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Le Monde - Dépistage et prévention du VIH : le Covid-19 a ruiné les progrès réalisés ces dernières années

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

A l’approche de la Journée mondiale de lutte contre le sida, mercredi 1er décembre, les associations s’alarment de la chute du nombre de tests de dépistage du VIH et craignent un rebond épidémique à court et moyen termes.

Par Marie Slavicek
Publié le 30 novembre 2021

Les chiffres ne sont pas bons et ils font craindre le pire aux associations de lutte contre le sida. La pandémie de Covid-19 a causé une importante chute du dépistage du VIH. Avec 5,2 millions de sérologies VIH réalisées en laboratoires, l’activité de dépistage, qui avait augmenté entre 2013 et 2019, a reculé de 14 % entre 2019 et 2020, révèle Santé publique France dans un communiqué, mardi 29 novembre.

Entre mars 2020 et avril 2021, le nombre de tests sanguins a diminué de 16 % par rapport à ce qui était attendu, s’alarmait déjà l’Agence nationale de recherche sur le sida et les hépatites virales (ANRS) dans un rapport publié en septembre. Ce déficit n’a pas été compensé par les ventes d’autotests, qui ont diminué de 22 % sur la même période. Résultat : le nombre de nouvelles personnes séropositives mises sous traitement a chuté de 20 % en un an.

Cette situation alarme Florence Thune, directrice générale de l’association Sidaction, qui redoute un rebond épidémique à court et moyen termes :

« Nous sommes extrêmement inquiets car le dépistage est un outil essentiel dans le contrôle de l’épidémie : une personne séropositive correctement traitée obtient une charge virale dite indétectable, tant elle est faible dans le sang. Concrètement, elle ne transmet plus le VIH. Cela suppose avant tout de connaître son statut sérologique. »

Ce retard de dépistage signifie aussi que des personnes infectées vont découvrir leur séropositivité tardivement et être prises en charge à un stade avancé de la maladie – ce qui peut compliquer leur parcours thérapeutique et menacer leur santé. « Actuellement, on estime qu’environ 24 000 personnes ignorent leur séropositivité », souligne Florence Thune.

Seul élément positif : la crise sanitaire n’a pas eu de conséquences pour les patients déjà suivis. Il n’y a pas eu d’arrêts des traitements. Les téléconsultations et les prescriptions par e-mails semblent avoir compensé les fermetures des services de consultations.

Pour les acteurs de la lutte contre le sida, ce recul est d’autant plus rageant qu’entre 2017 et 2018, après plusieurs années de stabilité, le nombre de découvertes de séropositivité enregistrait enfin une légère baisse (- 7 %). « C’était peu, certes, mais les efforts réalisés en matière de dépistage, de prévention, d’accompagnement et de traitement portaient leurs fruits. Le Covid-19 a ruiné ces progrès », soupire Florence Thune.

« Une fois encore, ce sont les populations les plus vulnérables et les plus à risques qui vont trinquer : les personnes migrantes, les travailleuses et travailleurs du sexe, les jeunes gays », pointe François Emery, chargé de plaidoyer à Act Up-Paris. Selon les données de Santé publique France, les hommes ayant des rapports sexuels avec les hommes (HSH) et les hétérosexuels (hommes ou femmes) nés à l’étranger restent les deux groupes les plus touchés. Ils représentent respectivement 43 % et 37 % des découvertes de séropositivité déclarées entre janvier 2019 et septembre 2020. « S’occuper de sa santé demande du temps et des moyens financiers. Ce sont des publics dans une situation économique et sociale très précaire pour qui cela passe après », détaille François Emery.

Les confinements et la longue période de couvre-feu ont également empêché les associations d’aller à la rencontre de ces publics isolés. Leurs missions traditionnelles en matière de dépistage et de prévention ont par ailleurs été éclipsées par la nécessité de répondre aux besoins les plus vitaux de leurs bénéficiaires (nourriture, logement, poursuite des traitements antirétroviraux, soutien psychologique etc.).

Autre sujet d’appréhension : la suspension des campagnes d’information et de prévention auprès des jeunes. Les personnes âgées de moins de 25 ans représentaient 13 % des découvertes de séropositivité en 2019-2020, d’après Santé publique France. Une proportion similaire à celle observée en 2017-2018. Cette donnée s’accompagne d’un autre chiffre préoccupant : en 2019, 23 % des 15-24 ans s’estimaient mal informés sur le VIH et le sida, selon un sondage publié par l’association Sidaction. Pour Florence Thune, reprendre et renforcer la prévention auprès des jeunes relève donc de l’« urgence vitale ».

Autre mauvaise nouvelle, l’ANRS a observé une baisse de délivrance de la prophylaxie pré-exposition (PrEP), la pilule préventive « antisida » pour les personnes très exposées au VIH : - 17 % entre mars 2020 et avril 2021 par rapport aux chiffres attendus. « La PrEP est un traitement bien toléré et très efficace pour empêcher de nouvelles infections. Avant la crise sanitaire, son déploiement était envisagé auprès de nouveaux profils de personnes. En réalité, aujourd’hui, on a fait un pas en arrière », déplore la directrice de Sidaction.

« On est l’autre épidémie, celle dont tout le monde se fout »

« L’attention générale s’est portée sur le Covid au détriment du sida. Ça a été très difficile de rester audible sur la question du VIH. On est l’autre épidémie : celle dont on ne parle plus et dont tout le monde se fout », résume amèrement François Emery.

Enfin, la pandémie de Covid-19 a chamboulé le monde de la recherche, y compris les travaux en cours sur le VIH. Comme tout le monde, les scientifiques ont été tenus à distance de leur laboratoire une partie de l’année. De nombreux spécialistes en épidémiologie, immunologie, virologie et infectiologie se sont ensuite lancés dans une course aux vaccins et aux traitements, quitte à délaisser momentanément d’autres projets.

Or, la recherche sur le VIH est essentielle. Quarante ans après la première alerte sur le sida, le 5 juin 1981, il n’existe toujours aucun vaccin. On ne guérit pas du sida : les personnes séropositives sont contraintes de suivre un traitement à vie.

Mais la recherche sur le sida pourrait, à terme, bénéficier de celle menée sur le Covid-19, notamment grâce aux vaccins à ARN messager. Pour Christine Rouzioux, professeure émérite en virologie à la faculté de médecine René-Descartes (hôpital Necker) et membre de l’Académie nationale de médecine, c’est une possibilité :

« Je suis optimiste. L’ARN messager est une technologie porteuse d’espoir dans la lutte contre le sida. Vu la puissance de ces vaccins, le champ des possibles est devenu immense. Néanmoins, il reste de nombreuses étapes à franchir avant d’aboutir à un vaccin prophylactique, c’est-à-dire qui empêche le VIH de pénétrer l’organisme. Ce virus est terriblement complexe. Beaucoup d’inconnues subsistent et il faudra du temps. »