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Le Monde.fr : François Braun, ministre de la santé : « Dans les déserts médicaux, on va faire la guerre avec les troupes qu’on a »

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : François Braun, ministre de la santé : « Dans les déserts médicaux, on va faire la guerre avec les troupes qu’on a »

Avant d’inaugurer sa « grande concertation », le ministre fait le point, dans un entretien au « Monde », sur sa méthode et ses objectifs, dont un médecin traitant pour chaque patient.

Propos recueillis par Mattea Battaglia et Laetitia Clavreul

Publié le 30 septembre 2022

Cela fait bientôt trois mois qu’il est arrivé avenue de Ségur, et François Braun entend y imprimer sa marque, en avançant sur plusieurs fronts, lui qui se revendique ministre de la santé « et » de la prévention. A la veille d’inaugurer le « conseil national de la refondation santé », l’ancien urgentiste fait le point sur les leviers qu’il peut actionner pour sortir le système de la crise, à l’hôpital, où les lits continuent de fermer, comme en ville, où les médecins ne sont plus en mesure de répondre, partout, aux besoins. Il espère que la concertation dans les territoires en apportera d’autres, adaptés au terrain. « Mon objectif est que chacun ait un médecin traitant », annonce-t-il.

Vous allez inaugurer, le 3 octobre, au Mans, la déclinaison au secteur de la santé du Conseil national de la refondation (CNR) voulu par Emmanuel Macron. Concrètement, que va-t-il se passer ?
L’inauguration aura lieu lundi, au Mans, mais le premier groupe de travail est déjà à l’œuvre vendredi 30 septembre, à huis clos. L’objectif est de réunir autour d’une même table, à l’échelon local – en commençant, donc, par la Sarthe –, des citoyens et des professionnels de santé volontaires, des élus, une centaine de personnes en tout, pour réfléchir autour de « figures imposées ».

Dans chaque territoire, ces « figures » seront les quatre mêmes : un médecin traitant pour tous, l’impératif de la permanence des soins, l’attractivité médicale et la prévention. Je présenterai lundi les résultats de la première séance. Ces mêmes débats se tiendront partout ces prochains mois.

A-t-on besoin d’une énième concertation quand le constat d’un système de santé en crise semble partagé ?
L’idée n’est pas de lancer une énième concertation sur le diagnostic – on le connaît – mais de faire émerger les solutions imaginées et attendues localement. Comment répondre aux problèmes de notre territoire, avec les outils dont on dispose ? Voilà la question posée.

On sait que des solutions ont déjà été trouvées localement. Je pense à l’expérimentation, dans la Creuse, d’un centre médical où des médecins de toute la France peuvent venir travailler deux fois par mois. Ce centre sera inauguré sous peu. Son planning est déjà plein pendant six mois. Il faut se pencher sur ces projets qui fonctionnent, se demander comment les exporter, en inventer d’autres… Je n’ai pas d’idées toutes faites mais j’avance sans tabou.

Sans tabou ? Est-ce à dire que la coercition en matière d’installation des médecins – dont ils ne veulent pas – n’en est pas un ?
Rien n’est tabou dans les discussions à venir. En revanche, je reste opposé à la coercition à l’installation. Pas par dogme, mais parce que ça ne marche pas. Ne mentons pas aux Français : le pays connaît, partout, des problèmes de démographie médicale. Ces personnes qui défendent la coercition, où pensent-elles trouver des médecins en trop ?

Certains élus portent des propositions de loi favorables à la contrainte [une dizaine est en préparation], ce ne peut être la bonne méthode. Je prends le problème à bras-le-corps, et je crois pour ma part que c’est en recherchant ensemble, au plus près du terrain, des solutions de bon sens portées collectivement que nous réussirons à répondre aux besoins de santé des Français.

Mais l’incitation et toutes les aides proposées ces dernières années n’ont pas empêché l’extension des déserts médicaux…
Il n’y a pas de solution miracle. Je veux être réaliste : on a beau avoir cassé le numerus clausus, on ne va pas avoir 5 000 médecins et 20 000 infirmières en plus en un claquement de doigts. Non : dans les déserts médicaux, on va devoir faire la guerre avec les troupes qu’on a, en misant sur la coopération entre les acteurs.

Tout d’abord, pour que les médecins puissent mieux travailler et accueillir davantage de patients, il nous faut rendre plus simples les dispositifs d’aides. Tous les territoires seront incités à ouvrir des « guichets uniques » permettant de répondre aux questions qui se posent à l’installation. Un autre levier est celui des assistants médicaux, qui permettent d’augmenter de 10 % la patientèle d’un médecin. En accroissant leur nombre et en remettant en jeu les contraintes qui existent à leur déploiement, on facilitera le quotidien des médecins.

Les médecins libéraux vont engager avec l’Assurance-maladie des négociations dans le cadre de la convention médicale. Je ne doute pas un instant qu’au regard des attentes de nos concitoyens, chacun saura trouver le juste équilibre entre les droits et les devoirs.

Vous faites appel à la « responsabilité collective ». Est-ce à dire que cela n’a pas toujours été le cas ?
Oui, c’est vrai, et oui il faut parler de responsabilité collective. Pas seulement de celle des médecins, mais aussi de tous les professionnels de santé, des élus, des patients. Ce sera l’esprit du CNR santé.

Une consultation hors médecin traitant est moins bien remboursée, alors que 6 millions de Français n’en trouvent pas. Ne risque-t-on pas de les pousser à renoncer aux soins ?
Le risque existe. Parmi les Français qui n’ont pas de médecin traitant, il y a ceux qui n’en éprouvent pas spécialement le besoin, je pense notamment aux jeunes, mais il y a aussi tous ceux qui cherchent en vain.

Mon objectif est que chacun ait un médecin traitant. Il faut aider nos compatriotes à en trouver. Des expériences intéressantes existent ; la communauté professionnelle territoriale de santé de Metz, un territoire que je connais bien pour y avoir exercé, a mis en place une ligne téléphonique et une adresse Internet pour assister ces patients. C’est un bon exemple.

Vous venez d’officialiser un autre levier : « encourager » les internes de médecine générale à exercer en zone reculée lors d’une quatrième année de consolidation. Ils ont aussitôt prévenu qu’ils s’opposeraient à toute obligation…
J’ai vu leurs représentants jeudi. Il n’a jamais été question, je le redis, de les obliger à faire cette année à un endroit ou à un autre. La seule obligation sera de faire ce stage en ambulatoire. Le reste relèvera de l’incitation, et nous allons travailler pour rendre leur exercice attractif, par exemple en leur proposant des actions concrètes en matière de logement ou de transport.

Existe-t-il d’autres leviers pour agir à moyen et long termes ?
Je suis favorable à ce que les internes puissent faire, plus tôt, dès leur troisième année d’études, des stages ailleurs qu’en CHU et partout sur le territoire. Donc aussi en périphérie.

Une des façons de renforcer l’exercice dans les zones où les praticiens manquent est de s’intéresser aux médecins et futurs médecins qui en sont issus. C’est vers eux qu’il faut diriger les aides, les bourses. Dès le lycée, on doit multiplier les parcours d’excellence, en lien avec l’éducation nationale, pour soutenir les jeunes qui ont du mal à briser le plafond de verre. On peut les aider à se projeter, les traiter comme prioritaires dans l’accès au logement quand la faculté est loin de chez eux…

En dépit des mesures d’urgence que vous avez prises, dès votre arrivée, pour permettre aux hôpitaux de « tenir » durant l’été, de nombreux services restent sous tension. Les lits continuent de fermer…
Hurler à la fermeture de lits n’a pas de sens. Il faut savoir de quoi on parle. Il y a des lits d’hospitalisation qui ferment parce que les pratiques médicales ont changé et permettent aujourd’hui de ne plus hospitaliser. Et puis il y a, récemment, beaucoup de lits qui ont fermé parce qu’on manque de personnels. Pour les rouvrir, il faut des médecins, des infirmiers…

Le levier dont je dispose, à court terme, pour empêcher les personnels de partir, c’est de lutter contre la pénibilité du travail et les bureaucratismes. En la matière, on peut avancer vite. A l’hôpital, les agents administratifs, contrairement à ce qu’on entend parfois, font beaucoup et on n’en a pas « de trop », mais ils ne sont pas toujours au bon endroit. Il faut aussi revenir à l’échelle des services pour prendre les décisions – les grands pôles où personne ne se repère, ça ne peut pas marcher –, et retrouver l’élan collectif qui nous a animés durant la crise sanitaire.

Des alertes se font entendre sur le front du Covid-19…
La circulation du virus est repartie à la hausse. La campagne de vaccination automnale, avec les premiers vaccins bivalents, va démarrer lundi pour les personnes de plus de 60 ans et les publics fragiles.

Je crois que les Français ont intégré ce qu’il faut faire, notamment en matière de gestes barrières, et qu’il faut leur faire confiance. Probablement que remettre un masque dans les transports, demain, relèvera du bon sens. Probablement que j’en porterai un à la reprise des travaux de l’Assemblée nationale, dans quelques semaines.

Est-ce qu’on concerte autrement quand on a été, dans une précédente vie, médecin urgentiste et porte-parole syndical ? Certains acteurs évoquent « François le collègue » et « Braun le ministre »…
Heureusement que les deux existent ! Je connais le terrain, ça fait trente ans que je baigne dedans. Avoir été urgentiste est un avantage, j’ai été à l’interface entre la ville et l’hôpital. Mon père était médecin généraliste, et j’ai moi-même fait des remplacements.

La composante syndicale m’a appris, aussi, à connaître la partie administrative et politique du système de santé. Je suis un pragmatique, qui préfère des solutions de bon sens. Je fais confiance aux territoires pour m’apporter des réponses. Et puis je suis tenace, je dois ça à mes années de rugby.

Vous allez créer trois bilans de santé aux âges-clés de la vie d’adulte. Est-ce votre marque en tant que ministre de la santé « et » de la prévention ?
J’entends les critiques qui me disent : « Ça ne sert à rien de faire des consultations de prévention quand on voit son médecin tous les mois. » Mais moi, ceux qui m’intéressent, c’est tous ceux qui ne voient pas de médecin.

A 25 ans, il peut y avoir l’entrée dans des conduites addictives. A 45 ans, l’apparition de risques cardio-vasculaires. A 65 ans, le point sur les risques de cancers et de perte d’autonomie. La prévention n’est pas « politiquement rentable », elle ne donne des effets que sur quinze à vingt ans. Je remercie le président Emmanuel Macron et la première ministre Elisabeth Borne de me donner les moyens de porter cette ambition.

Une autre concertation est lancée sur la fin de vie. Quelle est votre position ?
Ce n’est pas une question strictement médicale, mais de société. En tant que ministre de la santé, j’ai deux préoccupations. Premièrement, que les soins palliatifs ne soient pas un sujet abordé sur un coin de table. Je suis ravi qu’Agnès Firmin Le Bodo et Olivier Véran aient été chargés de ce dossier. Ma deuxième préoccupation, c’est l’avis des soignants. Certes, il faut recueillir celui de nos concitoyens, mais ceux qui sont au dernier moment au chevet des personnes, et j’en sais quelque chose, ce sont les soignants. Faisons les choses calmement. Prenons le temps du débat.

Mattea Battaglia et Laetitia Clavreul