Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

JIM - Comment répondre à ceux qui proclament que la dangerosité des vaccins anti-Covid est inédite ?

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Paris, le vendredi 27 août 2021

Toujours, le télescopage entre ces différentes interrogations revient. Comment concilier défense de la liberté d’expression et lutte contre la désinformation délétère (comme celle sur les vaccins) ? Comment rappeler aux chercheurs, scientifiques et médecins leur responsabilité tout en préservant leur liberté de parole ? Un nouvel exemple de la complexité de ces questions a été récemment donné.

Prologue
Laurent Mucchielli est sociologue, directeur de recherche au CNRS, et s’est consacré notamment aux politiques de sécurité et de délinquance. Son intérêt pour l’épidémie de Covid, quoiqu’affirment certains, n’est pas totalement décorrélé de son cœur de recherche. En effet, en tant que spécialiste des questions de sécurité, il a pu être sensible à l’instauration d’une politique sanitaire stricte, qui a façonné de nouveaux rapports entre les citoyens et l’autorité publique. Dans ce cadre, Laurent Mucchielli a toujours défendu l’idée selon laquelle les pouvoirs publics, soutenus par les médias, ont sciemment exagéré l’ampleur de l’épidémie. Cependant, depuis le début de la campagne vaccinale, cet admirateur du professeur Didier Raoult, se concentre plus particulièrement sur la prétendue dangerosité des vaccins. Dans un billet très remarqué publié début août sur son blog hébergé par Mediapart (et que le média en ligne a finalement choisi de dépublier, soulignant qu’il était contraire à sa charte qui interdit la diffusion de « fausses nouvelles »), il affirme « La pharmacovigilance des vaccins anti-covid est déniée car elle menace l’idéologie de la vaccination intégrale portée par les industries pharmaceutiques, les gouvernements et les principaux médias. Cette vaccination de masse conduit pourtant à une mortalité inédite dans l’histoire de la médecine moderne ». Suit une démonstration qui s’appuie en particulier sur les chiffres publics de pharmacovigilance de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM). En effet, n’en déplaise aux suspicieux en tous genres, les vaccins contre la Covid font probablement partie des produits de santé les plus surveillés au monde et les autorités sanitaires prennent soin de publier régulièrement leurs données, tandis qu’un grand nombre de signaux (en l’absence même parfois de significativité statistique) fait l’objet d’enquêtes approfondies. De son analyse, qui est présentée à la manière d’un article scientifique, Laurent Mucchielli conclut : « Enfin, si l’on additionne les conséquences les plus graves, mentionnés précédemment pour chacun des 4 vaccins, l’on parvient au tableau ci-dessous qui livre le constat de plus de 15 000 événements indésirables graves, parmi lesquels près de 1 800 hospitalisations, plus de 2 800 mises en jeu du pronostic vital et près de 1 000 morts. Le tout en seulement 6 mois », comparant plus tard avec la vaccination grippale aux Etats-Unis : « Une autre façon d’exprimer ces résultats est donc de dire que, aux Etats-Unis, en 6 mois, la vaccination anti-covid a contribué à tuer 8 fois plus de personnes que la vaccination anti-grippe en 30 ans. Ceci confirme d’une autre façon encore que nous sommes bien en présence de vaccins d’un nouveau genre, dont la dangerosité est inédite » (sans rappeler que l’on a jamais autant vacciné contre la grippe que contre la Covid).

Erreur de débutant
La critique contre la « démonstration » de Laurent Mucchielli n’a pas été difficile et longue à attendre. Partout, ceux que l’on appelle notamment les « debunkers » ont dénoncé « l’erreur grossière » consistant à confondre corrélation des événements indésirables graves rapportés dans les heures ou jours ayant suivi une vaccination et causalité. Dans une tribune publiée dans le Monde, huit sociologues, refusant de voir ainsi donnée une si mauvaise image de leur discipline, remarquent : « En effet, la soi-disant démonstration, appuyée sur une série de tableaux statistiques, confond les décès intervenus durant une période consécutive à une vaccination avec ceux causés par la vaccination – une causalité qui, bien sûr, n’a été nullement avérée, et dont la probabilité est infinitésimale. C’est là un exemple de la confusion classique entre concomitance et causalité. Une faute de raisonnement qui ferait sourire de la part d’étudiants en première année mais qui, commise par un chercheur au CNRS, constitue une démonstration d’incompétence professionnelle ».

Rideau
La fin de ce premier acte pourrait déjà être porteur de nombreuses leçons. Il est édifiant de constater (une nouvelle fois) la prégnance d’un défaut manifeste de connaissance de la démarche scientifique, dont une des premières bases est justement de se méfier de la confusion entre corrélation et causalité. Voilà qui rappelle une énième fois l’importance d’une meilleure initiation à l’esprit scientifique de tous, pour éviter ces erreurs qui peuvent être dommageables (par exemple quand elles risquent de détourner de la vaccination).

Coup de théâtre !
Mais la pièce est loin d’être terminée. En effet, la multiplication des interventions de Laurent Mucchielli sur le sujet ne peut en effet que créer le doute sur la sincérité de cette erreur, et plus encore son refus de toute correction. Aussi, les professeurs en sociologie auteurs de la tribune du Monde feignent de s’interroger. « Mais s’agit-il seulement d’incompétence ? On peut en douter au vu de la multiplication de publications complotistes commises par ce même sociologue depuis le début de la crise épidémique, et que recense avec précision le site Conspiracy Watch - L’observatoire du conspirationnisme, dans un article du 6 août. Tout indique que le tour de passe-passe tendant à mettre en doute l’innocuité des vaccins, en comptant sur la naïveté ou l’ignorance des lecteurs, relève d’arrière-pensées idéologiques et non pas seulement d’une erreur ponctuelle ». Ces sociologues sont loin d’être les seuls à être convaincus que l’on est loin dans cette affaire d’une erreur involontaire d’interprétation. Sur son blog, le journaliste scientifique Sylvestre Huet l’étrille : « Il est en effet beaucoup trop qualifié, intellectuellement, pour être capable de confondre des morts « après vaccination » et des morts « pour cause de vaccination ». Lorsque l’on vaccine trois milliards d’êtres humains en commençant par les plus vieux, il est obligatoire qu’il y ait des morts « après vaccination ». Et même, statistiquement, très peu de temps après. Laurent Mucchielli le sait. Il fait semblant de ne pas le savoir. Il ment. L’efficacité de son mensonge lui est connue : comme cette confusion entre « après » et « à cause de » est un grand classique, très répandue dans la population, il sait qu’il trouvera des millions de gens d’accord avec cet apparent bon sens. Ce faisant, il rompt avec l’éthique et la déontologie de l’universitaire ou du scientifique qui leur enjoignent de tenir compte de la méconnaissance de la science (et par exemple de ce risque de confusion entre succession temporelle et causalité) pour leurs discours publics ».

Qui parle, le chercheur ou le citoyen ?
Forts de ces constatations, tant les sociologues auteurs de la tribune du Monde que l’association Citizens4Sciences ont demandé au CNRS des sanctions claires. Ils considèrent en effet que l’institution ne pouvait se contenter « d’y voir une simple « prise de position », comme l’a fait le service de communication » de l’instance « dans un tweet du 4 août ». Le collectif de sociologues rappelle en effet que Laurent Muchielli a quitté le champ de la simple « opinion » en présentant délibérément son propos à la manière d’un article scientifique, tandis que les références à son affiliation au CNRS sont également constantes, ce qui invalide l’interprétation d’une position « personnelle ». Ainsi, Citizen4Sciences détaille : « Le site internet de son laboratoire Lames Mesopolhis - UMR 7064 mentionne dans les programmes de recherche : "Covid 19, enquêtes dans le champ médical et controverse dans le débat public". A ce titre, il s’exprime bien en tant que chercheur au CNRS lorsqu’il parle de la crise sanitaire ». Or, rappelait l’organisation « De nombreux points de la charte de déontologie du CNRS précisent que les chercheurs ne doivent pas contribuer à jeter le discrédit sur le CNRS (…). Or M. Mucchielli en relayant et en contribuant largement à la désinformation sur la pandémie tout en mettant en avant son affiliation CNRS met en péril la réputation de votre organisme ainsi que celle de tous vos chercheurs. Nous vous avions donc opposé le 4 août sur Twitter, à titre d’exemple, le point 3 de la Charte française de déontologie des métiers de la recherche que : "La liberté d’expression et d’opinion s’applique dans le cadre légal de la fonction publique, avec une obligation de réserve, de confidentialité, de neutralité et de transparence des liens d’intérêt. Le chercheur exprimera à chaque occasion à quel titre, personnel ou institutionnel, il intervient et distinguera ce qui appartient à son domaine d’expertise scientifique et ce qui est fondé sur des convictions personnelles. La communication sur les réseaux sociaux doit obéir aux mêmes règles." Ainsi M. Mucchielli quand il s’exprime sur la crise sanitaire, Covid et vaccins s’exprime sur la base de convictions personnelles. En déclarant publiquement le 17 août être dans un groupe de recherche sur le sujet et produire des résultats de recherche, il est en violation totale de votre charte. (…) Que des scientifiques partent à la dérive, c’est un phénomène récurrent, particulièrement depuis l’arrivée du Covid. Mais que les sociétés savantes et les organismes de recherche dont ils dépendent laissent faire, sans être le verrou de sécurité nécessaire qui fait partie de leur rôle, c’est de la complicité dont les conséquences en pleine pandémie sont gravissimes. La crédibilité de la recherche scientifique française a été mise à mal à de nombreuses reprises durant cette pandémie » insistait l’association. Dans ce cadre, le communiqué plus sévère publié cette semaine par le CNRS, en forme de rappel à l’ordre, qui sans cibler directement l’intéressé ne faisait pas de doute, n’a pas été considéré comme suffisant aux yeux de l’association.

Dérives contre dérives
Mais faut-il vraiment aller plus loin ? Certains rappellent l’importance de la défense de la liberté d’expression, y compris celle des chercheurs (point qui est rappelé dans plusieurs lois), liberté qui ne saurait souffrir d’exception sans devenir caduque (voir notre article du mois de janvier qui abordait cette question : Crise sanitaire et liberté d’expression : laissons les Trump de l’épidémie parler !). Ils s’inquiètent d’un autre risque de dérive : celui d’une « éviction » de tous ceux qui présenteraient des opinions décalées avec la doxa. Or, une telle méthode risque d’avoir (en tout cas dans un premier temps) un effet contre-productif en transformant en « martyr » ceux qui sont ainsi vilipendés. Mais surtout (car le risque de transformer en « martyr » n’est pas une excuse suffisante pour ne pas sévir et se laisser « ridiculiser ») on sait que ce qui, à un instant T, peut-être jugé comme faisant consensus, et s’appuyant sur des données tangibles (l’origine de l’épidémie, l’inefficacité des masques…) pourra demain être complètement révisé. Néanmoins, ce souci ne doit pas, ne peut pas empêcher, la traque des informations délibérément trompeuses, quand la preuve de cette intention délibérée peut-être apportée. Par ailleurs, tout en préservant la liberté d’expression de chacun, une institution scientifique peut interdire à un chercheur de parler en son nom, quand ses propos instrumentalisent manifestement la science.

Les vaccins ont peut-être été associés à un millier de décès, et alors ?
Cependant, entre l’indignation et les demandes de sanctions et le « laisser faire » complice, une troisième voie est-elle possible ? Encore et toujours celle de la pédagogie. Et c’est celle qu’a peut-être incarnée cette semaine le sociologue Hervé Le Bras dans une tribune publiée par le Monde en réponse à l’ensemble de ses collègues (Laurent Mucchielli et le collectif de sociologues). Il écrit en effet : « Selon les rapports de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), les professionnels de santé ont constaté entre janvier et juillet 2021 un millier de morts en France parmi les personnes ayant subi des troubles à la suite de l’injection de l’un des quatre vaccins contre le Covid-19. Ce chiffre a été interprété de deux manières opposées. D’un côté, Laurent Mucchielli, sociologue connu notamment en matière de statistiques criminelles, a publié sur le site Mediapart un texte [depuis retiré] dans lequel il estime que l’ensemble de ces morts a été causé par les vaccins. Au contraire, huit de ses collègues l’ont critiqué avec virulence dans une tribune du Monde en affirmant que le lien entre ce millier de décès et l’administration du vaccin avait une « probabilité infinitésimale ». Nous voici plongés dans un débat binaire du tout ou rien : ou mille morts causés par les vaccins, ou zéro. Qui a raison ? Aucune des deux parties, semble-t-il. Les rapports de l’ANSM concluent après un examen assez approfondi des décès post-vaccin que, « dans ces conditions, il n’est pas possible de statuer sur un lien physiopathologique avec le vaccin ». Autrement dit, la question reste ouverte. (…) Les huit signataires de la tribune du Monde reprochent à Laurent Mucchielli d’avoir attribué « de façon grossièrement erronée » les mille décès après vaccination à cette dernière. Ils parlent de « manipulation » des données, de « faute de raisonnement » que ne commettrait pas même un « étudiant de première année » et demandent au CNRS de réagir. Logiquement, on peut leur reprocher dans les mêmes termes d’avoir estimé qu’aucun de ces mille décès ou presque n’est attribuable à la vaccination. C’est une faute symétrique de celle dont ils chargent M. Mucchielli. L’affaire est d’autant plus regrettable que leur critique pouvait porter sur d’autres interventions contestables de Laurent Mucchielli auxquelles ils font seulement allusion. En ayant choisi un mauvais angle d’attaque, ils desservent la cause de la sociologie qu’ils voulaient défendre » débute-t-il. Mais surtout il observe : « Ce qui est regrettable dans cette controverse n’est cependant pas la position extrême prise par chacune des deux parties, mais la faiblesse de l’enjeu. Ces mille décès, même s’ils sont imputables aux vaccins, doivent être mis en regard des 47 millions de personnes vaccinées, soit au plus un risque de décès de 2 pour 100 000 : 2 pour 100 000 du côté de M. Mucchielli, 0 pour 100 000 du côté des huit signataires de la tribune du Monde. Or, au cas où une personne n’est pas vaccinée, son risque de décès en cas de Covid-19 est estimé entre 0,5 et 1 pour 100 dans les pays développés, où les prises en charge hospitalières sont de bon niveau. Dans les deux plateaux de la balance, on a donc d’un côté un risque de 2 pour cent mille au plus et dans l’autre, de 1 000 pour cent mille au plus, soit cinq cents fois plus élevé. Savoir si, dans le premier plateau, le risque est de zéro ou de deux pour cent mille ne change rien à ce déséquilibre. La seule différence entre les risques de décès avec ou sans vaccin porte, comme pour la plupart des vaccins, sur la temporalité. Le risque en cas de vaccin est couru durant les quelques jours qui suivent l’injection, tandis que le risque de subir une contagion est plus lointain, voire ne sera jamais couru. La pandémie ayant déjà tué 120 000 personnes en France, ce qui représente au minimum 12 millions de contaminés, les projections estiment que la majorité des non-vaccinés seront atteints par la Covid-19. En supposant toutefois que 50 % échapperaient à la contamination, le risque d’attraper la maladie puis d’en mourir serait seulement divisé par deux, donc encore 250 fois supérieur au risque couru à cause de la vaccination. La focalisation sur les décès après vaccin, plutôt que sur la comparaison des risques de décès selon que l’on est vacciné ou non, égare le débat. On oublie souvent qu’en statistique un chiffre seul – ici les mille décès – ne prend une signification que confronté à d’autres chiffres – ici les 47 millions de vaccinés ». Zéro partout, balle au centre ?