Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Le Monde.fr : Covid-19 : la semaine où Macron s’est converti au couvre-feu

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Le Monde.fr : Covid-19 : la semaine où Macron s’est converti au couvre-feu

La deuxième vague de l’épidémie a contraint le gouvernement à revoir sa gestion. Récit d’une semaine de débats et d’influences au sein du pouvoir.

Par Chloé Hecketsweiler, Alexandre Lemarié, Olivier Faye et Solenn de Royer

Publié le 17/10/2020

Dans un restaurant de Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques), lors de l’entretien télévisé d’Emmanuel Macron annonçant le couvre-feu, le 14 octobre.
Dans un restaurant de Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques), lors de l’entretien télévisé d’Emmanuel Macron annonçant le couvre-feu, le 14 octobre. BOB EDME / AP
Le coronavirus est entré par effraction à l’Elysée. Encore. Ce vendredi 9 octobre, Emmanuel Macron a les chiffres sous les yeux : plus de 20 000 nouveaux cas viennent d’être diagnostiqués dans tout le pays sur une journée. Un record depuis que la France s’est mise à tester massivement sa population. Le chef de l’Etat ne s’attendait pas à ce que le rebond intervienne aussi tôt. En juillet, rappelle son entourage, les scientifiques prédisaient que la reprise de l’épidémie ne se manifesterait pas avant octobre ou novembre. Mais le Covid-19 a déjà refait son nid. Il n’est plus temps de vanter les mérites du plan de relance ou d’espérer dessiner les « jours heureux ». « Il y a un maître des horloges qui s’appelle le Covid », doit bien reconnaître Emmanuel Macron. La deuxième vague est là.

Cela fait des semaines que le ministre de la santé, Olivier Véran, joue les Cassandre. Mais l’attention qui lui est portée a fléchi. Après tout, se dit-on, le neurologue prêche pour sa paroisse, celle des scientifiques, qui portent ostensiblement le masque sur les plateaux de télévision pour montrer à quel point le péril reste majeur. Dans le labyrinthe du ministère de l’avenue Duquesne, monolithe froid comme un hôpital, les équipes assument de défendre une « ligne sanitaire dure ». Voilà qu’on les écoute à nouveau.

« La santé », comme on l’appelle dans les couloirs du pouvoir, a une idée à vendre pour freiner la propagation du virus : un couvre-feu, à l’image de celui instauré en Guyane après le confinement. Fin septembre, le conseil scientifique suggérait déjà de le mettre en place « pour une durée limitée par exemple de quinze jours dans un nombre limité de métropoles ». Mais l’exécutif préférait reculer l’heure des « décisions difficiles » suggérées par le président de l’instance, Jean-François Delfraissy.

« Ce n’est pas une courbe, c’est un mur ! »
Le premier ministre, Jean Castex, achète tout de suite cette nouvelle proposition. Lui aussi est un « dur » sur le plan sanitaire. Lorsqu’il coordonnait la stratégie de déconfinement du pays, au printemps, il s’était affronté au ministre de l’éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, trop pressé selon lui de rouvrir les écoles.

« J’ai vu les chiffres. Ce n’est pas une courbe, c’est un mur ! », souffle le chef du gouvernement devant ses proches. Des projections réalisées par l’Institut Pasteur prévoient que les services de réanimation dans les hôpitaux pourraient être saturés à la mi-novembre. En Ile-de-France, les modèles montrent que, si rien n’est fait, entre 800 et 1 000 lits de réanimation pourraient être occupés par des patients Covid-19 d’ici à la fin d’octobre. Ce n’est pas encore le niveau de la première vague – 2 700 lits avaient été mobilisés au pic de l’épidémie –, mais cela impose quand même de déprogrammer un grand nombre d’interventions chirurgicales.

Emmanuel Macron, néanmoins, a du mal à se faire à l’idée du couvre-feu. Une telle chape de plomb contrevient à sa stratégie de la rentrée consistant à « vivre avec » le virus. La crise économique et sociale l’inquiète tout autant que la crise sanitaire. Mais il faut bien casser cette satanée courbe ; la population le réclame. « Nous avons vu les sondages, il y a une appétence pour des mesures fortes », note un conseiller de l’exécutif.

Le président de la République se convertit donc au principe au cours du week-end des 10 et 11 octobre. Mais il faudra que le couvre-feu soit appliqué seulement aux zones d’alerte maximale, afin d’en limiter les effets néfastes. Reste en suspens une question cruciale : à quelle heure envoie-t-on les Français se coucher ?

17 heures, 20 heures ou 22 heures ?
Lundi, Jean Castex se rend sur Franceinfo pour préparer l’atterrissage de la prise de parole présidentielle prévue deux jours plus tard. La France connaît « une deuxième vague forte », prévient le premier ministre. L’opinion lève une oreille, contrairement à son intervention du 11 septembre. Sa déclaration solennelle depuis le perron de l’hôtel de Matignon, censée administrer un « électrochoc » de peur, avait eu l’effet d’un pétard mouillé.

Le chef de l’Etat, de son côté, reçoit à l’Elysée les membres du conseil scientifique. Ces derniers viennent d’entendre Aurélien Rousseau, directeur général de l’Agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France, et son homologue des Hauts-de-France, Benoît Vallet, qui ont manifesté leur inquiétude : une semaine de plus avant de prendre de nouvelles mesures, c’est une semaine de trop. Certains membres du conseil préconisent d’imposer le couvre-feu dès 17 heures, comme en Guyane à la fin juin… Le coup est rude.

Le débat atterrit le lendemain sur la table du conseil de défense sanitaire. Aucun arbitrage n’est pris, par « peur des fuites », assure un proche d’Emmanuel Macron. Ce dernier n’a pas supporté de voir étalée dans la presse la remontrance qu’il avait exprimée début septembre sur les ratés en matière de tests. En théorie, l’instance est soumise au « secret-défense ».

Une dizaine de membres du gouvernement concernés par la crise sanitaire se réunissent en fin de journée à Matignon autour de Jean Castex pour évoquer les annonces à venir. Les avis sont partagés sur l’heure d’application du couvre-feu. « La santé » veut 20 heures. Bercy, par la voix du ministre de l’économie, Bruno Le Maire, penche plutôt pour 22 heures, tout comme sa collègue de la culture, Roselyne Bachelot. Le premier veut préserver l’économie, la seconde les salles de spectacle et les cinémas.

Darmanin contre le couvre-feu
Le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, va plus loin : il rejette l’idée même du couvre-feu. L’ancien maire de Tourcoing (Nord) craint que la population n’adhère pas à une telle privation de liberté, après avoir déjà dû digérer le confinement, le port du masque obligatoire, la fermeture des bars et autres restrictions en tous genres. Surtout, une telle mesure risque à ses yeux d’alimenter la fracture sociale entre les plus privilégiés, qui pourront se réfugier dans leur résidence secondaire le week-end, et les premiers de corvée, condamnés à rester chez eux.

Et puis, les policiers sont à cran. Il ne veut pas leur imposer une charge de travail supplémentaire. « Darmanin sait qu’en banlieue il ne va pas dire aux types qui attaquent des commissariats au mortier : “Après 21 heures, vous regardez Nicolas et Primprenelle” , souligne un macroniste, qui ajoute : Véran, lui, voulait rassurer son administration. Chacun voit midi à sa porte. »

Emmanuel Macron tranche la poire en deux lors du conseil des ministres, le lendemain : ce sera 21 heures. L’Elysée veut croire que cela suffira à avoir un impact positif sur la situation sanitaire tout en épargnant le plus possible la vie économique et culturelle. « Le président s’est battu pour nous jusqu’au dernier moment. Les scientifiques veulent fermer le pays », regrette le producteur de théâtre Jean-Marc Dumontet, proche du chef de l’Etat. Alors que le conseil touche à sa fin, Emmanuel Macron entre dans une colère noire en consultant ses alertes : Le Parisien révèle qu’il vient tout juste d’examiner avec ses ministres un décret rétablissant l’état d’urgence sanitaire.

Une telle fuite est inacceptable à ses yeux. Quelques minutes plus tard, une dizaine de membres du gouvernement se retrouvent autour de lui pour un dernier échange. Amélie de Montchalin et les fonctionnaires, Frédérique Vidal et les étudiants, Jacqueline Gourault et les élus locaux… Emmanuel Macron veut savoir comment leurs publics respectifs vont réagir aux annonces. « Nous sommes dans la psychologie politique, beaucoup plus que lors de la première vague », note un conseiller ministériel. L’interview du soir, sur TF1 et France 2, a justement pour but de créer un « effet blast » dans la population.

« Nous sommes dans une situation qui est préoccupante et qui justifie que nous ne soyons ni inactifs ni dans la panique », explique le chef de l’Etat, qui se veut en même temps rassurant pour les 20 millions de téléspectateurs présents devant leur poste : « Nous n’avons pas perdu le contrôle. » Pas question de replonger dans les affres du confinement, même au niveau local. « A date », précise-t-on néanmoins au sein de l’exécutif. Car tout le monde sait que, dans cette crise, le maître des horloges n’habite pas à l’Elysée.