La psychiatrie

L’Humanite.fr : Hervé Bokobza : « En psychiatrie, chaque malade est singulier »

il y a 4 jours, par infosecusanté

Hervé Bokobza : « En psychiatrie, chaque malade est singulier »

Vendredi, 8 Février, 2019

Alexandre Fache

Après l’incendie à Paris, le médecin Hervé Bokobza met en garde contre les réflexions à courte vue et pointe les conséquences du sous-investissement public dans le secteur. Entretien.


Ancien président des états généraux de la psychiatrie, en 2003, Hervé Bokobza tire les leçons du drame de la rue Erlanger, à Paris, qui a fait dix mort lundi dernier et des dizaines de blessés.

Que révèle, sur l’état de la psychiatrie, le cas d’Essia B., soupçonnée d’être à l’origine de l’incendie ?

Hervé BokobzaPsychiatre, membre fondateur du Collectif des 39Hervé Bokobza Que c’est un désastre ! Le secteur vit une régression constante depuis des années. Résultat : la qualité des soins n’est plus au rendez-vous. Et ce, à tous les niveaux. Ainsi, dans le secteur médico-social, quand une décision de placement d’un jeune dans une institution est prise, il faut attendre trois ans pour avoir une place ! Quand un malade téléphone pour avoir un rendez-vous, il lui faut aussi patienter des mois. Aujourd’hui, seule l’extrême urgence trouve des réponses. Il est donc très périlleux de pointer du doigt tel ou tel service qui aurait laissé sortir un malade potentiellement dangereux. Car l’inverse arrive aussi : des soignants qui sont dans une situation telle qu’ils ne laissent pas sortir des patients, par crainte d’éventuelles conséquences.

D’où vient ce « désastre » que vous décrivez ? Du sous-investissement public ?

Hervé Bokobza En grande partie, mais pas seulement. En 2003, lors des états généraux de la psychiatrie, nous avions alerté les pouvoirs publics sur la catastrophe sanitaire à venir. Rien, absolument rien n’a été fait depuis pour redonner des moyens au secteur. Au contraire, ceux-ci se sont dégradés. Mais la façon de soigner a aussi évolué. La dimension normative et une course à l’homogénéité tentent de s’imposer. La recherche neuro-biologique a pris toute la place, au détriment la plupart du temps du lien relationnel entre patient et soignant. Pourtant, aucune nouvelle molécule n’a vu le jour pour soigner les malades. Mais les laboratoires, eux, se sont quand même engouffrés dans ce marché prometteur, proposant aux soignants leurs propres diagnostics et formations, dans un but précis : écouler leurs produits. Or, moins un secteur a de moyens, plus le médicament peut y être vu comme une solution. Ce qu’il n’est pas, bien sûr.

Comment les professionnels évaluent-ils la dangerosité d’un malade ?

Hervé Bokobza Plus une équipe est engagée dans son travail, plus elle a les moyens de le mener à bien – c’est-à-dire de réfléchir, prendre du temps, croiser les avis –, moins le risque de se tromper est grand. Même s’il n’y a pas de risque zéro en la matière : une personne peut paraître tout à fait équilibrée alors qu’elle est prise en charge à l’hôpital et décompenser de manière aiguë quelques jours après, une fois sortie. Tous les experts vous le diront : il est extrêmement difficile d’évaluer, de manière scientifique ou objective, le potentiel de dangerosité d’un patient. Avec cet incendie, il s’est passé quelque chose de terrible ; du coup, certains peuvent avoir l’impression que les services hospitaliers remettent les gens dehors n’importe comment. Mais c’est faux : 99,9 % des sorties se passent sans difficulté. Le problème aussi, c’est que les autorités sanitaires, en particulier la HAS (Haute Autorité de santé – NDLR), imposent des systèmes d’évaluation aux personnels de la psychiatrie qui ne correspondent pas à leurs façons de travailler. C’est pourquoi je plaide pour la dissolution de cette instance. Évaluer fait partie de notre métier, de notre éthique de soignants. Mais là, il s’agit d’homogénéiser les pratiques, de faire de la psychiatrie une discipline binaire : signes, diagnostic, traitement. Or, c’est un objectif vain et même contre-productif. Car chaque malade est singulier. Et il y a autant de schizophrénies que de patients schizophrènes.

La psychiatrie semble de plus en plus mobilisée. Va-t-elle finir par se faire entendre ?

Hervé Bokobza Je l’espère. Le manifeste pour un printemps de la psychiatrie peut y contribuer. Les soignants, en tout cas, sont de plus en plus nombreux à refuser la soumission ou l’indifférence vers lesquelles on les pousse. Les pratiques de contention des malades, encore bien trop fréquentes en France, comme la baisse des budgets ont largement contribué à ce réveil.

Hervé Bokobza

Psychiatre, membre fondateur du Collectif des 39

Entretien réalisé par Alexandre Fache