Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Le Monde.fr : Coronavirus : les abattoirs, lieux confinés et foyers d’infections

il y a 1 semaine, par infosecusanté

Le Monde.fr : Coronavirus : les abattoirs, lieux confinés et foyers d’infections
Promiscuité, atmosphère froide et humide… autant de raisons avancées comme explications aux nombreuses infections au Covid-19 recensées, de la France aux Etats-Unis.

Par Thomas Wieder, Laurence Girard et Mathilde Gérard

Publié le 22/05/2020

Selon deux nouveaux décomptes officiels diffusés mercredi 20 et jeudi 21 mai, 109 cas d’infection au SARS-CoV-2 ont été détectés parmi les salariés de l’abattoir de Kermené, à Saint-Jacut-du-Mené, dans les Côtes-d’Armor sur 1 027 testés, et 56 employés de l’établissement Tradival de Fleury-les-Aubrais (Loiret) ont été contaminés sur 397 dépistés. Ces cas viennent s’ajouter aux 11 personnes testées positives au sein de l’abattoir de volailles Arrivé, à Essarts-en-Bocage, en Vendée. Tous n’ont pas développé de symptômes et on est loin d’une nouvelle vague, mais ces abattoirs français ont bien été des foyers d’infection.

La situation n’est pas spécifique à la France : Allemagne, Australie, Espagne, Irlande… dans la plupart des pays touchés par la pandémie de Covid-19, des « clusters » ont été identifiés dans des abattoirs et usines de transformation de viande, avec parfois une issue fatale, comme pour trois salariés décédés de l’usine Cranswick dans le Yorkshire du Sud, au Royaume-Uni. C’est aux Etats-Unis que les employés de l’agroalimentaire paient le plus lourd tribut au virus : selon un décompte du réseau indépendant d’information sur l’alimentation FERN, 16 850 cas y étaient recensés au 21 mai au sein des abattoirs, et 64 personnes en sont mortes.

Au même titre que d’autres lieux fermés et de promiscuité, comme les prisons ou les foyers de migrants, les abattoirs semblent avoir été un théâtre idéal pour la propagation du virus. Ces derniers mois, alors qu’une grande partie de la planète se confinait et que la demande en viande grimpait en supermarchés, les fournisseurs ont continué de fonctionner à plein régime.

Habitats vétustes et surpeuplés
L’Agence régionale de santé (ARS) de Bretagne, qui a mené les dépistages dans l’abattoir de Kermené, assure que tous les gestes barrières y ont été respectés. L’entreprise, propriété et fournisseur de viande et de charcuterie de l’enseigne des magasins E. Leclerc, est un des plus grands établissements de ce genre en France, employant près de 3 400 personnes. Les salariés de l’industrie de la viande sont déjà soumis à de nombreuses normes de sécurité sanitaire. Blouses, charlottes, bottes et masques font partie du quotidien, même en dehors des périodes épidémiques.

Stéphane Douchain, délégué syndical FGA-CFDT chez Tradival, a été touché par le Covid-19 mi-mars. « La direction a décidé de renforcer les mesures de protection des salariés à partir du 21 mars, raconte-t-il. L’usage du masque a été imposé depuis le parking et jusque dans les vestiaires. Mais le point noir pour nous, c’est le vestiaire, exigu, et dans lequel tout le monde ne garde pas les protections. » Fermé le 18 mai, le site pourrait rouvrir lundi 25 mai, maintenant que tous les salariés ont été testés et les personnes positives isolées. Un plan prévoyant notamment la réorganisation des espaces collectifs devrait être présenté aux représentants du personnel vendredi.

Pour expliquer ce phénomène, l’accent a d’abord été mis sur les conditions de vie des ouvriers, dont près de 80 % sont des travailleurs détachés d’Europe de l’Est

En Allemagne, la première contamination à grande échelle dans l’industrie de la viande a été révélée le 28 avril : 300 personnes testées positives dans un abattoir à Birkenfeld (Bade-Wurtemberg), parmi lesquelles 200 ouvriers roumains. Depuis, la liste des établissements concernés s’est allongée et on en recense une dizaine au total, la plupart situés dans les Länder de l’Ouest, où se concentre la majorité des quelque 130 000 ouvriers du secteur.

Pour expliquer ce phénomène, l’accent a d’abord été mis sur les conditions de vie des ouvriers, dont près de 80 % sont des travailleurs détachés d’Europe de l’Est, Roumanie et Bulgarie en tête. Employés dans le cadre de contrat de sous-traitance, beaucoup d’entre eux sont logés dans des habitats collectifs souvent vétustes et surpeuplés, d’où ils rejoignent généralement leur lieu de travail par autobus.

Autant de lieux confinés et donc propices à la diffusion du virus, ont rappelé les syndicats, pour qui la propagation du Covid-19 ne fait que mettre en lumière une situation qu’ils dénoncent depuis des années. Il aura d’ailleurs fallu attendre cette épidémie pour que le gouvernement se décide à « faire le ménage » dans le secteur, selon l’expression du ministre du travail, Hubertus Heil, qui, mercredi 20 mai, a annoncé qu’il allait interdire le recours aux contrats de sous-traitance à partir de 2021.

En France aussi, le syndicat Force ouvrière interpelle les employeurs des industries de la viande sur « la spécificité des travailleurs détachés et de la sous-traitance », interrogeant les conditions de logement, de transport et la compréhension des mesures de sécurité pour des personnes ne maîtrisant parfois pas le français. Chez Tradival, la sous-traitance représente près d’un quart des effectifs.

Reste qu’il ne s’agit peut-être là que d’une partie du problème. C’est l’avis de Christian Drosten, chef de l’institut de virologie à l’hôpital de la Charité, à Berlin, et l’un des experts les plus reconnus au monde sur le Covid-19. « Il faut se demander si ces conditions d’habitation précaires expliquent tout, où s’il n’y a pas aussi un autre facteur qui joue », a-t-il expliqué, mardi, dans son podcast vidéo diffusé sur le site de la chaîne NDR. M. Drosten pense aux températures qui règnent dans les abattoirs, « proches de celles d’un réfrigérateur », ce qui pourrait être une donnée essentielle dans le cas d’un virus connu pour être particulièrement résistant au froid.

Difficultés socio-économiques
Gilles Salvat, directeur général délégué de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), pointe aussi les températures. « En atelier de découpe, la moyenne est de 4 à 8 °C. Ce sont des atmosphères très froides et humides, favorables à la survie du virus. Dans ces ateliers, la proximité des personnes peut être très importante, et avec l’humidité, les masques perdent de leur capacité de filtration et tiennent rarement 4 heures. » Chez Tradival, c’est d’ailleurs sur les postes de découpe qu’ont été dépistées la majorité des personnes infectées.

Aux Etats-Unis, les centres de contrôle et de prévention des maladies (CDC) insistent sur les conditions de travail dans une étude du 8 mai portant sur les abattoirs. Leur rapport signale la « difficulté de maintenir une distance d’au moins 2 mètres entre deux salariés sur les lignes de production » et « le rythme et les exigences physiques du travail », qui compliquent le strict respect du port du masque. Les CDC évoquent également des « difficultés socio-économiques qui ont pu entraîner la venue au travail de personnes malades ».

Un point fait consensus à ce jour : les animaux abattus n’ont pas été le point d’entrée du virus dans ces établissements

Le syndicat de la Confédération paysanne dénonce pour sa part « les grands abattoirs industriels », affirmant que « ces immenses usines imposent des cadences de travail infernales, au détriment du bien-être de leurs salariés et des animaux », et la FGA-CFDT demande « la reconnaissance du Covid-19 comme maladie professionnelle » pour les salariés de l’agroalimentaire.

Un point fait consensus à ce jour pour les scientifiques : les animaux abattus n’ont pas été le point d’entrée du virus dans ces établissements. Pour Gilles Salvat, « les animaux de rente [destinés à l’élevage] ne sont pas porteurs infectés de ce coronavirus. Cela a été testé par des études expérimentales chinoises et allemandes, qui ont inoculé des cochons et des volailles, et il n’y a pas eu d’infection. » Quant au consommateur qui s’inquiéterait d’une possible contamination alimentaire, l’Anses se veut rassurante. « La transmission se fait par les voies respiratoires, pas digestives, rappelle M. Salvat. Il y a eu 14 000 publications dans des revues à comité de lecture depuis le début de l’épidémie, s’il y avait eu des cas de transmission alimentaire, on s’en serait rendu compte. »

Thomas Wieder(Berlin, correspondant), Laurence Girard et Mathilde Gérard