Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Le Monde.fr : Covid-19 : « L’hôpital n’a pas les moyens d’affronter la deuxième vague épidémique »

il y a 1 semaine, par infosecusanté

Le Monde.fr : Covid-19 : « L’hôpital n’a pas les moyens d’affronter la deuxième vague épidémique »

TRIBUNE

Faute de moyens, la seule solution pour freiner la progression du virus repose sur le respect par tous des mesures barrières, selon la Fédération des infirmiers de réanimation.

Publié le 17/10/2020

Les messages contradictoires sur la situation sanitaire actuelle rendent la réalité de cette crise difficile à appréhender. En tant que Fédération nationale des infirmiers de réanimation (FNIR), nous portons la voix de ceux exerçant en réanimation, dans tous types d’hôpitaux sur tout le territoire. Nous sommes des professionnels expérimentés, connaissant précisément le fonctionnement de nos services, leurs capacités comme leurs limites. Le monde de la réanimation éprouve actuellement une grande inquiétude quant à l’évolution de la situation, basée sur plusieurs constats.

L’hôpital n’a pas les moyens d’affronter la deuxième vague épidémique telle qu’elle s’annonce. Seule une diminution de la diffusion du virus permettrait de limiter les admissions en réanimation et la surmortalité.

Deux facteurs déterminants ont permis à l’hôpital de s’adapter face à la première vague : d’abord, le territoire n’a pas été touché de façon homogène, ce qui a permis l’envoi de renforts massifs de personnels et de matériel des zones moins impactées vers celles en difficulté, et le transfert de patients des zones les plus touchées vers les plus épargnées. Ensuite, la forte déprogrammation des activités de soins non urgents a permis de libérer des lits et du personnel, et d’utiliser les blocs opératoires et salles de réveil pour y faire de la réanimation.

Des services surchargés
La situation actuelle est différente. Si les prévisions épidémiologiques se confirment, cette nouvelle vague sera plus haute et plus durable. Nous ne pourrons pas lui faire face, d’abord par manque de places en réanimation : le pays disposait de 5 000 lits de réanimation avant la première vague épidémique et c’est toujours le cas aujourd’hui. L’Etat annonce 12 000 lits de réanimation mobilisables, en ouvrant 7 000 lits supplémentaires… Mais ils ne sont pas équipés du matériel adapté pour ces soins complexes et aucune réserve de professionnels n’existe pour les ouvrir.

Tous les services de réanimation pourraient être débordés dès la mi-novembre par les seuls patients atteints de Covid-19, si l’épidémie maintenait son rythme actuel. Et de nombreuses personnes, habituellement hospitalisées en réanimation pendant la période hivernale pour d’autres raisons, s’ajoutent à ce chiffre. Les « accidents de la vie » alimentent tous les jours les services de « réa » : accidents graves, comas, complications de pathologies chroniques, infections graves, détresses respiratoires… Le confinement, lors de la première vague, a diminué leur nombre ; ce ne sera pas le cas pour cette nouvelle vague.

Il est crucial de maintenir une activité de soins programmée, afin de ne pas faire perdre de chances aux patients hors Covid-19. Mais sans déprogrammation, il est impossible de créer des lits de réanimation dans les blocs opératoires, comme lors de la première vague. Et l’activité chirurgicale programmée nécessite elle aussi des lits spécialisés : chirurgie cardiaque, neurochirurgie, chirurgies lourdes diverses, activité de greffe, etc.

La prise en charge de patients adultes dans les réanimations pédiatriques, comme au printemps, ne sera pas non plus possible, ces services faisant actuellement face à une activité soutenue liée aux épidémies saisonnières touchant l’enfant. Les transferts de personnels ou de patients entre régions resteront quant à eux anecdotiques, puisque toutes les régions sont plus ou moins touchées.

Formation insuffisante
Nous ne pourrons pas faire face, en raison du manque de personnels. L’hôpital fonctionne en sous-effectif chronique depuis des années : avant la première vague, 480 lits de réanimation étaient fermés faute de soignants.

Des infirmiers ont été formés en quelques heures pour renforcer les effectifs. Nous dénonçons le fait qu’une formation de quatorze heures ait été recommandée par notre ministère de tutelle pour la deuxième vague de Covid-19, car cela est trop rudimentaire pour prendre en charge des patients si fragiles. L’insuffisance de cette formation entraîne un stress supplémentaire chez ces personnels, conscients qu’un infirmier ne peut offrir une prise en charge adaptée qu’après au moins une année d’expérience en réanimation. En France, malgré un enseignement généraliste, les infirmiers ne sont pas interchangeables ! C’est la formation et l’expérience de chaque professionnel qui déterminent la qualité des soins prodigués.

Ces renforts ne pourront pas être détachés de leur service d’origine comme en début d’année, en raison du sous-effectif aggravé par l’épidémie. En réanimation comme dans les autres services, la fatigue causée par la première vague est omniprésente. A celle-ci s’ajoute l’amertume suscitée par les mesures insuffisantes accordées à la suite du Ségur de la santé, qui s’est déroulé du 25 mai au 10 juillet. De nombreux professionnels ont quitté l’hôpital depuis la première vague ; les autres risquent de ne pas supporter la nouvelle confrontation. Une enquête de l’ordre national des infirmiers, mise en ligne le 11 octobre, révèle que 57 % des infirmiers interrogés seraient en état d’épuisement professionnel depuis le début de la crise.

« Evitons un reconfinement »
L’hôpital se réorganise complètement, mais cela ne suffira pas. L’unique solution pour limiter la gravité de la vague épidémique consiste à respecter scrupuleusement les mesures barrières et à adopter, individuellement et collectivement, des comportements limitant au strict nécessaire les risques de transmission.

Nous en appelons à la mobilisation immédiate de toutes et tous. Evitons ensemble un reconfinement dramatique pour notre pays. Sans vos efforts, le choc sera dévastateur pour l’hôpital et donc pour la santé de chacun sur de longues années.

Enfin, nous appelons à une accélération des réformes pour la profession infirmière et à l’intégration réelle des paramédicaux dans la gouvernance de santé. Le lien entre niveau de formation des infirmiers et santé de la population est avéré. Une formation complémentaire pour les infirmiers de réanimation est nécessaire et urgente pour apporter à nos concitoyens un niveau de prise en charge équivalent à celui des pays de même niveau socio-économique.

Adrien Constan, cadre de santé en réanimation et membre du conseil d’administration de la Fédération nationale des infirmiers de réanimation (FNIR) ; Anne-Sophie Debue, infirmière en médecine intensive réanimation, membre du conseil d’administration de la FNIR ; Claire Fazilleau, cadre supérieure en réanimation, membre du conseil d’administration de la FNIR ; Paulo Ferreira, cadre de santé en réanimation infantile, membre du conseil d’administration de la FNIR ; Bérengère Huet, infirmière en médecine intensive réanimation, secrétaire de la FNIR ; Sylvie L’Hotellier, infirmière en réanimation, membre du conseil d’administration de la FNIR ; Aurélia Papin, infirmière en médecine intensive réanimation, trésorière de la FNIR ; Laurent Poiroux, infirmier de réanimation PhD, cadre supérieur de santé, membre du conseil d’administration de la FNIR ; Sabine Valera, infirmière en réanimation et présidente de la FNIR.

Collectif