Les Ehpad

L’Humanité - « JE VOULAIS SOIGNER NOS VIEUX, EN FAIT JE DORLOTAIS L’ACTIONNAIRE »

il y a 4 jours, par Info santé sécu social

Jeudi, 7 Février, 2019

Mathilde Basset était infirmière en Ehpad, Anne-Sophie Pelletier est auxiliaire de vie. Toutes deux, « dégoûtées, attristées », racontent et alertent sur le sort que la société réserve aux aînés et à ceux qui prennent soin d’eux.

Elle parle de Juan les yeux embués de chagrin, encore aujourd’hui. Lorsque Anne-Sophie Pelletier fait sa connaissance, elle a quitté son poste confortable de direction d’établissements hôteliers et recommencé sa vie professionnelle pour devenir aide à domicile chez les personnes âgées. Elle devait intervenir chez Juan une heure, chaque matin. Aider au lever, préparation du petit déjeuner et ménage. La fiche de poste n’en disait pas plus. Le vieil homme vivait dans un taudis. Très vite, il lui demanda de partager avec lui son café et ses tartines et lui raconta sa vie, moitié en espagnol, moitié en français. Il avait fui la dictature de Franco. Il avait été mécanicien et travaillé dur toute sa vie. Une fois partie, elle l’imaginait seul toute la journée, dans son gros fauteuil, devant la télévision. Son état se dégradait de jour en jour. Il était grand temps de réclamer un certificat d’aggravation d’état de santé afin de financer un lit médicalisé. « J’ai dû attendre trois semaines. Juan est mort quelques jours avant. Il était mon urgence, un être humain en souffrance. Aux yeux de l’administration, un simple numéro de dossier. » Elle a de la colère dans la voix. La faute à l’État, dit-elle. Qui ne sait pas, ne veut pas mettre les moyens humains nécessaires. Et qui, au final, a abandonné Juan. Anne-Sophie Pelletier raconte cette histoire, et bien d’autres, dans un livre empli d’engagements, de colère et surtout d’humanité, « Ehpad, une honte française », sorti le 28 janvier aux éditions Plon.

La décision s’impose comme une évidence un soir, durant le dîner, après la mort de sa grand-mère tant chérie : à 43 ans, Anne-Sophie Pelletier décide de changer radicalement de métier pour se consacrer aux aînés, à domicile puis en Ehpad (établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes). « Je me suis lancée dans le grand bain, sans aucune formation, sans jamais avoir vu une personne âgée nue. » Son tout premier contrat la mènera chez Georgette, 94 ans. Elle reste à son chevet en attendant l’infirmière pour la toilette. « Elle n’enleva même pas son manteau, dit à peine bonjour, remplit la bassine et débuta la toilette. Elle déshabilla Georgette, à vrai dire sans grande délicatesse. Elle commença par lui laver le torse ; Georgette était seins nus. J’étais gênée. Son regard dans le mien, je n’osais imaginer ce qu’elle vivait. Sa pudeur était sacrifiée sur l’autel de l’efficacité, du temps à ne pas perdre », écrit Anne-Sophie Pelletier. Rentrée chez elle, elle pleure, longtemps. Elle avait compris ce matin-là que « la société refusait de prendre ses anciens en compte, elle préférait les cacher ».

Non-assistance à personne en danger

Aide à domicile puis auxiliaire de vie pour une association en Camargue, et à l’Ehpad des Opalines à Foucherans (Jura), elle prend très vite conscience de ce manque d’humanité dans la prise en charge des aînés. « Non seulement l’État ne remplit pas son devoir, mais il y a aussi non-assistance à personne en danger. Il laisse le champ libre aux associations d’aide à domicile, qui se frottent les mains devant ce juteux marché qui leur tend les bras. » Elle raconte comment Fantine a dû quitter sa chambre du jour au lendemain : la direction de l’Ehpad privé à but lucratif lui avait fait croire à un concours de tricot, sinon, elle ne serait jamais partie. Les soignants n’avaient pas été informés de cette décision. Tout avait été organisé en petit comité. « Si vous n’avez plus les moyens de payer, on vous vire, on vous place là où c’est moins cher. Ici, pas de trêve hivernale pour les expulsions ! » Anne-Sophie Pelletier tempête. « Après cette mascarade, je n’oublierai jamais que je travaille pour des actionnaires, pas pour des philanthropes. » Dans les maisons de retraite, elle est confrontée à une course permanente contre la montre. Les soignants enchaînent les chambres sans respecter le rythme des personnes. Au suivant ! Les douches ? Pas toujours le temps. Elle dénonce les « 3F » : « Figure, fesses, fauteuil. » Trois lettres qui symbolisent ce que les soignants sont contraints de faire. « Sans le vouloir, nous sommes acteurs de la régression des aînés. »

La jeune infirmière en Ehpad, Mathilde Basset, témoigne dans son livre « J’ai rendu mon uniforme », sorti le 23 janvier aux Éditions du Rocher, des mêmes cadences, insoutenables, dangereuses souvent. « Lorsqu’on est seule pour quatre-vingt-dix-neuf résidents, on a à peine cinq minutes à consacrer par personne. On en devient délétère. Quand on doit surveiller une femme qui est en train de faire un œdème aigu du poumon et qu’en même temps on distribue les médicaments sans regarder la prescription car il faut gagner du temps, on peut faire des bêtises… » Dans son ouvrage, elle raconte les difficultés d’une profession à bout de forces, des équipes en sous-effectif chronique dont la formation ne correspond pas à la réalité de leur quotidien, entre distribution de pilules et soins à la chaîne, avec le sentiment, tenace, de bâcler le travail et de totalement négliger la relation humaine.

La 400e fortune de france

Fraîchement sortie de sa formation, Mathilde Basset se voit peu à peu devenir « stressée, stressante et maltraitante ». Elle fulmine. « Expliquer qu’il faut soigner toujours plus de personnes avec de moins en moins de moyens, cela se nomme des injonctions contradictoires. C’est juste pas possible ! » Elle porte le douloureux souvenir de ces résidents, réveillés dès 7 heures le matin parce qu’il y en a dix-sept autres à voir derrière. « On adapte le résident à l’organisation des soins alors qu’il faudrait faire le contraire ! De quel droit décide-t-on de bafouer les habitudes et la dignité des personnes sous prétexte qu’elles se retrouvent en collectivité ? » Elle se voit encore s’enfermer dans les toilettes d’un couloir et pleurer à chaudes larmes « pour essayer de supporter un peu la pression », avant de reprendre le service les yeux rougis.

Mathilde Basset et Anne-Sophie Pelletier passeront par les mêmes chemins : l’épuisement, le sentiment d’impuissance, les larmes – beaucoup de larmes –, la colère et l’engagement. Le 27 décembre 2017, Mathilde Basset rentre chez elle plus démoralisée que jamais. La boule au ventre, elle décide de quitter son service et elle lance sur Facebook un cri de colère, une bouteille à la mer. Elle dénonce le manque de moyens, décrit l’épuisement des soignants, la souffrance des personnes âgées dans ce qui est devenu une véritable usine. « Je me suis aperçue que je n’étais pas seule. Très vite, 20 000 personnes avaient partagé ma lettre. » Elle écrit alors à la ministre de la Santé, comme un exutoire, sans espoir d’un quelconque retour. « J’ai peur, Madame la ministre. Votre politique gestionnaire ne convient pas à la logique soignante. Ce fossé que vous avez créé, que vous continuez de creuser, promet des heures bien sombres au “système de santé”. Venez voir, rien qu’une fois. Moi, je rends mon uniforme, dégoûtée, attristée. » Une lettre qui restera sans réponse. Mais qui aura un écho retentissant.

Anne-Sophie Pelletier choisira, elle, de mener le combat par la grève. « Les burn-out se multipliaient dans l’équipe, les pleurs, les boules au ventre en arrivant au travail – notre quotidien. Il était temps de faire entendre nos voix, nous ne pouvions décemment plus être ces soignants qui souffraient », écrit-elle. Une réunion de crise est mise en place. Viennent sur la table les salaires des aides-soignantes diplômées, en moyenne à 1 250 euros pour onze heures de travail par jour. Le manque d’effectifs criant… « Nous n’avons pas les moyens de prendre des intérimaires ! » assène la direction de l’Ehpad des Opalines. « Pas les moyens ? Nos actionnaires sont la quatre centième fortune de France et vous n’avez pas les moyens ? » rétorque le personnel. « La précarité féminine est très présente dans ces métiers, rappelle Anne-Sophie Pelletier. Il y a cette conscience collective qui dit que, comme les femmes savent s’occuper des enfants – c’est dans leurs gènes –, elles peuvent donc très bien aussi s’occuper des personnes âgées. Eh bien non ! Si nous ne sommes pas formées, on s’accidente, on se tue. Le métier de soignant compte plus d’accidents du travail que ceux du bâtiment. »

Seniors : une richesse, pas un coût

Aux Opalines, le mot est lâché. La grève est décidée. Cent dix-sept jours où l’auxiliaire de vie va « manger, dormir, vivre grève ». Elle adhère à la CGT, devient la porte-parole emblématique du conflit social. La presse s’empare de l’affaire. « L’Humanité » d’abord, puis « le Monde », puis toute la presse nationale. « Je crois que le thème que l’on défendait – la prise en charge de nos aînés – a touché tout le monde. » Le deuxième livre d’Anne-Sophie Pelletier portera uniquement sur cette lutte. « Ce sera un message d’espoir, pour dire que, oui, l’exemple des Opalines prouve qu’il est possible de l’emporter, même dans un village. Ce combat, nous l’avons commencé à 12 et, au final, nous étions des milliers. » Grâce à la solidarité citoyenne et au soutien des syndicats, aucun des grévistes n’aura perdu un centime de salaire. Depuis, les conditions de travail et de vie dans les Ehpad sont connues de tous.

Pourtant, la victoire a un goût amer. Car, finalement, « rien n’a changé », écrit-elle. « Sur le terrain, les soignants sont en souffrance, les familles cadenassées dans leur parole, et l’État dans une logique illogique avec recours à des groupes privés, dont beaucoup n’ont comme mot d’ordre que la rentabilité. » Mathilde Basset l’affirme : la priorité absolue passe par l’augmentation des effectifs. Aujourd’hui infirmière en psychiatrie, elle a rendu son uniforme en Ehpad par souci d’honnêteté professionnelle. « Je ne voulais pas cautionner ce fonctionnement, qu’un tel travail soit admis. » Anne-Sophie Pelletier, elle, a choisi d’entrer en politique : elle est candidate aux élections européennes sur la liste de la France insoumise. Elle compte porter haut et fort l’idée que la vieillesse doit être considérée comme une richesse, une transmission des valeurs et non comme un handicap. « Aujourd’hui, l’Union européenne prône dans ses traités l’ouverture à la concurrence de nos services publics, on le voit avec La Poste, la SNCF… Des sujets de société régaliens ne doivent pas entrer dans le champ de la privatisation. La vieillesse en fait partie. » En modifiant les lois, en s’engageant en politique, sa résistance commence.