Coronavirus-2019nCoV

Le Monde.fr : En Chine, l’inquiétude vire à la psychose face à la propagation du coronavirus

il y a 4 jours, par infosecusanté

Le Monde.fr : En Chine, l’inquiétude vire à la psychose face à la propagation du coronavirus

Le pouvoir essaie de garder la main mais chaque localité y va de ses mesures, dans le plus grand désordre, pour essayer de se prémunir contre le virus.

Par Simon Leplâtre •

Publié le 27/01/2020

La question était dans toutes les têtes : l’alerte sur la dangerosité du nouveau coronavirus de Wuhan, 2019-nCoV, ayant été donnée quatre jours avant le début des vacances du Nouvel An lunaire, et la mise en quarantaine de la ville la veille, combien de Wuhanais avaient déjà quitté la ville ? Le maire de Wuhan a donné la réponse dimanche 26 janvier : 5 millions sont partis, emportant potentiellement avec eux le virus aux quatre coins de la Chine et du monde. Dans toute la Chine, l’inquiétude tourne à la psychose face à l’explosion du nombre de cas.

Le temps d’un week-end, le bilan est passé de 688 cas pour 15 décès à près de 2 800 cas pour 80 décès. Le taux de mortalité est à peu près constant, autour de 3 %, beaucoup moins que celui du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS), en 2003, qui tuait 10 % des malades. Mais ce nouveau coronavirus est aussi bien plus difficile à détecter : là où les symptômes du SRAS apparaissaient en quelques jours et pouvaient tuer rapidement, le temps d’incubation de ce nouveau virus est de douze jours en moyenne, pendant lesquels les patients peuvent contaminer leurs proches, a expliqué le chef de la Commission nationale de la santé lors d’une conférence de presse, dimanche.

80 morts du coronavirus au 27 janvier 2020

Alors la Chine se barricade. Dans le désordre, chaque localité y va de ses mesures pour tenter de se prémunir du virus. Toute la province du Hubei, dont Wuhan est la capitale, est en quarantaine : plus de transports avec l’extérieur, routes coupées, voire, dans certains cas comme à Wuhan, interdiction de circuler pour les voitures privées à l’intérieur de la ville. Seuls des volontaires enregistrés ont été autorisés à rouler pour transporter des patients vers les hôpitaux, ou acheminer des vivres. Ces villes deviennent des cités fantômes. A Wuhan, le calme semble être revenu après la panique des premiers jours, où des milliers de personnes ont afflué vers les hôpitaux pour vérifier si leurs symptômes étaient ceux du virus ou ceux d’une simple grippe. Certains magasins ont été dévalisés par des habitants craignant une pénurie. D’après les témoignages, la plupart des supermarchés ont été réapprovisionnés.

Les cinq millions d’habitants de Wuhan qui ont quitté la ville, et ceux qui y ont séjourné sont invités à se signaler aux comités de quartier, les organisations de voisinage relais du Parti communiste. Ceux qui ne le font pas d’eux-mêmes sont recherchés dans tous le pays. « Les Wuhanais sont devenus des virus ambulants », déplore la réalisatrice de documentaire Ai Xiaoming, habitante de Wuhan, dans une tribune publiée par Le Monde. Le réseau de surveillance étroit mis en place par la police chinoise permet de traquer les cinq millions de personnes qui ont quitté la ville avant la quarantaine, ou ceux qui y ont séjourné. Les habitants de Wuhan en voyage sont contactés par la police, sur la base de leur numéro de téléphone lié à leur carte d’identité, de leur plaque d’immatriculation, ou simplement de signalements des voisins. Ils sont mis en quarantaine, plus ou moins strictement selon les lieux. Certains ont vu leurs données personnelles diffusées sur Internet. A Shanghaï, un journaliste de Reuters, David Stanway, de retour de reportage à Wuhan, a reçu la visite d’hommes en combinaison et masque à gaz qui lui ont donné un ordre de quarantaine pour quatorze jours. Des infirmières en combinaison passent prendre sa température régulièrement.

Routes coupées par des barricades

A l’extérieur du Hubei, les villes se ferment pour se protéger. A Shanghaï, les congés du Nouvel An ont été prolongés jusqu’au 9 février pour les entreprises – et jusqu’au 17 pour les écoles. Certaines métropoles prennent des demi-mesures : Pékin, Shanghaï, Tianjin et d’autres ont suspendu les services de bus longue distance les reliant au reste de la Chine, mais les trains et avions circulent encore. Certaines localités semblent fébriles : Shantou, une grande ville du Guangdong, à 1 100 km au sud de Wuhan, a annoncé, dimanche matin, la fermeture de la ville à tous les véhicules extérieurs, avant de revenir sur sa décision un peu plus tard. Dans certains villages, les routes ont été coupées par des tas de terre ou des barricades. Sur des photos et vidéos partagées sur les réseaux sociaux, on peut voir des caractères tracés à la main sur du papier de couleur indiquant « interdit aux personnes étrangères au village ». Certains en gardent l’entrée, armés de gourdins.

Face à la panique, le pouvoir central veut reprendre la main. Lundi, le premier ministre, Li Keqiang, s’est rendu auprès du personnel soignant et de malades à Wuhan. Il était temps. Depuis quelques jours, sur les réseaux sociaux, beaucoup partageaient des photos de Wen Jiabao, premier ministre précédent, auprès des victimes du séisme du Sichuan en 2008, accusant implicitement les dirigeants actuels d’immobilisme. Le premier ministre a pris la tête d’un groupe de travail du comité central pour combattre l’épidémie.

Samedi, le président Xi Jinping, avait présidé une réunion exceptionnelle du comité permanent, l’instance suprême de direction du Parti communiste, pour organiser la réponse à la crise. « Face à la situation grave d’une épidémie qui s’accélère (…), il est nécessaire de renforcer la direction centralisée et unifiée du comité central du Parti », avait déclaré Xi Jinping aux six autres membres du comité, qui prenaient consciencieusement des notes. Fait rare, sept minutes d’images de la réunion ont été diffusées au journal télévisé sur la chaîne officielle CCTV, samedi soir.

Pour l’instant, l’essentiel des critiques vise les autorités locales. En ligne, nombreux sont les appels à la démission des responsables de la ville de Wuhan et de la province du Hubei. Lors d’une conférence de presse, dimanche, le gouverneur du Hubei a présenté ses excuses : « Nous sommes profondément désolés et nous sommes responsables », a-t-il déclaré. Les autorités locales sont accusées d’avoir caché le problème alors que les signaux inquiétants se multipliaient, début janvier. « Les informations convergent pour montrer que Wuhan a minimisé la crise pour différentes raisons : l’approche du Nouvel An, la peur de créer la panique, ce banquet pour battre un record, idiot, du plus grand nombre de plats servis le même jour… et la peur de Xi Jinping, qui a insufflé une atmosphère de crainte d’être rappelé à l’ordre. Ils ont empêché les gens du milieu médical d’informer le public, censuré les médias », explique Jean-Pierre Cabestan, sinologue et chef du département des études internationales à l’Université baptiste de Hongkong.

Critiques contre les autorités locales

Le problème vient aussi de la pesanteur de la bureaucratie, dont chaque étage hésite à annoncer les mauvaises nouvelles à ses supérieurs. « Il faut que le problème soit suffisamment grave pour que ça monte jusqu’en haut. Si vous dérangez Pékin pour un problème minime, vous risquez d’être sanctionné. Les cadres sont dans une situation très précaire pour acheminer l’information », analyse Alex Payette, enseignant à l’Institut d’études politiques de l’université d’Ottawa et spécialiste du pouvoir en Chine. C’est une situation très difficile à gérer pour un cadre : fallait-il communiquer la nouvelle à tous, alors qu’on ne savait pas vraiment à quoi on avait affaire, au risque de créer un vent de panique avant le Nouvel An ? Il faut garder à l’esprit que nous sommes dans une structure autoritaire, ils n’ont pas le droit à l’erreur. »

Les critiques contre les autorités locales bénéficient encore d’une certaine tolérance. Hu Xijin, le rédacteur en chef du quotidien nationaliste Global Times, s’est d’ailleurs permis une critique frontale, sur Weibo, le site de microblogging chinois : « Cette épidémie est très similaire au SRAS. Cela ne devrait pas arriver dans un pays comme la Chine, où les capacités médicales modernes ont atteint des niveaux considérables et l’organisation sociale est très forte. Personnellement, je pense que Wuhan et l’administration d’Etat pour la santé sont responsables. Mais il y a des raisons plus générales à cette situation. Par exemple, depuis quelques années, la capacité de contre-pouvoir des médias a été affaiblie. » Le journaliste, qui n’hésite pas à se faire propagandiste en d’autres occasions, ose ici critiquer la mise au pas des journalistes par le ministère de la sécurité publique sous la présidence de Xi Jinping. Son commentaire, posté samedi 25 janvier, a été « aimé » 84 700 fois.

Simon Leplâtre (Shanghaï, correspondance)