Les professionnels de santé

JIM - Malgré l’opération déminage, la rupture entre libéraux et gouvernement est consommée

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Paris, le jeudi 11 mars 2021

Face à la colère des médecins libéraux depuis que dimanche soir un message de la Direction générale de la Santé (DGS) concernant la vaccination contre la Covid-19 par les pharmaciens d’officine a incidemment précisé que les praticiens ne pourraient pas réserver de doses cette semaine, le gouvernement et les représentants des autorités sanitaires tentent depuis quarante-huit heures de déminer la situation. Avec cependant leur maladresse habituelle.

Ainsi, mardi, sur l’antenne de RTL, interrogé sur les appels à la démission le visant, le Directeur général de la Santé, Jérôme Salomon n’a pas hésité à considérer que la colère des praticiens était un témoignage de leur « engagement » vis-à-vis de la vaccination… et donc pas d’abord, faut-il comprendre, de l’organisation plus que confuse du gouvernement. Plus tard dans la journée, autre message du gouvernement, censé, on imagine, mettre du baume sur une situation épineuse : les médecins et les pharmaciens étaient appelés par Olivier Véran à « l’union sacrée » face à la crise… ce qui pouvait être interprété comme une exaltation de leur engagement, mais également comme une façon de résumer leur ire à une simple histoire de querelles intestines, quand la première cible du ressentiment des médecins est bien le gouvernement, avant d’être les officinaux. Enfin, hier, Jean Castex, à l’occasion d’une réunion avec Olivier Véran et six syndicats de médecins libéraux (en visio-conférence) a indiqué vouloir « repartir sur des bases saines », confirmation in petto, s’il en était besoin que la relation est plus que brouillée.

Des doses dans les frigos
La brouille semble liée (entres autres) à un décalage entre les chiffres globaux du gouvernement et ce que vivent sur le terrain les médecins. Côté gouvernement, on note que 1,6 millions de doses ont été allouées aux médecins libéraux. Si l’on fait une juste interprétation des informations pas toujours parfaitement claires du gouvernement (euphémisme), sur ces 1,6 millions de doses, 862 000 ont déjà été réservées par les médecins auprès des officines. Or, sur ces 862 000 doses, seules 400 000 auraient été administrées. « Certaines doses sont donc restées au frigo, soit dans les pharmacies, soit dans les cabinets médicaux, le temps que les médecins organisent leur agenda » a expliqué le ministre de la Santé. Il est en effet possible qu’une partie des doses ait bien été conservée dans les cabinets, puisque l’administration doit se faire dans les 48 heures suivant l’ouverture du flacon (ce qui permet donc avant cette ouverture de le stocker, à condition de disposer d’équipements adaptés).

Ces chiffres sont probablement exacts, mais ils ne disent rien de ces situations particulières de médecins qui n’ont pas pu retirer leur vaccin en officine, de ceux qui n’ayant pas satisfait la procédure d’enregistrement se sont vus opposer une fin de non-recevoir et surtout de ceux qui anticipant une gestion complexe avait d’abord organisé leurs rendez-vous avant de passer commande, mais qui cette semaine ont finalement été empêché de réaliser leur programme de vaccination comme il l’avait projeté. C’est la situation de ces milliers de praticiens qui a suscité la colère de leurs représentants et une nouvelle impression irrémédiable de mépris. Pourtant, Olivier Véran ne se départit pas de sa ligne et indique que les médecins vont pouvoir dès cette fin semaine de nouveau pré-réserver des vaccins et que 765 000 nouvelles doses leurs seront livrées (à condition qu’elles aient toutes été précommandées dans les temps…).

Les infirmières réclament la possibilité de prescrire le vaccin elles-mêmes !
Même si une lettre explicative sur ces différents chiffres, assortie d’une promesse de lisibilité sur les stocks, a été annoncée, le fossé entre les professionnels de santé libéraux et le gouvernement ne cesse de s’accroître. Depuis le début de la crise, ils ont en effet ressenti avec amertume ce qu’ils sont nombreux à estimer être un manque de considération des pouvoirs publics. Leur colère concerne la vaccination, mais également les déprogrammations annoncées de façon autoritaire. La Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) a ainsi dénoncé cette semaine les « déprogrammations administratives » auxquelles sont contraints les établissements de santé privés en Ile-de-France alors que les écueils de cette méthode ont été largement dénoncés au printemps dernier. Les médecins ne sont pas les seuls à se montrer profondément meurtris. Les infirmières libérales qui à la différence des pharmaciens n’ont pas obtenu la possibilité de vacciner sans prescription crient leur indignation.

« On est cantonnés à aller servir dans les centres de vaccination débordés. Mais tous les jours, à domicile, les patients nous demandent à être vaccinés chez eux. Ils ne comprennent pas pourquoi on ne peut pas leur apporter ce service. On est avec des gens souvent âgés, avec des comorbidités et cloués à domicile. Personne n’est vacciné, c’est dingue de constater ça », se désole Sébastien Barbier, président d’Urgences Infirmières 14 dans le Calvados. Les infirmières sont soutenues par leur Ordre qui dès lundi insistait pour que soit donné aux infirmiers « comme aux pharmaciens, en plus des médecins – le rôle de prescription du vaccin contre le Covid-19 » rappelant « leur expertise unique en termes de vaccination et leur présence dans tous les territoires ». « Ce rôle de prescription permettrait d’accélérer considérablement la couverture vaccinale, notamment parmi les personnes isolées, au domicile desquelles les infirmiers libéraux sont les seuls à se déplacer », remarquait l’Ordre.

Et si Jérôme Salmon avait raison ?

Le gouvernement répondra-t-il à cette nouvelle fronde ? Les assauts auxquels il doit faire face se multiplient… les premiers d’entre eux provenant de l’épidémie. Le bilan paraît en effet s’aggraver dans les réanimations avec désormais 3 918 personnes atteintes de Covid-19 dans ces services, tandis que le nombre de tests positifs a atteint hier 30 303. Le « bilan » des mesures renforcées prises dans les 20 premiers départements placés sous surveillance est contrasté : dans neuf d’entre eux, l’incidence a continué à progresser (notamment en Ile-de-France), tandis que sept ont vu leur situation s’améliorer et quatre présentent des niveaux stables. Face à cette situation et même si dans les Alpes-Maritimes des améliorations sont constatées, le gouvernement a choisi de prolonger les confinements du week-end autour de Nice et Dunkerque.

L’Ile-de-France est plus que jamais en sursis même si la pression hospitalière y est de plus en plus forte comme en témoignent les transferts de patients qui devraient être réalisés dans les prochains jours.

Plus que jamais, le gouvernement espère que l’accélération de la campagne de vaccination permettra d’éviter le recours à un confinement… même s’il n’a pas nécessairement mis toutes les armes de son côté en ce qui concerne l’inclusion positive des professionnels de santé libéraux, dont dans ces conditions, Jérôme Salomon a raison, l’engagement reste remarquable !

Aurélie Haroche