L’industrie pharmaceutique

Le Monde.fr : Au procès du Mediator, le combat d’Irène Frachon : « J’ai eu le sentiment d’être traquée, alors que je ne faisais que mon travail »

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : Au procès du Mediator, le combat d’Irène Frachon : « J’ai eu le sentiment d’être traquée, alors que je ne faisais que mon travail »

La pneumologue a fait le récit d’un long parcours semé d’embûches, de la découverte des premiers malades à l’indemnisation.

Par Pascale Robert-Diard •

Publié le 18 octobre 2019

A un moment – était-ce au bout de la troisième heure de déposition ? – on a levé le stylo. La valve mitrale fuyait, et la fusion des commissures apparaissait sur la petite valve, ou sur la grande, ou sur les deux, on ne sait plus. Rien d’autre ne comptait que cette voix claire, rigoureuse, égale, infatigable, ce visage sans apprêt, cette silhouette solide, simplement vêtue, et le respect qu’ils suscitaient. La pneumologue Irène Frachon déposait dix ans d’un combat qui a sauvé des vies, mercredi 16 octobre, devant le tribunal correctionnel de Paris.

On craignait Jeanne d’Arc ou « Notre-Dame des victimes du Mediator ». On a eu la rigueur et la clarté. De la « fille de Brest », née en 1963, le parcours est connu. Interne des hôpitaux de Paris. Stage en pneumologie, au début des années 1990, à l’hôpital Antoine-Béclère de Clamart (Hauts-de-Seine), alors internationalement reconnu pour ses compétences sur une maladie rare, l’hypertension artérielle pulmonaire (HTAP).

Première digression d’Irène Frachon et, soudain, le fonctionnement du poumon et de la pompe cardiaque s’éclairent sous nos yeux de néophytes, elle les compare à une station-service, tout devient simple, l’HTAP n’est plus un simple sigle, on comprend l’épaississement des canaux de la pompe, l’asphyxie qui s’ensuit, le patient qui s’effondre, on y est.
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Retour à Antoine-Béclère. « Il règne une inquiétude au sein de l’équipe qui récupère tous les cas d’HTAP en France. Ils font face à une sorte d’épidémie de femmes jeunes, touchées par cette maladie qui leur laisse environ deux ans d’espérance de vie, à moins d’une greffe. » Un quart de ces femmes ont été exposées à l’Isoméride ou au Ponderal, un traitement comprenant des amphétamines, qui a bénéficié d’une « promotion massive » de leur fabricant, les Laboratoires Servier, « comme coupe-faim miraculeux avant l’été ou après une grossesse ». L’équipe d’Antoine-Béclère est d’autant plus en alerte qu’une semblable épidémie, auprès de femmes exposées à un autre anorexigène, avait été stoppée dès le retrait du marché du médicament en cause.

« Les autorités de santé sont pétrifiées »

Plusieurs choses frappent alors la jeune interne. D’abord « le fait que les femmes ne sont pas informées et continuent à arriver dans le service ». Ensuite, « le déni inébranlable » des Laboratoires Servier et « l’atmosphère de pressions et de menaces » qu’ils font peser : poursuites engagées contre un journaliste qui s’intéressait à l’Isoméride, référé contre un documentaire consacré au sujet, grâce auquel Servier obtient que le nom de l’Isoméride soit remplacé par un « bip » chaque fois qu’il est prononcé.

A l’époque, souligne-t-elle encore, « les autorités de santé sont pétrifiées ». Elles se contentent de limiter la prescription des médicaments en cause. « Une décision invraisemblable ! Pour vous donner une idée de lien de causalité, c’est celle qui existe entre le cancer du poumon et l’exposition au tabac. J’avais 27 ans, mais mon mari me rappelle que je lui en parlais tous les soirs ! » Le retrait de l’Isoméride et du Ponderal est finalement décidé en 1997.

Entre-temps, Irène Frachon a suivi son mari « qui fait des cartes maritimes » à Brest, où elle parvient à ouvrir un centre de compétences sur l’HTAP. « J’ai pris en charge des dizaines de patientes exposées à l’Isoméride. A l’exception de deux ou trois d’entre elles, elles sont mortes sans avoir été indemnisées. » Et c’est là qu’arrive « Joëlle ». Irène Frachon appelle ses patientes par leur prénom, il y aura encore Martine et surtout Marie-Claude, on y reviendra. Joëlle est obèse. Elle prend du Mediator. « Je tique. Pourquoi ? Parce que j’avais lu la revue Prescrire. »

La pneumologue s’était abonnée, pendant ses études, à cette revue médicale iconoclaste et surtout indépendante. « Je me disais que c’était un bon garde-fou. » Le journal avait signalé la proximité entre le benfluorex – la substance chimique active du Mediator – et les fenfluramines, la molécule commercialisée par Servier sous le nom de Ponderal. On est en 2007, Irène Frachon fait des recherches sur PubMed, « le Google médical », explique-t-elle, en entrant les mots « benfluorex » et « hypertension artérielle ». Elle ne trouve rien.

« Le cœur de Marie-Claude »

Martine se présente à son tour à l’hôpital de Brest. Elle est depuis six ans sous Mediator, elle a fait deux valvulopathies. « Je vais au bloc. Je prends des photos de la valve. Je demande au chirurgien : “Qu’en dis-tu ? – Rien. Elles sont foutues.” Alors, poursuit la pneumologue, je fais une chose toute bête. Je compare les photos avec celles des Américains [qui avaient travaillé sur les valvulopathies en lien avec l’Isoméride] et je trouve qu’elles se ressemblent. »

Irène Frachon décide de s’intéresser de plus près à la composition du Mediator et demande au centre régional de pharmacovigilance de Brest de poser quelques questions aux laboratoires Servier. Elle précise : « Servier participait alors à la formation de pharmacologie et à l’organisation des congrès de pharmacovigilance, qui s’apparentaient plutôt à des salons mondains. »

« Voilà. A gauche, un cœur normal. Et à droite, c’est le cœur de Marie-Claude »

La réponse qui lui parvient est rassurante. Elle évoque un dérivé fenfluraminique à dose homéopathique dans le Mediator. « Je me dis que je me suis monté le ciboulot. » Mais la curiosité de la pneumologue n’est pas complètement assouvie. Elle écrit à la revue Prescrire pour savoir d’où elle tient ses informations. « Je reçois une pochette kraft avec de vieux articles qui n’avaient pas encore été scannés », et ne figuraient donc pas dans le Google médical.

A cet instant, Irène Frachon extrait de son dossier quelques pages qu’elle tend à l’huissier pour les projeter sur grand écran. « Remontez la planche pour qu’on voie mieux. Plus haut s’il vous plaît. Merci. Voilà. A gauche, un cœur normal. Et à droite, c’est le cœur de Marie-Claude. » On n’a pas le temps de comprendre ces mots, « le cœur de Marie-Claude », qu’elle précise : « Six ans de Mediator. Vous voyez cette gangue fibreuse monstrueuse ? » On voit.
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Elle poursuit : « A Brest, les cardiologues m’alertent chaque fois qu’ils ont un cas de valvulopathie. Je descends au bloc, je regarde les valves, je constate toujours les mêmes atteintes. Je m’inquiète de plus en plus. J’ai la certitude que les informations transmises par Servier sont incomplètes. » La pneumologue récupère un listing des valvulopathies en lien avec un diagnostic d’obésité. « Je clique, je clique, je remonte les observations et je vois émerger quelque chose, un tableau clinique particulier. Onze cas apparaissent. Je suis tombée de l’armoire. »

« Sentiment d’urgence »

Irène Frachon va d’ailleurs « tomber de l’armoire » plusieurs fois pendant sa déposition : « Nous ne sommes pas en train de faire une découverte. Nous sommes en train de découvrir ce qui est connu et a été caché. Ma raison bute. Il est impensable pour moi qu’on ait pu exposer des patients à un poison [les fenfluramines] à des taux toxiques en toute connaissance de cause. J’avais les pièces du puzzle. Et ce qui me fait froid dans le dos, c’est que ça a tenu à un fil, à Joëlle, qui est décédée depuis. »

La pneumologue éprouve à la fois un « sentiment d’urgence », qui ne la quittera plus jusqu’au retrait du médicament, et « l’intuition que ça ne va pas bien se passer ». Avec l’équipe d’experts dont elle s’est entourée – « je ne travaille jamais seule », précise-t-elle – elle décide de publier ces onze cas de valvulopathie. « Je suis reçue à l’Afssaps [devenue depuis Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé] une première fois début 2009. On me dit de faire court et rapide car on n’a pas beaucoup de temps. Je suggère le retrait de l’autorisation de la mise sur le marché du Mediator, je me fais tacler immédiatement. »

Nouvelle séance photo. Sur l’écran apparaît une sorte de gros ravioli chinois baigné dans une sauce rouge. « La valve de Martine », dit-elle. Elle s’interrompt : « Je vous embête avec toutes mes valves… » La présidente, Sylvie Daunis, demande une courte suspension. Irène Frachon range ses feuilles plastifiées et patiente en buvant un peu d’eau.
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L’audience reprend, on arrive à novembre 2009, date à laquelle le Mediator est retiré du marché. On pense avoir atteint la fin de l’histoire, on se trompe, Irène Frachon a encore beaucoup de choses à dire. « Je décide de ne pas en rester là. Aucune information valable n’est adressée aux consommateurs. Je souhaite donc leur donner cet accès. » En juin 2010 paraît sous sa signature le récit de son enquête, Mediator 150 mg (éditions Dialogues). Un sous-titre barre la couverture : Combien de morts ? Le livre est aussitôt poursuivi par Servier qui obtient de la justice la suppression du sous-titre. Les laboratoires font parallèlement publier un encart publicitaire dans Le Quotidien du médecin affirmant qu’il n’existe « aucun lien entre valvulopathie et Mediator ».

Atonie des autorités politiques

Elle raconte la suite, son ton change, devient plus polémique : « J’ai été marginalisée de façon majeure. Je suis persona non grata dans de nombreuses manifestations scientifiques. » Elle évoque ce mail interne à l’Afssaps, envoyé en copie à Servier, dans lequel un expert écrit que la pneumologue brestoise « fait vivre son narcissisme à travers son livre ». « Très clairement, il y avait une forme d’emprise exercée par Servier de son vivant », dit-elle.

« Très clairement, il y avait une forme d’emprise exercée par Servier de son vivant »

Elle décrit l’atonie des autorités politiques, qu’elle tente d’alerter dans son combat pour l’indemnisation des victimes : « J’ai reçu des petites cartes polies et lisses. » Sauf deux. Gérard Bapt, un ex-cardiologue devenu député (PS), « qui a joué un rôle essentiel », dit-elle, et le ministre de la santé de l’époque, Xavier Bertrand. « Il m’a tout de suite dit : “S’il y a des vies à sauver, on va le faire.” » Le ministre demande un rapport en urgence à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) et décide de faire prendre en charge par la Sécurité sociale les échographies cardiaques de tous les patients qui ont pris du Mediator.
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Mais Irène Frachon veut plus. Le fonds d’indemnisation mis en place par Servier à grand renfort de communication promettant de traiter les victimes « avec gravité, compassion et respect » lui paraît exsangue, et surtout drastique dans ses conditions d’attribution. La pneumologue prend sa loupe pour examiner les clauses. « Le diable se niche dans les détails. »

Elle relève, par exemple, qu’il fallait déposer sa demande dans les six mois, alors que la maladie, rappelle-t-elle, peut apparaître dans les dix ans. Ou que la firme tente de raccrocher à la prise d’Isoméride les cas de valvulopathies qui lui sont soumis « car ces cas sous Isoméride sont prescrits ». Ou encore que l’une des médecins aujourd’hui chargée des expertises des victimes est… l’ancienne responsable de la pharmacovigilance chez Servier. « Cela se passe de commentaire. »

« Je ne faisais que mon travail »

Quand vient le tour des questions de la défense, la soirée est déjà bien avancée. Irène Frachon a repris un peu d’eau, elle est en pleine forme. Me Nathalie Carrère, l’une des avocates des Laboratoires Servier, se lance : « Il y a un certain nombre d’inexactitudes qui sont déversées avec aplomb.

– La réciproque est vraie », répond la témoin.

La tension monte entre les deux femmes.

– « 700 expertises ont été réalisées, poursuit l’avocate.

– Mais à peine 200 ont donné lieu à indemnisation. »

Un autre conseil de Servier, Me Jacques-Antoine Robert, prend le relais : « On indemnise, on est accusé d’acheter le silence. On n’indemnise pas, on est accusé de mépriser les patients. Que fallait-il donc faire ?

– Une négociation amiable. Elle répète l’adjectif. Amiable. Les mots ont un sens. »

Irène Frachon propose sa propre échelle. En profite pour évoquer longuement et en détail la souffrance des patients atteints de valvulopathie. L’avocat, debout, l’écoute. On se dit qu’il doit regretter sa question. Mes François de Castro et Hervé Temime, toujours pour Servier, se lèvent à leur tour pour l’interroger prudemment.

Sans un regard pour eux, Irène Frachon lance, cinglante : « J’ai le souvenir d’un document à en-tête du cabinet Temime-de Castro qui était un ramassis de ragots sur moi. J’ai eu le sentiment très pénible d’être traquée, comme si j’étais à l’origine d’une conspiration contre les Laboratoires Servier, alors que je ne faisais que mon travail. » La défense n’a plus de questions. Irène Frachon se ressert un peu d’eau.