Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Monde.fr : Covid-19 : aux urgences de Toulon, « on soigne les gens pour ce qu’ils ont, pas pour ce qu’ils sont »

8 janvier, par infosecusanté

Le Monde.fr : Covid-19 : aux urgences de Toulon, « on soigne les gens pour ce qu’ils ont, pas pour ce qu’ils sont »

Par Chloé Hecketsweiler

Publié le 08/01/2022

REPORTAGE

Face à l’envolée des contaminations dans le Var depuis la mi-décembre 2021, le service des urgences de l’hôpital Sainte Musse a été réorganisé afin d’absorber l’afflux de patients, souvent non vaccinés.

Sur la bande-son de l’appel au SAMU, trop épuisé et essoufflé, Roland lâche seulement quelques mots en réponse aux questions du médecin qui a pris l’appel, ce jeudi 6 janvier. Les premiers symptômes du Covid-19 sont apparus au lendemain du Nouvel An et, en quelques jours, le virus l’a mis à terre. Arrivé en ambulance dans la matinée, le voilà allongé dans l’un des box des urgences de l’hôpital Sainte Musse à Toulon, une pièce lumineuse et épurée, à l’image de l’édifice, inauguré en 2011.

En jogging noir, ses chaussons encore aux pieds, une chaîne en or avec un pendentif Afrique autour du cou, ce retraité de 78 ans, qui supervisait autrefois des équipes de scaphandriers aux quatre coins du monde, est passé entre les mailles de la vaccination. « Je suis un complotiste, dit-il en éclatant de rire, le regard espiègle derrière ses grandes lunettes. Un docteur européen qui officie dans les pays africains sait beaucoup mieux soigner certaines maladies », poursuit-il plus sérieusement, en référence au Marseillais Didier Raoult.

Puis sa voix se brise. « Maintenant, je fais un constat… On va se faire vacciner. J’espère que tout va bien se passer. Je pense que cela a été pris à temps, lâche ce père de famille, qui avait refusé toute invitation à Noël et au Jour de l’an afin de se protéger. Mais Macron, il faut qu’il arrête de monter les Français les uns contre les autres. Tout individu a le droit d’être soigné. Tout individu a le droit de faire une erreur. Il faut qu’il l’admette, mais il ne l’admet pas. C’est à cause de nous, dit-il. Mais il faut qu’il arrête », implore-t-il, la voix étreinte par un sanglot. Il n’est pas le seul à avoir été choqué par la petite phrase du président de la République : « Les non-vaccinés, j’ai très envie de les emmerder. » Au service d’urgences, les médecins le disent volontiers : « On soigne les gens pour ce qu’ils ont, et pas pour ce qu’ils sont. »

La phrase peut paraître angélique, mais, sur les 150 patients qui se présentent en moyenne chaque jour, beaucoup ont fait des « erreurs », comme faire du vélo sans casque, rouler trop vite sur l’autoroute, oublier de prendre ses médicaments, ou en avaler trop. On n’en déploie pas moins les grands moyens pour aller les chercher – parfois en hélicoptère – et les soigner. « Une fois arrivés ici, les patients cogitent », souligne Fanny Bardet, urgentiste, en désinfectant soigneusement son stéthoscope, avant de se frictionner les mains au gel hydroalcoolique. « A la perspective de passer huit jours dans un lit de réanimation, certains se disent : si j’avais su… »

« Jamais je n’ai été malade comme ça »
En blouse bleue et charlotte à fleurs, Thomas Colombani s’affaire avec des gestes précis autour de sa patiente. « On est devenus des robots sur le Covid », plaisante l’infirmier, tout en posant des patchs pour l’électrocardiogramme et en jetant un œil aux constantes sur le moniteur. Allongée dans un box, sous la couverture à cœurs qu’elle a pris le temps d’emporter, Teresa n’en mène pas large depuis que son test est revenu positif. « Mon fils me dit que c’est banal, comme une grippe, mais je ne suis pas d’accord. Jamais je n’ai été malade comme ça », explique cette mère de famille de 60 ans, furieuse de la négligence de son fils, qui lui a « refilé » le Covid-19 le soir de Noël. Ce jour-là, il se savait cas contact et commençait à avoir des symptômes, mais n’a pas fait de test. Dans la famille, personne n’est immunisé « par peur de la mort », dit Teresa, effrayée par ce vaccin « pas fiable », sur lequel « on manque de recul ».

Deux box plus loin, Marité – dont le test est revenu négatif – se méfie aussi du vaccin. Et puis, « le Covid, c’est rien. Très peu de personnes ont des formes graves », estime cette retraitée de 69 ans, cheveux teints auburn et lèvres maquillées, « en bonne santé ».

Chaque jour, sous des versions différentes, les soignants entendent les mêmes histoires. « On constate une telle désinformation », soupire Catherine Bouvet-Velly, « en colère » au mois d’août face à ces patients qui ne voulaient « rien entendre », malgré la marée montante à l’hôpital. « A un moment donné, je me suis dit : ça ne sert à rien d’être en colère, restons pédagogiques, continuons à partager ce que nous voyons sur le terrain. Mais c’est désespérant », se désole l’urgentiste, masque FFP2 sur le visage, gilet du SAMU passé sur une polaire noire. « Jusqu’où faut-il aller ? », s’interroge-t-elle, se remémorant l’exemple d’un homme d’une cinquantaine d’années, intubé en catastrophe après avoir refusé à deux reprises d’être hospitalisé les jours précédents.

Face à l’envolée des contaminations dans la région depuis la mi-décembre 2021 (l’incidence dépasse 1 500 cas pour 100 000 habitants dans le Var), le service a été réorganisé pour faire face à l’afflux de patients. L’ancienne salle d’attente des urgences a été convertie en unité Covid-19 éphémère : pour délimiter l’espace, de grands paravents recouverts de draps ont été installés face à l’accueil. De l’autre côté, quelques brancards ont été disposés sur le sol carrelé au milieu des bouteilles d’oxygène, des pieds à perfusion et des chariots métalliques. Il est encore tôt, la salle est vide, mais, le 31 décembre 2021, 12 patients y étaient alignés. « C’était les “Covid de Noël” et maintenant, nous commençons à voir les “Covid du Nouvel An” », commente Kateryne Paoli, cadre supérieure, qui supervise le personnel paramédical.

Un planning et un téléphone en main, elle fait le point sur les lits disponibles « dans les étages », pour hospitaliser les malades qui ont besoin d’interventions ou d’examens urgents. Ce jeudi matin, mission accomplie : tous les patients ont trouvé une place, plus un brancard ne traîne dans les couloirs, devenus silencieux. Mais, chaque jour, le jeu des chaises musicales recommence, ce que, dans le jargon, on appelle le « bed management ». Sur les 750 lits d’hospitalisation de Sainte Musse, seuls six lits de médecine sont disponibles. « On refera le point en fin d’après midi – entre-temps, il y aura eu des décès, des gens partis en ambulance –, mais cela ne va pas nous libérer 25 lits, faut pas se leurrer », lance cette femme énergique, qui n’hésite pas à donner un coup de main pour pousser les brancards ou faire un bilan quand ses équipes sont débordées.

Au 4 janvier, selon le dernier bilan de l’Agence régionale de santé (ARS), plus de 300 personnes étaient hospitalisées en médecine et 85 en soins critiques, pas loin des pics atteints au printemps 2021, quand le Var avait été submergé par la vague liée au variant Alpha du SARS-CoV-2. A partir de l’été 2021, il a été remplacé par le Delta, qui, lui-même, est en train de céder du terrain à Omicron (un peu plus de 40 % des cas diagnostiqués par le laboratoire de Sainte Musse). Pour le directeur général de l’hôpital de Toulon, Yann Le Bras, l’impact de cette nouvelle vague est « difficile à prédire », explique-t-il aux chefs de service, réunis en cellule de crise dans une grande pièce dont les fenêtres s’ouvrent sur le Faron et le Coudon, montagnes emblématiques de Toulon.

Dans l’incertitude, l’ARS a demandé à tous les établissements d’« augmenter leur capacitaire », selon les mots employés par l’administration. « On ne peut pas faire davantage », lance à l’assemblée Laurent Ducros, chef du service de réanimation, à qui il a été demandé de passer de 20 à 25 lits de réanimation. Seule marge de manœuvre : transformer quelques lits d’unité de surveillance continue (USC) en réanimation, ce qui ne résout pas vraiment le problème. « Les évacuations sanitaires se font au compte-gouttes, et les critères d’admission ont déjà été resserrés », prévient-il. A ses côtés, le service Covid-19 de la pneumologue Clarisse Audigier-Valette fait antichambre pour la réanimation, avec des patients graves traités par oxygénothérapie à haut débit ; mais les entrées ont beaucoup augmenté depuis le mois de novembre. L’état de certains malades risque de se dégrader, et « dans quinze jours, cela va faire pression sur la réa », alerte-t-elle, précisant qu’il s’agit de patients plutôt jeunes – entre 19 et 68 ans –, pour lesquels il n’y a pas de limitation de soins.

« On fait ce qu’on peut avec les moyens qu’on a »
L’après-midi, le couloir du secteur non dédié au Covid-19 s’est rempli de brancards. Plus un n’est disponible pour l’ambulance et les pompiers qui reviennent avec de nouveaux malades. Ils patientent dehors, agacés de toutes ces interventions « pour rien » et du battage médiatique autour du Covid-19, « très loin de la réalité de terrain ». A l’intérieur, Erika Marchand zigzague entre les brancards – une présence rassurante pour les patients, qui attendent parfois pendant des heures le résultat de leur bilan ou leur tour pour un scanner. « Beaucoup de personnes âgées vont passer la nuit là, regrette cette aide-soignante, qui fêtera bientôt ses vingt ans d’urgences, en regardant une vieille dame assise dans sa blouse trop grande, le regard perdu. On fait ce qu’on peut avec les moyens qu’on a. »

Et ce n’est que le début de la soirée. Devant l’accueil, la file des petits et grands maux commence à s’allonger : entorse, blessure à la main, plaie à l’œil et Covid-19. Toujours. Chacun se voit assigner un score de gravité de 1 à 5. « Notre métier, c’est de traiter les situations urgentes, rappelle l’urgentiste Claude Duranseaud. Quand on dit cinq heures d’attente, c’est pour les patients qui utilisent les urgences comme centre de consultation sans rendez-vous. Si vous êtes dans un état grave, vous êtes pris tout de suite. » Une fois une première évaluation réalisée aux urgences, certains examens et interventions peuvent attendre. « On a arrêté de faire des scanners à tout le monde ! », lance-t-il en montrant les montagnes de clichés radiologiques qui s’entassent dans l’armoire du secrétariat parce que les patients ont oublié de venir les chercher.

Au centre de régulation du 15, une grande partie des appels relève aussi de la médecine générale, mais cela fait bien longtemps que les « gardes » ont disparu en ville. Un casque sur les oreilles, deux écrans devant elle, Nadia Gosselin-Tayeb a pour mission de trier les appels en fonction du niveau d’urgence : une patiente atteinte de la maladie de Parkinson qui s’est embrouillée dans sa posologie, une mère inquiète pour sa fille qui a 38,2 °C de fièvre, un monsieur aux idées noires qui habite au rez-de-chaussée et menace de se jeter du 10e étage, une jeune femme enceinte, pas vaccinée contre le Covid-19, qui souffre, selon sa belle-mère, d’un « coup de froid » et a du mal à respirer… Les médecins – des urgentistes ou des généralistes exerçant en ville – prennent ensuite le relais, en essayant de ne pas perdre leur calme face à des « patients » pas très patients, qui appellent le 15 pour un simple conseil. Ils n’ont que quelques minutes pour décider de faire partir une ambulance. « Le doute profite toujours au patient », souligne Nadia Gosselin-Tayeb.

Jason, 26 ans, a, lui, attendu de se sentir vraiment mal avant d’appeler. « Je ne voulais pas encombrer l’hôpital », explique ce jeune couvreur, baraqué et tatoué, qui a des symptômes du Covid-19 depuis le Nouvel An. « Je respire de plus en plus difficilement, je n’arrive même plus à me lever », souffle le jeune homme, transporté ici par les pompiers. « Mon médecin m’a dit de me faire vacciner mais j’avais trop peur des effets secondaires. L’un des mes collègues – un grand gaillard, rugbyman – a eu le visage paralysé suite à la vaccination. Je me suis dit : ça va me tuer, confie ce père de famille, dont la femme s’est fait vacciner à contrecœur pour garder son emploi dans un établissement de santé. Si j’avais su, je l’aurais fait. Mais ça me fait quand même peur. »