Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

L’Humanité - Vaccins. Bruxelles durcit les exportations et pénalise les pays pauvres

il y a 4 jours, par Info santé sécu social

Vendredi 26 Mars 2021
Thomas Lemahieu

En durcissant encore son mécanisme de contrôle des exportations, la Commission ouvre une brèche. L’Inde se précipite dedans en stoppant net les livraisons aux pays les plus pauvres…

Le virus de l’égoïsme plane sur le monde, et c’est une nouvelle épidémie dans la pandémie. Jeudi, l’Inde a décidé de retenir dorénavant toutes les doses d’AstraZeneca fabriquées par son sous-traitant, le Serum Institute of India, l’un des plus gros producteurs au monde. Ces fioles que se disputaient déjà depuis des semaines les Britanniques et les Européens, alors qu’elles devaient, en théorie, aller vers les pays les moins riches sur toute la planète, seront désormais réservées à l’Inde elle-même…

Un mécanisme de contrôle

La brèche, funeste, a été ouverte par l’Union européenne dès la fin du mois de janvier. Face au gouvernement de Boris Johnson qui, après avoir commencé à vacciner plus tôt en délivrant aux premiers vaccins des autorisations en urgence, se gargarisait de sa vitesse et ne connaissait pas les reports de livraison, la Commission de Bruxelles a mis en place un mécanisme de contrôle des exportations des fioles produites sur le sol européen. Mercredi, alors que le premier ministre britannique venait d’en rajouter une couche en affirmant, devant la frange la plus ultra-libérale de ses partisans à Westminster, avoir obtenu ses vaccins grâce au « capitalisme » et la « cupidité », l’exécutif européen a encore renforcé et étendu le dispositif : le principe, c’est que toute exportation de vaccins doit être validée par l’État membre où la fabrication est faite, avec un contrôle supplémentaire de la Commission.

L’UE prétend continuer d’autoriser les exportations vers les pays les plus pauvres, mais dans les faits, elle a encore restreint la liste des livraisons autorisées. Elle admet d’ailleurs, elle-même, que jusqu’ici, l’écrasante majorité des doses exportées (43 millions, au total) depuis l’UE sont allées vers quelques grandes puissances comme le Royaume-Uni (10,9 millions de doses), le Canada (6,6 millions) et le Japon (5,4 millions). Le problème pour Bruxelles, c’est que tout ça se fait sans « réciprocité » ni « proportionnalité ».

Une Europe plus libérale que les États-Unis

Jusqu’ici, la bagarre s’est nouée avec les Britanniques autour du vaccin AstraZeneca : les Européens n’ont reçu aucune fiole produite outre-Manche et ils craignent de voir 15 millions de doses fabriquées chez un sous-traitant néerlandais, toujours pas homologué par l’Agence européenne des Médicaments (EMA), atterrir chez Boris Johnson. Mais un autre front pourrait s’ouvrir très vite avec le vaccin Johnson & Johnson, validé pour l’UE il y a deux semaines, mais très peu produit : l’administration Biden, aux États-Unis, semble avoir mis la main sur tous les premiers stocks disponibles…

Dans toute cette histoire, l’UE n’est pas seulement naïve, mais elle est surtout plus néo-libérale que les États-Unis et le Royaume-Uni qui ont bien plus planifié la production concrète de vaccins qu’elle… et qui tirent du coup les marrons du feu aujourd’hui… La mesure de contrôle des exportations vient s’ajouter au véto maintenu mordicus par les représentants européens devant la proposition de lever les brevets sur les vaccins, les traitements et les technologies contre le Covid-19 à l’Organisation mondiale du Commerce (OMC).

Mais au sein de l’UE, les choses commencent à secouer un peu plus fortement : au parlement européen, près de 300 élus réclament que l’UE soutiennent la proposition de l’Afrique du Sud et de l’Inde, et en Italie, la chambre des députés a, à une écrasante majorité, adopté en milieu de semaine une motion demandant au gouvernement Draghi d’agir au sein de l’UE pour parvenir à cette même position. Sur le contrôle des exportations, alors que l’Allemagne et la France soutiennent le durcissement décidé par la Commission, plusieurs États - les Pays-Bas, la Belgique et surtout l’Irlande - s’inquiètent de cette spirale qui risque de freiner encore l’accès aux vaccins. « Une fois que vous commencez à dresser des barrières, d’autres se mettent à en dresser aussi, et à la fin, tout le monde y perd », argumente le premier ministre libéral Micheal Martin à Dublin.