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Le Monde.fr : « J’ai agi en kamikaze de la démocratie » : les regrets et la colère des assesseurs des municipales confrontés au coronavirus

il y a 6 jours, par infosecusanté

Le Monde.fr : « J’ai agi en kamikaze de la démocratie » : les regrets et la colère des assesseurs des municipales confrontés au coronavirus

De nombreuses personnes ayant participé à la tenue du scrutin du 15 mars ont, depuis, développé des symptômes. Beaucoup ne comprennent pas que les élections n’aient pas été annulées.

Par Richard Schittly, Gilles Rof, Solenn de Royer et Yves Tréca-Durand•

Publié le 25 mars 2020

L’avertissement, lancé par des amis italiens peu avant le scrutin, le hante encore : « Vous êtes complètement dingues, vous ne savez pas ce que c’est ! » Candidat sur la liste de gauche Aimer Angers et président d’un bureau de vote, Bruno Goua a commencé à s’inquiéter. Quand, à la veille du premier tour, le premier ministre, Edouard Philippe, prend la parole, l’Angevin parie donc qu’il va reporter les élections. Il se trompe.

Visage sombre, le chef du gouvernement annonce la fermeture des lieux publics « non essentiels ». Mais il invite les Français à aller voter le lendemain « comme prévu ». A condition de « respecter les consignes de distanciation ».

Le dimanche 15 mars, Bruno demande aux assesseurs de porter des gants et de faire très attention, de ne pas mettre les mains au visage, notamment. Lui-même évite de toucher les papiers d’identité. Mais tous se demandent un peu ce qu’ils font là en cette drôle de journée, lourde de contradictions et de menaces. « Toute la journée, on s’est posé la question… », raconte le président du bureau.

« Kamikaze de la démocratie »

La situation devient franchement baroque au soir du dépouillement. Bruno Goua espère que les enveloppes et bulletins de vote peuvent être désinfectés, il n’en est rien. Il est surtout effaré de retrouver les présidents des 83 bureaux de vote rassemblés à la mairie d’Angers : « Nous étions agglutinés dans un couloir, aucun dispositif n’avait été mis en place. Une collation était organisée dans un espace restreint, tout le monde se serrait. J’avais envie de crier ! »

Bruno est pour l’instant chanceux, il n’a rien attrapé. Mais d’autres assesseurs ou présidents de bureau, à Angers ou ailleurs, partout en France, sont tombés malades dans la foulée du premier tour des municipales. S’ils n’ont pas tous été testés, ce sont bien les symptômes du Covid-19 que ces hommes et ces femmes ont développés ces derniers jours. Impossible de dire, cependant, s’ils ont été contaminés le jour du vote, mais certains d’entre eux le croient. D’autres regrettent tout simplement de s’être ainsi exposés ou d’avoir exposé les autres, alors qu’Emmanuel Macron préconisait dès le lendemain le confinement.

« J’ai agi en kamikaze de la démocratie », dit ainsi en soupirant le président d’un bureau de vote marseillais, Stéphane Mari. Ce conseiller municipal (La République en marche, LRM) s’en veut d’avoir participé à cette journée électorale. Il en veut surtout à l’opposition, notamment Les Républicains (LR), qui s’est opposée au report du premier tour du scrutin, alors qu’un consensus politique était indispensable pour le faire, assure-t-on aujourd’hui encore dans les allées du pouvoir.

Le matin du scrutin, Stéphane Mari a posté ce message rageur sur son compte Twitter : « En tant qu’élu local, je présiderai un bureau de vote comme je le fais depuis vingt-cinq ans. J’espère cependant que l’abstention massive qui se dessine ouvrira les yeux aux irresponsables, [le président LR du Sénat] Gérard Larcher, [le président de l’Association des maires de France] François Baroin ou [le président du Conseil constitutionnel] Laurent Fabius, qui auront du sang sur les mains. »

« Les larmes aux yeux »

Elle aussi candidate à Marseille, Annabel Berard, référente des Jeunes avec Macron dans les Bouches-du-Rhône, n’a pas dormi de la nuit, la veille du premier tour. « Il me semblait évident que le gouvernement aurait dû annuler le vote », indique la jeune femme de 21 ans. Mais, en l’absence de contre-ordre, elle a rejoint son poste d’assesseure au bureau Korsec, l’un des plus agités de Marseille. « On sait tous qu’il y a des fraudes à Marseille, dit-elle, je ne pouvais pas me dégonfler… Mais j’avais les larmes aux yeux. »

Deux jours après le premier tour, Annabel Berard a ressenti une intense fatigue et des maux de tête. Le samedi suivant, la fièvre a atteint 39,3 °C. Elle a décidé de se faire tester à l’Institut hospitalo-universitaire (IHU) Méditerranée Infection du controversé professeur Dider Raoult, qui propose des dépistages gratuits pour tous. Trois heures d’attente, avant d’être diagnostiquée positive au Covid-19. « Macron aurait-il pu être plus ferme et annuler l’élection ? Je pense que oui », juge la jeune femme avec placidité.

Ce dimanche électoral, « comme si de rien n’était » ou presque, dans la foulée d’une enthousiasmante campagne, paraît si loin déjà à Alexia Ohannessian, chargée de quatre bureaux du 6e secteur de Marseille pour le compte du Printemps marseillais. Dans ces bureaux, aucune consigne sanitaire n’a été respectée, assure-t-elle. Les agents de sécurité patientaient à l’extérieur. Et les élus venaient saluer les électeurs. La députée (LR) Valérie Boyer, dont le test s’est révélé positif dès le mardi suivant, a même distribué des paquets de bonbons aux assesseurs. « J’en ai pris un », confesse Alexia. La quadragénaire a ressenti les premiers symptômes dans la semaine qui a suivi le premier tour : nez et gorge « très pris », petite toux sèche. Depuis, cette agente d’escale dans une compagnie aérienne reste confinée chez elle, surveillée par son médecin.

La multiplication des cas de contamination parmi les candidats marseillais – les têtes de liste LR et LRM sont notamment positives – a évidemment inquiété tous ceux qui ont participé à la campagne. « On a affaire à un véritable cluster électoral », assure Hervé Menchon, candidat Europe Ecologie-Les Verts dans le 5e secteur. Le 20 mars, l’écologiste a saisi l’Agence régionale de santé (ARS) et la préfecture des Bouches-du-Rhône au nom de sa liste, Debout Marseille, pour demander un dépistage du Covid-19 pour les 4 000 personnes ayant permis la tenue du scrutin.

« On a envoyé ces présidents, délégués et assesseurs défendre l’esprit de la démocratie, rappelle l’élu. Ils ont vu défiler 166 000 personnes en une journée. Notre responsabilité morale, c’est au minimum d’organiser un dépistage des bénévoles que nous avons mobilisés. » A ce jour, M. Menchon n’a obtenu aucune réponse de la préfecture, de l’ARS ou de la ville.

Si « curieuse » journée

A Angers, Marie-Laure Marchand a déclaré les premiers symptômes dès le soir du premier tour. La colistière d’Aimer Angers avait donc vraisemblablement contracté le virus quelques jours plus tôt.

Le 15 mars, 272 électeurs sont passés devant sa table, dans le bureau du quartier Saint-Serge. La comédienne, âgée de 48 ans, a passé cette si « curieuse » journée à tenter de rassurer les plus « stressés ». Ce n’est qu’à la fermeture du bureau de vote que ses collègues ont trouvé qu’elle n’avait pas l’air bien. « Maintenant que je sais que j’ai été infectée, le fait d’avoir été au contact avec des gens me met en colère, dit Marie-Laure. On a mis beaucoup de monde en danger ! »

Les assesseurs de son bureau ont été informés de sa contamination. « Parmi ceux-là, un seul a décidé de se faire dépister », explique Christophe Béchu, le maire réélu dès le premier tour, ajoutant qu’il n’a « pas le résultat », mais qu’à sa connaissance « personne n’a été contaminé ».

A Saint-Fons, commune populaire de la périphérie de Lyon, la liste 100 % Citoyens emmenée par Chafia Zehmoul a obtenu, le 15 mars, 10,74 % des suffrages. Ce résultat lui permettant de se maintenir au second tour, la candidate a fait l’objet de toutes les attentions de la part de trois autres têtes de liste, dès le soir du premier tour. Sous pression, elle a tenté de joindre ses colistiers pour les sonder sur la position à adopter. Personne ne répondait. Elle a commencé à s’inquiéter. La candidate a finalement appris que son bras droit avait contracté le virus et qu’il était hospitalisé. Dans les jours qui ont suivi, trois autres de ses colistiers ont été hospitalisés, dans un état sérieux. Tous positifs au Covid-19. Puis Chafia Zehmoul a présenté à son tour des symptômes légers, fatigue et courbatures.

Quand la candidate pense à cette journée électorale, à la tournée des trente bureaux de Saint-Fons qu’elle et ses colistiers ont effectuée, elle est prise de vertige. « On a fait une belle campagne, j’ai été en contact avec toute la ville, résume-t-elle. Si on avait su assez tôt les risques qu’on encourait, on aurait fait différemment. » Chafia Zehmoul a pris contact avec un avocat lyonnais, Me Hervé Banbanaste, pour une possible suite judiciaire.