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Le Monde.fr :Coronavirus : face à la commission d’enquête, Jérôme Salomon ne lâche rien

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr :Coronavirus : face à la commission d’enquête, Jérôme Salomon ne lâche rien

Le directeur général de la santé a été le premier responsable à répondre, mardi, aux questions précises des députés sur la gestion de la crise liée au Covid-19.

Par Chloé Hecketsweiler et Solenn de Royer

Publié le 17/06/2020

C’est une première audition très cadenassée qui s’est tenue mardi 16 juin en fin d’après-midi dans la salle Larmartine, enfouie dans les sous-sols de l’Assemblée nationale, au 101, rue de l’Université. D’abord parce que d’imposantes forces de sécurité quadrillaient le quartier, notamment l’esplanade des Invalides voisine, pour tenter de contenir la violence des casseurs s’étant joints aux manifestations des soignants. Ensuite parce que le professeur Jérôme Salomon, directeur général de la santé (DGS) et premier responsable à être entendu par la commission d’enquête parlementaire sur le Covid-19, a répondu de manière courtoise mais extrêmement contrôlée, donnant très peu de prise aux questions précises des députés.

La commission d’enquête, qui mènera ses travaux pendant six mois, souhaitait commencer ses auditions par l’actuel DGS, devenu une figure familière des Français au travers des points-presse qu’il menait tous les soirs, à 19 heures, pendant le confinement. « Un des visages de cette crise », a résumé le rapporteur (Les Républicains, LR), Eric Ciotti (Alpes-Maritimes).

Bras armé du ministère de la santé dans la gestion de l’épidémie, Jérôme Salomon connaît bien les arcanes du système de santé français. Conseiller de l’ancienne ministre Marisol Touraine, entre 2013 et 2015, cet infectiologue a ensuite été le conseiller d’Emmanuel Macron pendant la campagne présidentielle ; il l’avait alors alerté sur les insuffisances du dispositif en cas d’épidémie. « La France n’est pas prête », écrivait-il en 2016.

Dans la foulée de l’intervention du chef de l’Etat, dimanche soir 14 juin depuis l’Elysée, au cours de laquelle ce dernier s’est accordé un satisfecit sur la gestion de la crise, Jérôme Salomon s’est employé à défendre la ligne, pied à pied, ne reconnaissant aucune défaillance dans la réponse apportée par l’exécutif depuis l’apparition d’un nouveau virus en Chine, fin 2019. « La réaction a été extrêmement rapide », a-t-il assuré aux députés, mentionnant des messages d’alerte envoyés dans toute la France à partir du 14 janvier.

Esquiver les questions délicates
Comme lors de sa première audition, le 23 avril, devant la mission parlementaire (qui a rendu son rapport début juin, avant de se transformer en cette commission d’enquête, dotée de prérogatives élargies), le DGS s’est employé à esquiver les questions les plus délicates. « J’ai le sentiment que nous n’avons pas vécu la même période », lui a lancé, décontenancée, une députée de la commission.

Les élus sont revenus plusieurs fois à la charge sur la question des stocks stratégiques de masques chirurgicaux. Comment la France pouvait-elle être prête à affronter une pandémie avec tout juste 100 millions d’unités quand un rapport de Santé publique France, publié en mai 2019, recommandait d’en avoir un milliard en réserve ? Pourquoi s’être contenté d’une commande de 100 millions, en octobre 2018, après avoir décidé de la destruction de plusieurs centaines de millions d’unités non conformes ?

Jérôme Salomon a invoqué une « évolution de la doctrine » − la dissociation du stock « stratégique » et des stocks « tactiques » sous la responsabilité des établissements de santé, le passage d’un stock « dormant » à un stock « tournant » pour éviter le gâchis lié au remplacement des masques périmés − mais a fini par se perdre dans ses explications.

Relancé par le rapporteur de la commission d’enquête, Eric Ciotti, qui lui a demandé de confirmer qu’aucune commande n’a été passée jusqu’au mois de janvier 2020, il a admis d’un simple geste de la tête. Préférant ne pas s’étendre sur les mesures qu’il a prises, il a rappelé en revanche l’état déplorable du stock de 754 millions de masques chirurgicaux dont il a hérité. « Certains étaient même attaqués par les rongeurs », a-t-il lâché.

Confronté à ses contradictions
Sur les recommandations d’utilisation pour le grand public, plusieurs députés l’ont confronté à ses contradictions. « Vous avez expliqué le 29 février que le port du masque n’était pas la solution pour le grand public. Et le 22 avril, vous avez dit : “J’ai toujours plaidé pour l’accès grand public.” (…) Quel est votre avis ? », s’est interrogé le député (LR) de Vaucluse Julien Aubert. « Je n’ai pas d’opinion pour ou contre. Simplement, je dis que c’est compliqué à mettre en évidence », a-t-il éludé, invoquant des « recommandations internationales qui évoluent au fil du temps » et des études scientifiques partagées sur le sujet.

Si le mot « pénurie » est à de multiples occasions employé par les députés, jamais Jérôme Salomon ne le prononce. « Il y a quand même eu un moment où il y a beaucoup de personnes qui voulaient se faire tester et qui étaient symptomatiques, et qui n’ont pas pu le faire. Et on leur disait : “Restez chez vous parce qu’on n’a pas la possibilité de le faire.” Ça, c’est quand même une réalité », s’est emporté le député (LR) de l’Ain Damien Abad.

Questionné sur la parcimonie avec laquelle la France a utilisé les tests virologiques en comparaison à ses voisins, le DGS a préféré souligner les réticences des Français à se faire dépister. « Aujourd’hui, on a la capacité. Mais les personnes ont du mal à aller vers le laboratoire parce qu’il y a peut-être beaucoup, beaucoup d’explications », a-t-il avancé, concédant tout juste « qu’on aurait peut-être pu être plus pédagogues ».

« Il ne répond à rien, et noie le poisson »
A plusieurs reprises, Jérôme Salomon s’est fait recadrer par les députés, frustrés ou mécontents de ses « circonvolutions ». « Il ne répond à rien et noie le poisson. On ne sait pas en quoi il considérait la France comme pas prête, ni ce qu’il a fait pour préparer le pays », pestait par SMS un député de la commission, pendant l’audition.

La présidente (La République en marche) de la commission, Brigitte Bourguignon, qui a mené cette première séance avec discrétion, calme et fermeté, a elle-même mis en garde l’intéressé, demandant des « réponses précises » à des « questions précises ».

Le DGS n’a pas hésité pas à renvoyer vers Santé publique France ou d’autres agences pour les « détails ». « C’est tellement précis que je vais vous donner tous les stocks au quotidien, on va vous préparer cela », a-t-il avancé en réponse à une question sur les pénuries de médicaments (cinq molécules indispensables aux services de réanimation et de chirurgie sont toujours contingentées).

Interrogé à quatre reprises sur d’éventuels regrets, il a botté à chaque fois en touche, répétant que cette « crise inédite, massive, rapide, brutale et mondiale » avait pris tout le monde de cours, n’épargnant aucun pays. Les éventuelles failles du système ne sont évoquées qu’en creux, à travers « le retour sur expérience », ou « ce que les experts appellent “retex” », a-t-il précisé. Le périmètre du stock stratégique pourrait ainsi être revu « pour répondre encore mieux à d’éventuels besoins massifs des soignants dans les mois ou dans les années qui viennent ».

Son intervention, qui a duré près de quatre heures, n’a finalement pas apporté beaucoup plus d’éléments que sa première audition en avril. « C’était un tour de chauffe, nous sommes toujours en attente de vraies réponses et de précisions. Nous aurons sans doute besoin de le revoir pour aller au-delà du discours », estime un député.