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Le Monde.fr : Augmentation de 200 euros des jeunes infirmiers : les calculs peu convaincants d’Edouard Philippe

il y a 6 jours, par infosecusanté

Le Monde.fr : Augmentation de 200 euros des jeunes infirmiers : les calculs peu convaincants d’Edouard Philippe

24 octobre 2019

Le premier ministre s’est réjoui d’une revalorisation de 200 euros « depuis le début du quinquennat » du salaire des infirmiers hospitaliers. Ce chiffre est pourtant contestable.

Dans une interview au Journal du dimanche (JDD), le 6 octobre, Edouard Philippe s’est exprimé sur les revalorisations des salaires des personnels hospitaliers, alors qu’une grande manifestation est prévue le 14 novembre pour dénoncer les conditions de travail dans les hôpitaux. Le premier ministre a souligné son action pour améliorer la rémunération des infirmiers débutants :

« Depuis le début du quinquennat, nous avons ajouté 6 milliards d’euros au budget des hôpitaux ; nous revaloriserons aussi les salaires : pour une infirmière débutante à l’hôpital, c’est 200 euros de plus par mois depuis le début du quinquennat. »

Cette augmentation de 200 euros a été aussitôt qualifiée de « fake news » par le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI). Dans un communiqué de presse, le SNPI a affirmé que « la réa­lité montre que l’évolution est bien loin des 200 euros évoqués par le premier ministre ». Qu’en est-il vraiment ?

C’EST CONTESTABLE

1. Une augmentation du salaire brut de 70 euros de 2017 à 2019, selon les barèmes

Les salaires des infirmiers sont fixés selon le pro­to­cole parcours pro­fes­sion­nels, car­riè­res et rému­né­ra­tions (PPCR), qui concerne l’ensemble des personnels des fonctions publiques (Etat, territoriale, hospitalière). Les rémunérations des agents du public ont fait l’objet d’une réforme mise en œuvre à partir de 2016, sous François Hollande, « afin de mieux reconnaître les qualifications des fonctionnaires et de leur garantir des carrières plus valorisantes ».

Le salaire d’un agent du public est calculé en fonction du point d’indice, qui varie au fil du temps, et d’un coefficient qui dépend notamment de ses fonctions et de son profil. Au 1er janvier 2019, la valeur du point d’indice était fixée à 4,68 euros (il n’a pas augmenté depuis février 2017).

Pour calculer le salaire de base en brut, il faut multiplier l’indice majoré (IM) qui correspond, par la valeur du point d’indice. Deux éléments sont à prendre en compte : le grade et l’échelon.

L’infirmier débutant se situe à l’échelon 1 du premier grade des infirmiers en soins généraux (IDE).
•L’indice majoré correspondant était de 373 en février 2017, soit une rémunération mensuelle de 1 747,87 euros bruts.
•En 2019, l’IM est passé à 388, ce qui correspond un salaire de 1 818,16 euros.
•En 2020, il doit passer à 390, soit un salaire de 1 827,54 euros.

Fonction-publique.gouv.fr

Cette augmentation de 15 points représente pour l’instant une hausse d’un peu plus de 70 euros bruts sur les bulletins de salaires des jeunes infirmiers. Bien loin, donc, des 200 euros annoncés par Edouard Philippe depuis 2017.
Explications :| A quoi correspond le point d’indice des fonctionnaires ?
2. Le détail des calculs de Matignon : indices, primes et heures sup

Contacté par Le Monde, le cabinet du premier ministre maintient les propos d’Edouard Philippe, et détaille son calcul. En plus de la rémunération indiciaire, Matignon compte les primes que peuvent toucher les infirmiers débutants. En ajoutant ces dernières, le salaire de base d’une infirmière passerait de 2 016 euros en 2017 à 2 199 euros en 2019. Soit une augmentation totale de 183 euros bruts par mois.

Voici son calcul détaillé qui nous a été transmis par e-mail :

« Entre le 31 décembre 2016 et le 1er janvier 2019, soit le passage de l’IM 353 à l’IM 388, les rémunérations mensuelles brutes de référence se décomposent de la manière suivante :
- 2 016 euros : 1 630 euros de rémunération indiciaire et 386 euros de primes.
- 2 199 euros : 1 786 euros de rémunération indiciaire et 413 euros de primes. »

Un troisième élément vient s’ajouter à ces 183 euros bruts : « Les heures supplémentaires et les gains liés à leur défiscalisation-désocialisation mis en œuvre par le gouvernement en 2019 ». Matignon détaille :

« Le gain moyen issu [de cette mesure] pour 2019 peut être estimé, pour une moyenne équivalente de 80 heures par an, à plus de 350 euros nets par an, soit environ 30 euros nets par mois. »

Ainsi, en additionnant 183 euros bruts et 30 euros nets, le cabinet de M. Philippe soutient que « cela revient bien à une augmentation mensuelle supérieure à 200 euros ».

3. Pourquoi le compte n’y est pas
•L’essentiel de la hausse remonte à février 2017, avant l’élection de Macron

En fait, Matignon compte large ici, puisque le salaire de référence retenu dans son calcul est celui de fin 2016, alors que le syndicat infirmier retient celui de février 2017. Or la différence est importante puisqu’il y a eu une forte augmentation entre ces deux dates : le salaire est passé de 1 630 à 1 748 euros environ. Mais cette hausse n’est pas intervenue « depuis le début du quinquennat », puisque Emmanuel Macron n’a été élu qu’en mai 2017.
•Des primes revalorisées mécaniquement

Les services du premier ministre ont compté quatre primes dans leurs chiffrages : la prime de service, la prime des 13 heures, la prime Veil et la prime spéciale de début de carrière. Deux d’entre elles, au moins (les primes de service et des 13 heures), ont augmenté mécaniquement depuis 2016 car elles sont basées sur l’évolution indiciaire brute, pour un total d’environ 27 euros.

D’autres primes ont-elles été revalorisées spécifiquement ? Contacté à plusieurs reprises, le ministère de la santé ne nous a pas répondu à ce sujet. Dans tous les cas, le ministère et les syndicats ne partent pas de la même base.
•Le décompte discutable de la défiscalisation des heures supplémentaires

Le calcul sur les heures supplémentaires, mesure mise en œuvre en 2019, pose également question. Pour parvenir à son chiffre d’environ 30 euros net par mois, Matignon se base sur la moyenne des heures supplémentaires indemnisées aux infirmiers en 2016. Or ce calcul se base sur l’ensemble des infirmiers, et pas uniquement sur les débutants. Le cabinet rappelle d’ailleurs qu’en « l’absence de données consolidées pour l’année 2019, l’hypothèse – très prudente – d’une stabilité de la moyenne des heures supplémentaires payées a été retenue », tout en rappelant au passage « que la moyenne de 80 heures par an est très en deçà du plafond d’heures supplémentaires annuelles ».

Mais « les heures supplémentaires sont un choix individuel, c’est douteux de les intégrer dans une évolution salariale », estime Thierry Amouroux, porte-parole du SNPI. Le syndicaliste ajoute que « même en ajoutant ces 30 euros aux 70 euros de salaire brut, on tourne autour de 100 euros ».
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En résumé, on ne peut pas dire, comme le fait Edouard Philippe, que le salaire des infirmiers débutants a été revalorisé de 200 euros par mois depuis le début du quinquennat. D’abord, parce que le premier ministre parle de « revalorisation de salaire » alors que son calcul est sur une base bien plus large, incluant primes et défiscalisation d’heures supplémentaires. Et, surtout, parce que l’essentiel de la hausse était déjà en vigueur en février 2017, soit avant l’élection d’Emmanuel Macron.

Assma Maad