L’industrie pharmaceutique

Le Monde.fr : « Il faudra beaucoup de régulation pour remettre le génie de la cupidité dans sa bouteille »

il y a 2 mois, par infosecusanté

« Il faudra beaucoup de régulation pour remettre le génie de la cupidité dans sa bouteille »

Les récentes hausses de prix dans le secteur du médicament aux Etats-Unis posent des questions morales, mais illustrent aussi la financiarisation de l’économie, déja responsable de la crise de 2008, explique Philippe Escande, éditorialiste économique au « Monde ».


LE MONDE

13.09.2018

Par Philippe Escande (Le Monde économie)

Dans le film Wall Street, d’Oliver Stone, sorti en 1987, le héros, Gordon Gekko, s’adresse aux actionnaires d’une papeterie qu’il cherche à racheter pour la démanteler. Il leur explique que « la cupidité est bonne, juste et qu’elle marche ». Et il ajoute : « Elle sauvera non seulement votre entreprise, mais cette autre société qui s’appelle l’Amérique. » On ne pouvait mieux symboliser l’essence du capitalisme financier américain de ces trente dernières années. Celui qui a fait la fortune d’une certaine Amérique et de ses grandes entreprises, mais aussi qui a plongé, il y a tout juste dix ans, le pays et toute la planète dans la plus grande crise de l’après-guerre. La cupidité est un ingrédient essentiel de l’économie de marché, mais on sait, depuis Moïse, que, plus que l’argent, elle est le poison lent de beaucoup d’aventures humaines.

L’histoire de Nirmal Mulye nous montre que cette mentalité est encore bien vivace. Ce patron de la petite société pharmaceutique américaine Nostrum a décidé d’augmenter, du jour au lendemain, le prix de son médicament vedette de 474 à 2 400 dollars le flacon, soit une hausse de 400 % pour un antibiotique commercialisé depuis plus de soixante ans. Il n’est pas le premier laboratoire à jouer ainsi avec les prix de ses sirops et pilules. Un cabinet d’analyses spécialisé a ainsi relevé six hausses de prix supérieures à 100 % entre le 30 août et le 7 septembre. Les politiques condamnent et les hausses se poursuivent, car la loi interdit d’en encadrer les prix, à la différence de ce qui se fait en Europe. Seul le marché, dans sa sagesse, doit le réguler.

Besoin de régulation

Mais celui-ci fait l’inverse en ce moment. Chaque nouveau médicament qui sort est plus onéreux et, du coup, tous les concurrents s’alignent. C’est ce qu’a fait le patron de Nostrum avec son sirop. « C’est un devoir moral de faire de l’argent quand on peut et de vendre son produit le plus cher possible », explique benoîtement Nirmal Mulye à nos confrères du Financial Times, accusant la réglementation du secteur, trop tatillonne. On croirait entendre le fantôme de Gordon Gekko.

Penser à l’entreprise et à ses actionnaires plutôt qu’à ses clients. Cette pratique a conduit à faire de l’Amérique l’eldorado des laboratoires du monde entier, qui y ont tous localisé leur recherche. Mais cet avantage industriel se paie cher. Les dépenses de santé aux Etats-Unis sont près de deux fois plus élevées (en pourcentage du produit intérieur brut) qu’en Europe, sans effet notable sur la santé des citoyens américains, mais cela a propulsé la valorisation boursière des géants du secteur. Autrement dit, le patient finance les actionnaires et intermédiaires financiers de ces grands groupes, essentiellement des banques et fonds d’investissement.

Cette situation alimente un secteur financier, qui enfle démesurément par rapport aux besoins de l’économie réelle, créant périodiquement des bulles et des crises appauvrissant les contribuables et les Etats. Il faudra plus de régulation, et non moins, pour remettre le génie de la cupidité dans sa bouteille.