Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Monde - « Ne donne pas mon nom » : le traçage des cas contacts de malades du Covid-19 patine

il y a 1 mois, par Info santé sécu social

Le nombre moyen de personnes désignées comme cas contacts par chaque malade est à son plus bas niveau depuis le début de l’année.

Diagnostiqué positif au SARS-CoV-2 en juillet, Thomas, 29 ans, a prévenu ses amis avec lesquels il avait déjeuné peu avant l’apparition de ses symptômes, pour qu’ils se fassent tester. Mais il ne l’a pas signalé à l’Assurance-maladie, pour ne pas obliger ses professeurs de tennis à s’isoler une semaine. « Ils doivent gérer une dizaine de gamins, ça aurait été compliqué pour eux », justifie-t-il.
Comme lui, de nombreuses personnes contaminées par le SARS-CoV-2 ayant participé à notre appel à témoignages assument de ne pas avoir communiqué tous leurs cas contacts aux agents enquêteurs. Ces derniers doivent identifier et appeler au plus vite les personnes ayant côtoyé des malades de façon longue ou rapprochée (face-à-face à moins de deux mètres sans masque, présence simultanée dans un lieu clos un quart d’heure sans protection…). Il leur est enjoint de se faire dépister et de s’isoler, sauf si leur schéma vaccinal est complet, pour éviter de contaminer d’autres personnes.

Le mécanisme rencontre des difficultés, selon les données issues de « Contact Covid », le fichier rempli par les agents. Chaque personne ne déclare plus en moyenne que 1,4 contact, un nombre en baisse depuis la semaine du 21 juin – il dépassait 2,3 en mars. Désormais, près de la moitié des personnes atteintes du Covid-19 (49,3 %) ne déclarent aucun contact à risque, contre seulement 35,8 % en juin, selon le dernier bilan de Santé publique France (SpF). Seuls 16 % des nouveaux malades ont été préalablement identifiés par l’Assurance-maladie comme cas contacts par des proches.

La part des malades déjà connus comme cas-contacts en forte baisse depuis juin

Cette baisse des indicateurs inquiète les autorités sanitaires : dans ses points presse hebdomadaires, SpF a rappelé à plusieurs reprises l’importance de « l’adhésion au “contact tracing” ». L’enjeu – briser les chaînes de contaminations – est conséquent, d’autant plus que la circulation virale est forte.

Des lieux de brassage de population
Jean-Baptiste Calcoen, coordinateur national du « contact tracing » à la Caisse nationale de l’Assurance-maladie (CNAM), avance plusieurs explications. En premier lieu, la large réouverture des établissements festifs et de loisirs, où ont lieu des brassages de population, et où le traçage des cas contacts se complexifie. Sorti dans un bar en plein air le week-end du 15 août, juste avant l’apparition de ses symptômes, Nicolas, 33 ans, explique ainsi ne pas pouvoir donner les noms et coordonnées des inconnus croisés ce soir-là.

« Une autre explication pourrait être que les cas sont moins enclins à désigner des personnes contacts, en particulier celles vaccinées », avance SpF. Un phénomène susceptible d’être accentué lors des vacances, pendant lesquelles les personnes sont, de plus, difficiles à joindre. Un homme ayant répondu à notre appel à témoignages explique ainsi qu’il n’a pas signalé comme contact une personne avec laquelle il avait passé une heure dans la même pièce juste avant d’apprendre sa contamination. « Elle venait de me dire qu’elle partait en vacances ; je n’ai pas eu le cœur de la prévenir ou de la faire prévenir. Elle a plus de 50 ans, j’ai sans doute misé sur le fait qu’elle soit vaccinée, ou bien j’ai été un peu lâche. »

« Il avait peur de ne pas pouvoir retourner au travail »
Ce type d’omission visant à ne pas « gâcher » les vacances d’un proche est jugée « minoritaire » par Jean-Baptiste Calcoen. Plus fréquemment, il s’agit d’éviter de désorganiser la vie familiale ou professionnelle.

« Certaines personnes n’en peuvent plus, surtout quand ça fait deux ou trois fois qu’elles sont cas contacts », témoigne un enquêteur qui vient de terminer son contrat dans une CPAM d’Auvergne-Rhône-Alpes et raconte qu’il a été essentiellement confronté à des « problématiques professionnelles et financières ». « Ne donne pas mon nom », a ainsi demandé à Hannah l’un de ses contacts partiellement vacciné quand elle a appris sa contamination en août. « Il avait peur de ne pas pouvoir retourner au travail. »

De même, Fanny, appelée par l’Assurance-maladie après son test positif, a enlevé de sa liste deux proches vaccinés, qui craignaient d’être placées en arrêt de travail. « L’une de ces deux personnes était en période d’essai. »

La doctrine sanitaire exempte pourtant d’isolement les cas contacts entièrement vaccinés, même s’ils doivent se faire tester et limiter leurs interactions sociales. Mais, au moment où Fanny apprend sa contamination, le 29 juillet, ces consignes venaient tout juste d’évoluer. Elles restent d’ailleurs encore mal comprises par de nombreux répondants à notre appel à témoignages, qui déplorent un manque de clarté.

Pas toujours évident de comprendre que la vaccination n’empêche pas les contaminations, ni la transmission du virus. Certains malades ne donnent pas spontanément les noms de leurs proches vaccinés, pensant « par réflexe » que ceux-ci ne sont pas cas contacts « alors même qu’il est extrêmement important que nous puissions les identifier pour leur communiquer les consignes sanitaires spécifiques aux cas contacts vaccinés », note également Jean-Baptiste Calcoen.
« Un volume d’appels » trop important

Le responsable du traçage au sein de la CNAM rappelle toutefois que la baisse des indicateurs n’est ni inédite ni « en soi une surprise ». Le nombre moyen de personnes contacts déclarées par cas avait déjà atteint son plancher actuel (1,4 par personne) en novembre 2020, pendant la deuxième vague. Il « baisse quand il y a une augmentation de la circulation virale ». Le dispositif de traçage est plus poussé lorsque la pression épidémique est faible, puisqu’il y a moins d’appels à passer.
« Avant que la barre des 20 000 cas par jour soit franchie, on avait mis en place un deuxième appel pour les personnes ne déclarant aucun cas contact. Un enquêteur sanitaire, si possible plus expérimenté, les rappelait pour essayer de confirmer », explique Jean-Baptiste Calcoen. Cet appel de vérification est désormais compliqué à assurer alors qu’il y a « un volume d’appels important à réaliser quotidiennement ».

Les 7 000 enquêteurs sanitaires mobilisés (en équivalent temps plein, ce nombre étant monté jusqu’à environ 10 000 lors de la troisième vague) ont dû temporairement mettre en pause le « rétro-tracing », une technique de traçage rétrospectif des contacts très efficace mais gourmande en temps qui avait été généralisée en juin.

Des proches prévenus personnellement
Si de nombreuses personnes témoignent auprès du Monde qu’elles ont refusé de donner la liste de leurs contacts ou écarté certains noms, elles ne rejettent pas pour autant les précautions sanitaires. La plupart assurent avoir prévenu leurs proches, et obtenu d’eux la promesse de se faire dépister et de prendre des précautions.
A l’heure actuelle, ce contournement est facilité par la très abondante offre de dépistage (tests PCR, antigéniques, autotests…), qui a encore augmenté avec l’instauration du passe sanitaire dans la plupart des lieux publics. Mais la situation pourrait bien changer à la mi-octobre, date à laquelle les tests réalisés sans ordonnance médicale deviendront payants, comme c’est déjà le cas pour les touristes étrangers. Le statut de cas contact, qui permettra d’obtenir un dépistage gratuit, pourrait bien devenir envié.