L’Anticapitaliste Hebdo du NPA

L’Anticapitaliste hebdo : Urgences : « Quand on n’est que 2 infirmières pour les 40 patients, ce n’est pas possible »

il y a 1 mois, par infosecusanté

L’Anticapitaliste hebdo N°2020 : Urgences : « Quand on n’est que 2 infirmières pour les 40 patients, ce n’est pas possible »

>Le nombre de services d’urgence qui se mobilisent progresse tous les jours. Le 7 juin, selon le collectif inter-urgences, la grève s’étendait à 84 hôpitaux. La veille, à l’issue d’une manifestation dynamique, à l’appel de ce collectif et des fédérations CGT, FO et SUD, la délégation reçue par un sous-fifre du ministère n’a reçu aucune réponse à ses revendications.

Ils étaient un millier de manifestantEs, malgré le droit de grève bafoué à l’hôpital public. Le mode de financement lié à l’activité de l’établissement et les soins à assurer conduisent les autorités à ne pas tenir compte des préavis de grève, les soins non-urgents ne sont pas reportés et les soignantEs déjà en sous-effectif sont assignéEs. C’est-à-dire qu’au nom de la continuité du service public, les agents grévistes restent à leur poste et ainsi rien ne change à l’hôpital.

Nous nous sommes entretenus avec une de nos collègues. Capucine (le prénom a été changé), diplômée depuis 7 ans, est depuis 2014 infirmière aux urgences de nuit d’un grand hôpital de la région parisienne.

Quels sont les temps d’attente aux urgences, en moyenne ?

Le temps d’attente avant de voir un médecin est de 2 à 3 heures, et ensuite tu restes 3 à 4 heures le temps de récupérer les résultats des examens. Le temps de passage aux urgences est en moyenne de 6 à 7 heures au total, parce que qu’on ne peut pas voir les patientEs plus vite. Il n’y a pas assez de médecins, de boxes. La structure et les moyens ne sont pas adaptés au nombre de personnes qui arrivent aux urgences.

Et il y a les exceptions. La semaine dernière, un patient est venu pour une lombalgie, il est resté sur un brancard, 48 heures aux urgences, avant d’avoir un lit.

Le temps d’attente joue sur la vie des patients ?

Forcément, plus ils attendent de voir le médecin, plus il y a de risques qu’ils décompensent avant d’être vus, et qu’un traitement soit instauré. Normalement, les personnes qui ont un risque vital n’attendent pas. Dans un sens, on pourrait dire qu’ils sont plus chanceux…

Le profil des patientEs a-t-il changé depuis que tu as commencé aux urgences il y a 5 ans ?

Les patients ne sont pas forcément plus âgés mais plus lourds dans la prise en charge. Ce sont des patients qui attendent longtemps avant de voir un professionnel et arrivent avec des pathologies multiples bien avancées, ce qui demande une prise en charge plus grande.

Pourquoi attendent-ils plus longtemps pour se soigner ?

Nous avons beaucoup de personnes qui sont précaires, sans-papiers et donc sans médecin traitant, et viennent aux urgences en fait pour une consultation dite « de ville ». Le manque de médecins traitants est également à prendre en compte. Soit le médecin traitant est en vacances et n’est pas remplacé, soit qu’ils n’ont pas réussi à avoir un RDV chez un médecin…

Donc les personnes arrivent aux urgences avec des pathologies plus aggravées. Du coup, y a-t-il suffisamment de lits dans les services ?

Non, pas du tout. Nous sommes obligés de garder plusieurs personnes sur des brancards, toute la nuit, en attendant le lendemain que des lits se libèrent dans l’hôpital pour pouvoir les hospitaliser.

Y a-t-il suffisamment de professionnels ?

Non, pas assez de médecins ni de paramédicaux au vu de la prise en charge qui est très lourde. Ce n’est pas juste une prise de sang et on retourne à la maison. Ce sont des personnes que l’on garde toute la nuit, qu’il faut pouvoir surveiller. En plus, nous avons les urgences psychiatriques avec des patients qui demandent un temps considérable. Quand on n’est que 2 infirmières pour les 40 patients, ce n’est pas possible…

Alors s’il n’y a pas assez de médecins ni de paramédicaux, est-ce qu’il y a des collègues à toi qui sont en épuisement professionnel ?

Il y a un grand ras-le-bol, ça c’est sûr. Il y a beaucoup de médecins dépités qui ne comprennent plus le sens de leur travail. Pratiquement tout le monde en a marre. Et beaucoup d’aide-soignantEs et d’infirmierEs qui changent de service au bout de 2-3 ans maximum. Et il y a également des professionnels en épuisement, ce n’est pas la majorité mais il y en a.

Te sens-tu reconnue par les différents institutions ?

Non, du tout. Ni par la ministre, ni par l’institution, ni par le directeur de l’hôpital. Ni soutenue, ni considérée. On est là, on fait notre travail, C’est bien, une petite tape dans le dos. On vient nous voir quand on se fait cracher dessus,insulter ou taper.

Et tu gagnes combien pour le travail que tu fais ?

Entre 1800 et 1900 euros parce que je travaille de nuit, les week-ends et les jours fériés.

Es tu en grève ?

Oui !

Est-ce que la prime de 100 euros brut pour le personnel des urgences, annoncée par la ministre, te satisfait ?

Non, du tout. Ce ne sont pas des propositions, d’ailleurs, car ce ne sont que des terrains de réflexion. Et puis, 100 euros bruts ce n’est pas ça qui va changer nos conditions de travail.

Que faudrait-il pour améliorer les conditions de travail ?

Plus de médecins, plus d’aide soignantEs, plus d’agents, plus d’infirmierEs. Plus de lits, plus de matériel, aussi. Par exemple, on n’a pas assez de pieds à perfusion. On est obligé « d’accrocher » les patients au mur en scotchant leur poche de perfusion au mur. Du coup, ils ne peuvent plus bouger !

Il faudrait plus de personnel en radio et dans les laboratoires aussi. Quand on attend 6 heures un scanner ou 3 heures le résultat d’une prise de sang, ça augmente aussi le temps d’attente.

À ton avis, comment faut il mettre la pression sur Buzyn ?

Par des arrêts maladie collectifs sur toutes les urgences de France le même jour ? Bon, c’est peut-être extrême. Faire pareil qu’aux urgences de Lons-le-Saunier ou à Lariboisière.

Madame Buzyn considère que c’est irresponsable de la part du personnel qui s’est arrêté, mais c’est plutôt irresponsable de sa part de laisser le personnel en arriver là, parce qu’il est épuisé et qu’il n’a pas d’autre moyen de communiquer et de faire entendre sa détresse.