Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Le Monde - Covid-19, leçons comparées : « La gestion chinoise de la pandémie est ambivalente »

il y a 4 semaines, par Info santé sécu social

Tribune

Mardi 2 juin 2020, par FRENKIEL Emilie, SINTOMER Yves, ZHOU Yunyun

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Le qualificatif d’autoritaire dominant les récits occidentaux sur l’attitude de Pékin simplifie trop une réalité complexe, relève Emilie Frenkiel, Yves Sintomer et Yunyun Zhou, trois chercheurs en science politique dans une tribune au « Monde ».

Sommaire
Répression des lanceurs (...)
Un fort sens de la citoyenneté

Le récit de la réponse de la Chine au coronavirus est fortement polarisé : l’Etat chinois loue sa réussite, en partie reconnue par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), tandis que l’administration Trump, relayée en France par certains journalistes et intellectuels, fait de la Chine autoritaire la responsable de la pandémie. Une analyse plus nuancée est nécessaire, car la leçon de l’expérience chinoise est ambivalente et indique que la nature autoritaire ou démocratique des régimes ne permet pas de différencier de façon probante la gestion de l’épidémie.

La réaction des autorités de Wuhan fut d’abord catastrophique. Le dispositif d’alerte sophistiqué mis en place après l’épidémie du SRAS ne fonctionna pas, ce qui fit perdre un temps précieux. Ce retard n’a rien d’exceptionnel : si la Corée du Sud ou Taïwan prirent rapidement des mesures efficaces, la plupart des pays ont réagi avec une lenteur d’autant moins excusable qu’ils bénéficiaient d’un recul de quelques semaines.

Répression des lanceurs d’alerte
C’est moins l’absence de transparence des autorités que la répression initiale des lanceurs d’alerte qui fut spécifique au cas chinois. La mort du docteur Li Wenliang suscita l’indignation du public et sa réhabilitation post-mortem n’a que très partiellement réparé le dommage. La suppression des critiques et enquêtes continue jusqu’à aujourd’hui. C’est à l’évidence là que réside la plus grande faiblesse du régime chinois, sur un plan politique comme sur un plan sanitaire.

La Chine a ensuite su adopter des mesures efficaces pour lutter contre l’épidémie. Sa réussite est encore plus nette si l’on va au-delà de la comparaison pays par pays : en tenant compte des échelles démographiques, il faut comparer Wuhan à la Lombardie ou à New York, le Hubei à l’Italie ou à l’Espagne, et la Chine à l’Union européenne (UE), aux Etats-Unis ou à l’Inde. Les chiffres sont alors sans appel. Certes, il est probable qu’ils aient été sous-estimés dans le Hubei, mais rien n’autorise à penser que la sous-estimation à l’échelle de la Chine soit nettement plus forte que celles que nous découvrons peu à peu en Occident. Le triptyque tester/tracer/isoler, au cœur de la stratégie chinoise, est aujourd’hui largement repris, même s’il est loin d’être partout appliqué avec cohérence, et l’appréciation positive de la Chine par l’OMS trouve là sa part de légitimité.

Ce succès s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord, une plus grande sensibilité de la population aux risques pandémiques depuis le SRAS et aux mesures de protection comme les masques, largement partagée par d’autres pays de l’Est asiatique. De plus, l’Etat chinois est « développementaliste » : c’est un Etat fort et interventionniste, engagé dans des projets de longue haleine et de grande ampleur, avec une efficacité généralement avérée en ce qui concerne l’essor scientifique de la Chine, la construction à marche forcée de l’économie ou la lutte contre la pauvreté. Ces capacités ont fortement aidé l’Etat chinois à gérer l’épidémie à partir de mi-janvier. Un tel Etat développementaliste n’est pas, en soi, autoritaire : la Corée du Sud et Taïwan sont sur ce point assez similaires. Inversement, bien des Etats autoritaires ne sont pas développementalistes.

Le « capitalisme de connivence » à la chinoise, déprécié en Occident, s’est montré à la hauteur de la situation

L’efficacité de la réponse chinoise a aussi reposé sur des bases industrielles et scientifiques très solides. Elles ont permis en un temps record de déchiffrer la séquence génétique du virus, de produire massivement des tests de dépistage, de construire en quelques jours des hôpitaux supplémentaires. A joué aussi un marché dynamique, fortement régulé par l’Etat mais capable d’une grande réactivité pour réorienter la production vers des besoins urgents en produits sanitaires. Le « capitalisme de connivence » à la chinoise, déprécié en Occident, s’est montré à la hauteur de la situation.

De plus, la capacité de l’Etat chinois à agir à une échelle sous-continentale a été nettement supérieure à celle de l’Union européenne ou des Etats-Unis. Imaginons l’évolution de la pandémie dans l’UE si elle était parvenue à envoyer 40 000 soignants volontaires, munis des protections nécessaires, aider les systèmes sanitaires italiens et espagnols en pleine implosion.

Un fort sens de la citoyenneté
L’échelle micro est largement négligée dans la presse occidentale. Or les cadres locaux ont joué un rôle décisif pour tracer l’évolution de l’épidémie, la combattre et apporter un soutien efficace aux populations confinées. Ils doivent appliquer les directives venues d’en haut, tout en satisfaisant aux besoins des habitants. Cette gestion de proximité joue un rôle crucial de médiation entre l’Etat et la population. Elle a pu s’appuyer sur les comités de résidents ou de villageois, très actifs pour repérer les personnes contaminées et les personnes à risques, faire respecter les mesures de confinement, mais aussi organiser la vie quotidienne en période de confinement et veiller au ravitaillement des personnes qui en avaient besoin. Ces comités, qui exercent un fort contrôle social, sont en même temps, dans certains cas, le lieu d’application de ce que l’Occident appelle la « démocratie participative ». Cette société organisée a fortement contribué à la gestion de la pandémie, grâce à l’engagement de centaines de milliers de citoyens chinois encadrés par le parti, motivés par un fort sens de la citoyenneté et de la solidarité.

Enfin, le développement extrêmement dynamique des nouvelles technologies a joué un rôle important. Diverses options se discutent quant à la rigueur du confinement ou du traçage par des applications sur téléphone portable. Si ce traçage est potentiellement dangereux, il convient de ne pas le caricaturer. La gestion de la crise par Taïwan est ainsi célébrée, alors que les milieux hackers du pays ont développé des solutions de localisation et de traçage des personnes contaminées reprises par les autorités. Une défense des droits individuels exclusivement individualiste oublierait que la liberté des uns s’arrête où celle des autres commence – le droit à la vie des autres étant à prendre en compte.

Le qualificatif d’« autoritaire » qui domine les récits occidentaux tend à simplifier par trop une réalité complexe. L’expérience chinoise a des points forts comme des points faibles. L’avantage démocratique des pays d’Europe occidentale et des Etats-Unis n’a manifestement pas joué dans la gestion de cette pandémie.

Emilie Frenkiel, maîtresse de conférences en science politique à l’Université Paris-Est ; Yves Sintomer, professeur de science politique, Université de Paris-VIII Saint-Denis ; Yunyun Zhou, docteure en études chinoises contemporaines, Université d’Oxford.