Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Monde.fr : Au Québec, la pandémie révélatrice d’un système de santé exsangue

il y a 2 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : Au Québec, la pandémie révélatrice d’un système de santé exsangue

Face au risque réel de saturation des hôpitaux, les autorités ont réactivé les mesures de restrictions sanitaires, au grand dam d’une population fatiguée. Comme en France, le gouvernement met la pression sur les non-vaccinés.

Par Hélène Jouan(Montréal, correspondance)

Publié le 11/01/2022

LETTRE DE MONTRÉAL

Le message sonore assourdissant, type Alerte enlèvement, a retenti sur tous les smartphones du Québec le 31 décembre 2021 à 19 heures : « Le couvre-feu démarre ce soir à 22 heures, avec interdiction de sortir de chez vous jusqu’à 5 heures. »

Ce rappel intempestif, qui a cueilli les Québécois se préparant à fêter en solitaire ou dans leur simple bulle familiale le passage à la nouvelle année, n’a pas été du goût de tous. « Ce gouvernement nous parle comme à des enfants », grince Valérie. Cette Montréalaise de 65 ans, dûment vaccinée et peu soupçonnable d’entretenir le front du refus des mesures sanitaires anti-Covid-19, laisse comme beaucoup de ses compatriotes poindre son agacement.

Ce n’est qu’en fin d’après-midi la veille du Jour de l’an que le premier ministre provincial, François Legault (Coalition Avenir Québec, centre droit nationaliste), a annoncé à ses compatriotes son tour de vis avec effet immédiat : interdiction des rassemblements privés, fermeture des restaurants, rentrée scolaire repoussée et nouveau couvre-feu donc, dans l’espoir de contrer la vague Omicron et ses quelque 15 000 nouveaux cas quotidiens en moyenne depuis fin décembre 2021 qui menacent d’embolie le réseau de santé québécois.

L’annonce tardive a laissé les restaurateurs avec des kilos de foie gras sur les bras, et les Québécois inquiets : le précédent couvre-feu décrété le 9 janvier 2021 était censé durer un mois, mais il n’avait été finalement levé que le 28 mai.

Malgré leur docilité à suivre très majoritairement les consignes gouvernementales et leur empressement à se faire vacciner – début janvier, 84,7 % des Québécois avaient reçu au moins une dose –, ils se voient renvoyés à la case départ. Ce n’est plus le « jour de la marmotte » mais « l’année de la marmotte » qu’ils craignent d’endurer.

Le directeur de la santé publique démissionne
Les arcs-en-ciel dessinés aux fenêtres, assortis du slogan d’encouragement « Ça va bien aller », qui avaient fleuri sur les façades des appartements montréalais au déclenchement de la pandémie au printemps 2020, ont été effacés. Comme semble s’éroder la confiance collective qui a longtemps accompagné la gestion de l’épidémie par les pouvoirs publics. Le chef du gouvernement semble jusque-là échapper à la vindicte : à un an des élections provinciales qui le verront remettre son mandat en jeu, François Legault reste populaire, recueillant jusqu’à 46 % d’intentions de vote (Institut Léger).

En revanche, son directeur national de la santé publique, le docteur Horacio Arruda, star de la première vague pour son attitude débonnaire et rassurante, concentrait ces dernières semaines toutes les critiques. La troisième dose de vaccin qui se fait attendre, la pénurie de tests PCR, le manque de masques chirurgicaux réclamés par le personnel soignant, les 20 000 employés de santé infectés et donc absents ou encore les volte-face de dernière minute, c’était lui et encore lui. Lundi 10 janvier dans la soirée, il a annoncé sa démission. Mais le rôle de « fusible » du chef de la santé publique ne saurait occulter l’essentiel : le retour à une vie confinée s’explique largement par un système québécois de soins exsangue, bien avant l’arrivée de la pandémie.

Le temps d’attente moyen pour trouver un médecin traitant est actuellement de 599 jours au Québec ! Résultat, chaque hiver, les services d’urgence des hôpitaux sont systématiquement engorgés ; avec les cas de Covid-19, le système craque littéralement, le taux d’occupation allant jusqu’à 225 % dans certains hôpitaux québécois, rendant inéluctable des plans de délestage des chirurgies non essentielles.

Une situation que Roxanne Borgès Da Silva, professeure à l’Ecole de santé publique de l’université de Montréal, met sur le compte de plusieurs facteurs : « Un manque d’ambition dans le recrutement d’infirmières et de médecins depuis plus d’une décennie, des réformes structurelles à répétition depuis le début des années 2000 qui ont eu pour effet d’ôter toute autonomie aux hôpitaux tout en opérant des coupes claires dans les personnels chargés d’organiser les soins, ajoutés à un budget global pour la santé publique qui n’a quasiment pas bougé pendant toutes ces années. » Tous les ingrédients étaient là pour conduire à cette asphyxie.

« Des Ostrogoths en vacances »
Dans Le Journal de Montréal du 3 janvier, l’éditorialiste Richard Martineau dénonçait crûment ce manque d’anticipation : « On récolte ce que des années d’incurie ont semé, accusait-il. Pas étonnant qu’on soit dans la chnoute jusqu’au cou (…) Résultat, on doit retourner en arrière et tout fermer. Décourageant. »

Un découragement exacerbé par l’incivisme de quelques-uns : des images, diffusées sur les réseaux sociaux, d’une centaine de jeunes Québécois collés serrés faisant la fiesta, sans masque, dans un avion les emmenant réveillonner à Cancun, au Mexique, ont été vécues comme une provocation. « Quand une gang de sans-desseins décide de partir comme des Ostrogoths en vacances, c’est extrêmement frustrant et démoralisant », a cinglé le premier ministre canadien, Justin Trudeau.

Pour tenter d’endiguer la défiance collective qu’il sent monter, et éventuellement convaincre quelques récalcitrants, le gouvernement québécois a choisi de faire monter la pression contre les non-vaccinés. En les frappant au porte-monnaie, d’abord, avec l’instauration prochaine d’une « contribution santé au montant significatif » payée par eux-seuls, vient d’annoncer le premier ministre, mardi 11 janvier. En les privant enfin des petits plaisirs de la vie : dès le 18 janvier, il faudra montrer son passeport vaccinal pour acheter de l’alcool ou du cannabis dans les magasins d’Etat qui, au Québec, en assurent la vente. Cette même patte blanche pourrait bientôt être réclamée dans d’autres commerces non essentiels comme les coiffeurs.

Il s’agit de « limiter les contacts et de protéger les non-vaccinés contre eux-mêmes », a assuré le ministre québécois de la santé, Christian Dubé. Pas de les « emmerder » ? Non, « mais ceux qui ne veulent pas du vaccin, qu’ils restent chez eux », a-t-il fini par lâcher, agacé. L’intention n’est pas clairement énoncée, mais le résultat est le même.