Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Monde.fr : Covid-19 : le bilan officiel est de 5 millions de morts dans le monde, mais il pourrait être en réalité trois fois plus élevé

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : Covid-19 : le bilan officiel est de 5 millions de morts dans le monde, mais il pourrait être en réalité trois fois plus élevé

Des calculs fondés sur l’excès de mortalité évaluent les décès réels à 17 millions, l’équivalent de la population des Pays-Bas.

Par Delphine Roucaute

Publié le 17/11/2021

L’Europe contribue désormais à plus de la moitié des nouveaux décès liés au Covid-19 dans le monde. En particulier la Russie, l’Ukraine et la Roumanie. Rien d’étonnant, puisque le continent est au cœur de la reprise épidémique qui s’installe depuis quelques semaines au gré des premiers frimas de l’hiver. Le chiffre n’en reste pas moins inquiétant, alors que l’Europe représentait jusque-là un peu plus du quart des quelque 5 millions de morts provoqués par l’épidémie depuis mars 2020. Un cap symbolique franchi le 1er novembre, selon les données officielles fournies par les différents pays et compilées notamment par l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Mais faut-il réellement se fier à ce chiffre de 5 millions ? Pour imposant qu’il soit, il serait gravement sous-estimé, selon différentes études issues aussi bien des instances internationales que de chercheurs ou de groupes de presse. Parmi les dernières en date, le gros travail mis à jour par The Economist, mardi 16 novembre, réévalue le tribut humain à la pandémie à 17 millions de morts, soit plus de trois fois le chiffre officiel. « Ce nombre, revu à la hausse, me semble bien plus crédible », estime Arnaud Fontanet, membre du conseil scientifique et directeur du département santé globale de l’Institut Pasteur, à Paris. Une telle différence interroge fortement les systèmes de remontée des données démographiques dans de nombreux pays du monde.

« Même avant le Covid, très peu de pays étaient capables de fournir des informations correctes sur leur démographie, et notamment leur mortalité », souligne le démographe et épidémiologiste Jean-Marie Robine, directeur de recherches émérite à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Historiquement, plusieurs zones sont connues pour ne pas communiquer ces chiffres de manière fiable, comme l’Afrique, l’Asie ou encore l’Europe centrale. C’est pourquoi les Nations unies ont mis en place un suivi démographique international en produisant des tables types de mortalité. « Tellement de données sont ainsi fournies clé en main que la plupart des pays n’ont pas fait d’efforts d’organisation, de financement et de structuration pour mettre en place un suivi national d’évolution de leur population, relève M. Robine. Résultat, on estime que seulement 60 à 70 pays sur près de 200 fournissent régulièrement les données de mortalité de leur population. »

Stratégie zéro Covid
Enterrement dans un cimetière de Birmanie, le 21 juin 2021.
Enterrement dans un cimetière de Birmanie, le 21 juin 2021. HANDOUT / AFP
Pour contourner cette difficulté, il faut se baser sur l’excès de mortalité enregistré depuis la crise, c’est-à-dire l’écart entre le nombre de personnes décédées, quelle que soit la cause de leur mort, et le nombre de morts attendues, calculé sur la base des années précédentes. « La surmortalité est une soustraction entre la mortalité du passé et celle d’aujourd’hui, à partir de laquelle on peut modéliser la mortalité attendue », résume M. Robine.

La rédaction de The Economist a travaillé principalement à partir de la base de données mise à disposition par deux chercheurs, Ariel Karlinsky et Dmitry Kobak. Dans une publication du 30 juin, ces derniers décrivent leurs premiers étonnements. « Nous avons constaté que dans plusieurs pays les plus touchés [Pérou, Equateur, Bolivie, Mexique], la surmortalité était au-dessus de 50 % de la mortalité annuelle attendue », soulignent les auteurs. A contrario, dans des pays comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande, la mortalité depuis le début de la pandémie est inférieure au niveau habituel, « probablement en raison des mesures de distanciation sociale diminuant la mortalité infectieuse non liée au Covid-19 », ajoutent-ils. La stratégie zéro Covid mise en place par ces pays a permis de limiter au maximum les morts, toutes causes confondues.

Les données de quelques pays ont de quoi rendre perplexes. En Russie, l’excès de mortalité calculé par The Economist suggère un impact épidémique beaucoup plus important que celui communiqué par les autorités, passant de 250 000 morts officiels à plus de 900 000 depuis le début de l’épidémie.

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De son côté, la mortalité en Inde se compterait plutôt en millions qu’en centaines de milliers. Reste le brouillard chinois : officiellement, 4 600 personnes y seraient mortes du Covid-19, pour une population de 1,4 milliard d’âmes… « Les chiffres sont publiés tous les jours sans faille sans que l’on ait décelé d’irrégularités, il y a un vrai mystère dans les données chinoises », s’étonne Jean-Marie Robine.

Réduction de la mortalité dans les Ehpad
La France, elle, fait partie des pays considérés comme très fiables. Le décompte des morts du Covid-19 est toutefois l’affaire de plusieurs institutions. D’un côté, Santé publique France (SPF) remonte les décès quotidiens par le biais de SI-VIC, le système d’information pour le suivi des victimes d’attentats et de situations sanitaires exceptionnelles mis en place en 2015, qui se base essentiellement sur la mortalité hospitalière. De l’autre, l’Insee organise un suivi exhaustif en se basant sur les actes d’état civil. Le centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès de l’Inserm (CépiDc), quant à lui, produit des données fiables mais décalées de plusieurs mois à partir des certificats de décès remplis par les médecins.

Ces différentes méthodes impliquent malheureusement quelques écarts d’estimation. Selon SPF, au 16 novembre, quelque 118 271 personnes sont mortes du Covid-19 en France depuis le début de la crise. Mais il y a plus de quatre mois, au 30 juin, le CépiDc avait d’ores et déjà reçu 130 885 certificats de décès avec la mention du Covid-19 en cause contributive (cause principale ou secondaire). Depuis mars, l’écart entre les estimations de mortalité faites par SPF, basées sur les données hospitalières, et celles faites par le CépiDC s’est considérablement réduit car la mortalité dans les Ehpad a été ramenée à sa portion congrue grâce à l’impact très positif de la vaccination massive de cette population vulnérable. Le risque de mortalité pèse désormais essentiellement sur les quelque 500 000 personnes de plus de 80 ans vivant à domicile qui n’ont encore reçu aucune dose de vaccin. Une population difficile à toucher car extrêmement isolée.