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L’Humanité - Santé. Les femmes, premières victimes du plan Buzyn

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Le 26 septembre 2019

Le personnel paramédical, aides-soignantes et infirmières en tête, est le premier visé par la crise profonde que traverse l’hôpital public. Les agentes manifestent, une fois encore, ce jeudi, à Paris et en région.

Sans elles, l’hôpital ne marcherait pas. Elles, ce sont ces milliers d’aides-soignantes, d’infirmières, des métiers exercés encore en grande majorité par des femmes. Ignorées et invisibilisées, ces grévistes battent le pavé pour l’amélioration de leurs conditions de travail et la reconnaissance de leur profession. Elles sont les premières affectées par les restructurations à l’hôpital.

Pourtant, la ministre de la Santé, Agnès Buzyn, continue d’ignorer leur proposition phare : une hausse des rémunérations pour les paramédicaux de 300 euros net mensuels. Les infirmières françaises perçoivent pourtant les salaires parmi les plus faibles des grands pays de l’OCDE, avec une rémunération inférieure de 5 % au salaire moyen, contre 13 % supérieurs en Allemagne et jusqu’à 28 % en Espagne. Infirmière en banlieue parisienne, Sophie (1), dix ans de carrière derrière elle, perçoit 1 800 euros net par mois. « J’ai débuté avec moins que ça, avec des nuits et des dimanches, raconte-t-elle. Ce n’est pas beaucoup après avoir payé son loyer et ses factures. D’autant plus qu’il est très difficile de tenir psychologiquement et physiquement. La ministre ne reconnaît pas notre travail. »

Dans la plupart des hôpitaux, les agentes assurent leur service souvent 12 heures par jour. Voire plus, étant donné que l’organisation du travail les oblige à faire les transmissions entre équipes sur leur temps de repos. « Elles se retrouvent même à travailler 13 heures par jour », dénonce Céline Laville, présidente nationale de la CNI (Coordination nationale infirmière), syndicat des paramédicaux. La loi impose pourtant que l’allongement journalier de la durée de travail ne dépasse pas 12 heures. Des horaires préjudiciables à la conciliation entre vie professionnelle et familiale. « Les plannings peuvent changer du jour au lendemain, assure la responsable syndicale. C’est difficile d’assurer la garde des enfants, le suivi scolaire, prendre des rendez-vous pour la famille et même pour soi… Travailler en horaires décalés, de nuit, complique le quotidien. »

Les cadences infernales ont des conséquences sur la santé
Ces horaires à rallonge abîment. « Bosser non-stop 12 heures par jour, c’est très mauvais pour la santé », estime la secrétaire générale de la CGT santé, Mireille Stivala. Selon une étude de la Drees de 2017, les infirmières, sages-femmes et aides-soignantes « sont les plus exposées, dans l’ensemble, à des conditions de travail dégradées ». L’afflux de patients se heurte à la diminution des effectifs, à laquelle s’ajoute une part grandissante de tâches administratives que doivent réaliser les infirmières, en permanence sollicitées. Quant aux aides-soignantes, les cadences infernales ont des conséquences sur la santé. « Elles n’arrivent jamais à atteindre l’âge de la retraite en bonne santé, rappelle Mireille Stivala. Les aides-soignantes se retrouvent en invalidité, en maladie professionnelle ou en accident du travail. » Et de développer : « Les maladies sont souvent de type neuromusculaire, comme des tendinites ou des douleurs au niveau du canal carpien. Les maux de dos sont fréquents, dus au port de charges lourdes. »

À quoi s’ajoutent la fatigue, le sentiment du travail mal fait, la pression liée aux objectifs inatteignables, les violences verbales – et parfois physiques – à l’encontre des soignants. « On se prend un “salope” dans la gueule, on se fait menacer avec une canne. Des patients, souvent alcoolisés, ouvrent leur braguette et se mettent à pisser sur les brancards. Dans les formations pour gérer l’agressivité, on nous apprend à faire des clés de bras », témoigne Orianne Plumet, infirmière de l’AP-HP et vice-présidente du collectif Inter-Urgences.

Pour tenir le coup, infirmières, sages-femmes et aides-soignantes multiplient les consultations chez le médecin. La récente étude de la Drees souligne d’ailleurs que celles-ci se distinguent du reste du personnel hospitalier par un nombre d’arrêts maladie plus important et plus élevé chez les femmes que chez les hommes. Les raisons sont multiples : « différences d’état de santé (grossesses en premier lieu), de double charge (professionnelle et domestique), de préférence pour la santé, de conditions de travail, de réactions face aux pénibilités ». « Il faut imaginer ce que c’est une grossesse dans le monde hospitalier, affirme Orianne Plumet. Aux urgences, le rythme de travail est intense : on court partout, on monte et descend des escaliers, on marche des kilomètres, on ne peut pas s’asseoir… La plupart se mettent en arrêt maladie avant de prendre leur congé maternité. »

« Je rêve que la mobilisation victorieuse de 1988 recommence »
Face à ce chaos social, le gouvernement regarde ailleurs. En 1988, en plein mouvement social, les infirmières scandaient dans les rues : « Ni bonnes, ni nonnes, ni connes ! » Hélas, des clichés sexistes leur collent encore à la peau. Pour la sociologue Fanny Vincent, coauteure du livre la Casse du siècle, c’est clair : « C’est parce qu’il s’agit de métiers féminins qu’ils ne sont pas assez reconnus. Il y a toujours un soupçon qu’une partie du travail ne relève pas forcément du travail. L’idée de vocation naturelle, de dévouement hérité des bonnes sœurs, se retrouve encore parmi les professionnels mais aussi du point de vue de la ministre. Ne pas donner de moyens supplémentaires, c’est miser sur le fait que le fonctionnement de l’hôpital peut reposer sur la charité. » « Je rêve que la mobilisation victorieuse de 1988 recommence », confie Céline Laville. Car c’est, pour elle, « la seule chose qui fera bouger la ministre ».

(1) Le prénom a été modifié.

Lola Ruscio