Les mobilisations dans les hôpitaux

Le Monde.fr : Dans la rue, des soignants « fatigués et écœurés »

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : Dans la rue, des soignants « fatigués et écœurés »

Plusieurs dizaines de milliers d’infirmières, de médecins, d’aides-soignants ont défilé mardi 16 juin, pour rappeler au gouvernement sa promesse d’un « plan massif » pour l’hôpital.

Par Elisabeth Pineau, Nicolas Chapuis et Camille Stromboni
Publiéle 17/06/2020

« Blouses blanches, colère noire ». Plusieurs dizaines de milliers de soignants ont manifesté dans toute la France, mardi 16 juin, après trois mois de crise sanitaire. Ils étaient 18 000 à Paris, 7 500 à Toulouse, 6 000 à Lyon, 5 500 à Nantes, 4 000 à Bordeaux ou encore 3 500 à Marseille, selon la police.

Organisée à l’appel de plusieurs syndicats et collectifs, dont la CGT, FO, SUD et l’UNSA, cette journée de mobilisation du personnel hospitalier – la première depuis l’épidémie de Covid-19 – visait à exercer une « forte pression » sur le gouvernement qui a ouvert, fin mai, le « Ségur de la santé », une concertation visant à « refonder » le système de soins devant aboutir début juillet.

Salués comme des « héros en blouse blanche » par le chef de l’Etat pendant la crise du Covid, applaudis tous les soirs à 20 heures par une partie de la population pendant le confinement, les soignants entendaient rappeler la promesse d’un « plan massif » en faveur de l’hôpital public, annoncé le 25 mars par Emmanuel Macron, à Mulhouse.

« La mobilisation a été massive, on espère que le message a été entendu », commente Christophe Prudhomme, de la CGT-Santé. En fin de semaine, un point d’étape sur les salaires et les effectifs est prévu dans le cadre du « Ségur ». Le responsable syndical veut croire que le ministre de la santé, Olivier Véran, « sera là, avec une enveloppe, on demande 15 milliards d’euros pour un plan d’urgence pour l’hôpital ».

« On perd patience », abonde François Salachas, neurologue à la Pitié-Salpêtrière et membre du Collectif inter-hôpitaux (CIH), qui attend lui aussi des « annonces concrètes » dans les jours qui viennent. « Le gouvernement doit prendre ses responsabilités avant les municipales. » Le CIH revendique notamment une progression de 300 euros net pour tous les bas salaires, une augmentation des effectifs soignants, et un moratoire sur la fermeture des lits.

« On les a appelés des héros, qu’on les paie en tant que tels », pouvait-on lire sur le dossard d’un « gilet jaune », qui s’était joint à la manifestation parisienne, au côté d’autres citoyens et fonctionnaires venus défendre le service public de l’hôpital : agents de la SNCF, enseignants, pompiers…

« C’est devenu ingérable »
Une revalorisation salariale, c’est ce qu’attend Esther Jussreandot, 38 ans, infirmière puéricultrice à l’hôpital Saint-Camille à Bry-sur-Marne (Val-de-Marne), dans les rangs des manifestants parisiens. Elle gagne 1 800 euros net par mois, après un bac + 4 et quinze ans d’ancienneté. Mais ses revendications ne s’arrêtent pas seulement à une augmentation de salaire : « L’urgence, c’est qu’on soit en nombre suffisant dans les services », insiste la soignante.

La crise du Covid-19 a été la goutte d’eau : « C’est devenu ingérable, on a soigné les patients sur les parkings parce qu’on n’avait plus de place à l’intérieur. On est fatigué et écœuré. Emmanuel Macron avait presque les larmes aux yeux en s’adressant à nous pendant la crise, mais on aimerait qu’il passe aux actes. » Elle et ses collègues infirmières se disent très sceptiques quant aux négociations en cours dans le cadre du « Ségur » : « Les infirmières ne sont même pas représentées », déplorent-elles.

Hôpital en souffrance, restrictions budgétaires, dégradations des soins… Les mêmes maux reviennent dans la bouche des soignants. « Depuis des années, on est en lutte permanente pour maintenir la qualité des soins, mais on en arrive à un point où on ne peut plus assumer », lâche Nathalie Ritz, infirmière en psychiatrie, venue exprimer son « ras-le-bol », derrière une banderole « Ni nonne, ni conne, ni bête de somme ».

Les exemples sont légion pour illustrer la situation « catastrophique » de l’hôpital. « On a des chambres d’isolement avec un matelas au sol, cela fait cinq ans qu’on demande un couffin, juste pour que le patient puisse manger décemment, et pas à même le sol, mais même ça, ce n’est pas possible », raconte-t-elle.

Interrogé sur France 3 Normandie, mardi soir, le premier ministre, Edouard Philippe, a assuré entendre « parfaitement » les revendications des soignants mobilisés et a de nouveau promis « une réponse très massive et très significative ».

« A nouveau en pénurie »
Mais l’incompréhension a dominé dans les rangs des personnels médicaux quant au traitement réservé à l’hôpital, alors que des plans d’urgence à hauteur de plusieurs milliards d’euros sont annoncés chaque semaine. « On est le 16 juin, et le gouvernement n’a encore fait aucune annonce, contrairement aux secteurs de l’aéronautique, du tourisme… On nous a juste distribué des primes et des médailles », raille Christophe Trivalle, gériatre à l’hôpital Paul-Brousse (AP-HP) à Villejuif (Val-de-Marne) et membre du CIH.

Durant la crise, son service a pu compter sur le renfort d’infirmières venues d’autres départements moins touchés par la crise, mais aussi d’internes en médecine. Depuis, tous sont repartis dans leurs établissements et services respectifs. « Je suis à nouveau en pénurie, d’ici à septembre, il manquera neuf infirmières dans le service. On va dans le mur », lâche-t-il.

Pas question de revenir à « l’anormal », écrivent de nombreux manifestants sur leurs pancartes. « C’est un paradoxe, mais pendant la crise, les moyens se sont adaptés aux besoins, on avait environ 30 % de personnels en plus, raconte Antoine Dureau, 30 ans, gériatre à l’hôpital Rothschild (AP-HP). On a travaillé dans les conditions qu’on devrait avoir en temps normal. »

Des incidents ont éclaté en fin de manifestation, devant les Invalides, avec l’irruption de casseurs issus de la mouvance d’ultragauche, selon des sources policières. Les forces de l’ordre, qui font face à un profond mouvement de remise en cause de leurs pratiques ces dernières semaines, voulaient à tout prix éviter les images d’une confrontation directe avec les personnels soignants.

Plusieurs véhicules ont été retournés sur la chaussée pour faire bouclier face aux forces de l’ordre et de nombreux projectiles ont été lancés. Les policiers ont répliqué avec des grenades lacrymogènes.

Trente-deux personnes ont été interpellées au cours de la manifestation, parmi lesquelles une membre du personnel soignant. C’est son cas qui a le plus retenu l’attention après la diffusion sur les réseaux sociaux de son arrestation. On y voit un membre des forces de l’ordre empoigner et traîner au sol cette infirmière, d’une cinquantaine d’années, qui hurle qu’elle est asthmatique et qu’elle a besoin de sa Ventoline. Sur d’autres images, on la voit jeter quelques minutes auparavant des projectiles sur les forces de l’ordre. Elle a été placée en garde à vue pour rébellion, outrage et violence sur personne dépositaire de l’autorité publique.

Elisabeth Pineau, Nicolas Chapuis et Camille Stromboni