très demandé, donc ce ne sera pas si compliqué, dit-il, j’ai la possibilité par exemple de m’installer en cabinet libéral, je ne l’ai jamais fait, ce serait une autre vie ». Pas d’enthousiasme particulier à l’idée de partir exercer en libéral, pour David, mais la réflexion est encore en cours sur son avenir. Il pense aussi à se faire salarier dans une structure. Devenir médecin du travail, notamment.

« L’obsession de l’administration, c’est ‘combien ça coûte ?’ »

Son ambition, en tout cas, n’est pas de gagner plus d’argent dans le privé, l’argent n’est pas son moteur, dit-il. Et c’est aussi ce que nous dit Sophie Périé. Professeur d’université, chirurgien ORL et cervico-facial à l’hôpital Tenon à Paris, elle n’est pas encore partie de l’hôpital, mais dans son bureau, on marche déjà au milieu des cartons de déménagement. Pour elle, le départ ce sera en janvier 2020 : elle s’en va créer un service tout neuf dans un hôpital privé.

« Non, c’est pas le salaire qui me fait partir, j’abandonne un système qui ne me convient plus. »

« En novembre dernier par exemple, explique Sophie Périé, l’administration a décidé de supprimer les aides soignantes du vendredi au lundi dans un service où il y a des patients qui viennent d’être opérés, des patients lourds avec des chirurgies majeures, l’infirmière devait tout gérer pendant trois jours : c’est de la maltraitance pour l’infirmière mais aussi pour les patients.

« Je n’abandonne pas, je dirais qu’on a abandonné les praticiens, on n’a pas cherché à les retenir ».

Michel Canis n’est pas allé aussi loin que Sophie. Gynécologue obstétricien à l’hôpital de Clermont-Ferrand, il a trouvé un compromis, qui consiste à ne pas quitter l’hôpital public, mais à ne plus y exercer d’encadrement. En juillet 2018, il a démissionné de son poste de chef de service, pour ne plus avoir à cautionner des décisions qu’il réprouve.

« L’élément déclenchant, ça a été quand on nous a fermé des salles d’intervention en nous disant qu’on ne les remplissait pas assez, alors qu’on ne les remplissait pas parce qu’on manquait de personnels pour les faire tourner. »

« On s’est battu, ça n’a pas marché, et à ce moment là, je me suis rendu compte que je ne pouvais pas appliquer des décisions avec lesquelles je n’était pas d’accord, dictées par des restrictions budgétaires » explique Michel Canis. Le gynécologue obstétricien reste malgré tout à l’hôpital, où il est redevenu simple praticien. « J’y reste parce que j’y crois et que j’ai du mal à monnayer ce que je fais, à mettre une relation d’argent entre moi et le malade. »

Le même esprit animait Sophie la chirurgienne et David l’urgentiste, mais aujourd’hui, disent-ils, l’hôpital est malade. « Je le vis mal » dit David, « mais si je reste je coule ». Il a fait le choix de sauver sa peau.

par Véronique Julia