Environnement et facteurs dégradant la santé

Le Monde - Après l’incendie de Notre-Dame, une plainte contre la pollution au plomb

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

lundi 29 juillet 2019, par MANDARD Stéphane

Trois mois après l’incendie de Notre-Dame, l’Agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France, la préfecture de police et la Mairie de Paris avaient convié la presse le 19 juillet à un « point de situation » visant à rassurer les Parisiens sur les risques liés à la pollution au plomb. « Toutes les données que nous avons pu collecter jusqu’ici montrent que la santé de la population a été préservée », avait répété le directeur de l’ARS, Aurélien Rousseau. Il n’a pas convaincu tout le monde.

Selon les informations du Monde, l’association Robin des Bois a déposé une plainte contre X pour « mise en danger de la personne d’autrui », vendredi 26 juillet, devant le tribunal de grande instance de Paris. En pointe sur les dossiers de pollution, l’association avait, la première, alerté sur les risques sanitaires après la catastrophe. Entre la toiture et la flèche, près de 400 tonnes de plomb ont pris feu le 15 avril et sont retombées sous forme de poussières sur le site et aux alentours, sur un périmètre indéterminé.

Or, l’exposition au plomb peut provoquer des maladies graves. Il est toxique pour la reproduction, considéré comme potentiellement cancérogène par le Centre international de recherche sur le cancer, et les enfants sont particulièrement sensibles au risque de saturnisme en cas d’ingestion. Surtout, l’Organisation mondiale de la santé précise qu’« il n’existe pas de concentration de plomb dans le sang qui soit sans danger ».

Dans sa plainte, l’association reproche aux autorités plusieurs « carences fautives ayant pour conséquences la mise en danger délibérée de la personne d’autrui et la non-assistance à personne en danger ». Des carences dans la mise en œuvre de mesures de protection et d’information des populations comme des travailleurs. « En trois mois, nous avons accumulé assez de preuves de l’inertie des pouvoirs publics pour décider de saisir la justice », explique Jacky Bonnemains, président de Robin des Bois.

Taux retrouvés « gigantesques »
L’ARS, comme la Mairie de Paris et la préfecture assurent avoir pris les mesures adaptées et communiqué en toute « transparence ». Ce n’est pourtant que le 29 avril que les premières consignes de prévention (nettoyage et hygiène) sont diffusées aux riverains. Et la cartographie des niveaux de plomb, réclamée depuis l’incendie par l’association, n’a été rendue publique que le 18 juillet. Elle fait apparaître par endroits des taux très élevés.

Jusqu’à 500 000 microgrammes par mètre carré sur le parvis de Notre-Dame (toujours fermé au public) ou encore 20 000 µg/m2 autour de la très fréquentée fontaine de la place Saint-Michel (jamais fermée au public). Très au-dessus de la « valeur environnementale » de 5 000 µg/m2 retenue par l’ARS pour caractériser le « bruit de fond » parisien ; une valeur qui ne constitue pas une « référence sanitaire », précise l’Agence.

« Ça me fait bondir d’entendre ça d’une institution de santé », réagit Annie Thébaud-Monny, directrice de recherches honoraire à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale.

« Les taux retrouvés sont gigantesques. Ils correspondent à ce qu’on peut voir sur des chantiers de dépollution de sites de recyclage de batteries ou de traitement de déchets électroménagers. Ils sont la marque d’une contamination massive qui fera forcément des victimes. »

Des niveaux supérieurs à 5 000 µg/m2 ont aussi été retrouvés dans des écoles autour de Notre-Dame. Deux établissements du 6e arrondissement qui accueillaient des enfants en centre de loisirs pendant les vacances ont été fermés jeudi 25 juillet « par mesure de précaution » et pour pouvoir procéder à leur décontamination. Un peu tard pour Annie Thébaud-Monny et Jacky Bonnemains.

« Minimisation catastrophique »
Les deux lanceurs d’alerte sont également « très inquiets pour les travailleurs ». Sur le chantier de Notre-Dame, il y a encore quelques semaines, certains ouvriers ne portaient pas de masque de protection. Le préfet d’Ile-de-France, Michel Cadot, a suspendu jeudi les travaux à la suite d’un rapport de l’inspection du travail pointant des failles béantes dans les règles de précaution sanitaires.

Celles-ci n’étaient « pas suffisamment » ni « systématiquement appliquées » et « les installations de décontamination [étaient] sous-dimensionnées », a indiqué le préfet. « La minimisation qui a été faite est catastrophique. Les précautions qui s’imposaient n’ont pas été prises. Un suivi médical doit être mis en œuvre, et à vie car comme pour l’amiante, les cancers peuvent apparaître dix, vingt ou trente ans plus tard », met en garde la chercheuse.

Jacky Bonnemains est également préocuppé par la situation des agents de la Ville de Paris qui balaient sans protection les rues autour de la cathédrale, des commerçants ou des bouquinistes. L’inquiétude gagne aussi les rangs des pompiers. Le collectif fédéral CGT des services départementaux d’incendie et de secours a écrit au commandement de la brigade des sapeurs-pompiers de Paris. Intitulé « Incendie de Notre-Dame, une opération plombée », le courrier vise à « connaître les mesures prises pour les agents engagés ». La CGT attend toujours la réponse.

« Les autorités jouent la montre car elles savent que l’empreinte de l’incendie va petit à petit diminuer et se déplacer », estime Jacky Bonnemains. Le 19 juin, la SNCF a dû fermer la station Saint-Michel du RER C et la nettoyer après avoir constaté des niveaux élevés de plomb sur une passerelle. Selon la SNCF, les poussières auraient été « apportées par les semelles des chaussures » des usagers.

Niveaux « très atypiques »
Les particules de plomb se sont également déplacées dans l’air. Airparif, l’organisme chargé de la surveillance de la qualité de l’air en Ile-de-France, n’a pas constaté d’augmentation de la concentration en plomb à Paris après l’incendie. Mais sa seule station urbaine mesurant encore le plomb (depuis son interdiction dans l’essence en 2000) est située dans le 18e arrondissement, au nord de la capitale. Or, lorsque la cathédrale a pris feu, le vent venait de l’est, poussant le panache de fumée vers l’ouest, le long de la Seine.

« Je ne serais pas surpris si on retrouvait dans quelques mois la signature de Notre-Dame jusque dans les coquilles Saint-Jacques en baie de Seine », Jacky Bonnemains, président de Robin des Bois

Airparif a, en revanche, constaté des niveaux « très atypiques » sur son site de surveillance de Limay dans les Yvelines, à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Paris, situé dans la direction des vents pendant l’incendie. Dans la semaine du 15 au 22 avril, la concentration en plomb y a atteint 0,108 µg/m3 (contre seulement 0,003 µg/m3 à la station du 18e arrondissement). Des niveaux qu’Airparif avait jusqu’ici seulement retrouvés ponctuellement, par exemple sur le site industriel de Bagneaux-sur-Loing, en Seine-et-Marne (0,091 µg/m3 en 2017). « Ces éléments tendent à indiquer qu’il y aurait un impact de l’incendie dans la zone de retombée du panache, et que cette zone serait relativement éloignée de Paris », en déduit Airparif. Pour autant, l’ARS n’y a pas diligenté de prélèvements sur le terrain.

Le président de Robin des Bois s’inquiète enfin pour la Seine, réceptacle des poussières de plomb drainées par les eaux de pluie ou celles utilisées par les agents municipaux pour nettoyer les rues. D’autant que la station d’épuration d’Achères (Yvelines), qui traite 60 % des eaux usées de l’agglomération parisienne, tourne au ralenti depuis un incendie (le troisième en dix-huit mois) début juillet. Plusieurs tonnes de poissons morts ont été repêchées dans le fleuve après ce nouvel incident. « Je ne serais pas surpris si on retrouvait dans quelques mois la signature de Notre-Dame jusque dans les coquilles Saint-Jacques en baie de Seine. »

Stéphane Mandard