Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Le Monde.fr : L’Amérique latine ne parvient pas à endiguer le coronavirus

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : L’Amérique latine ne parvient pas à endiguer le coronavirus

Cette région est devenue en peu de temps la plus touchée de la planète en nombre de cas de Covid-19 (près de 6 millions) et de décès (plus de 230 000).

Par Frédéric Saliba, Marie Delcas, Angeline Montoya et Amanda Chaparro

Publié le 14 Aout 2020

L’heure n’est pas encore aux bilans. Nul ne sait, à ce stade, si la pandémie due au coronavirus a atteint son pic en Amérique latine et aux Caraïbes, région devenue en peu de temps la plus touchée de la planète en nombre de cas (près de 6 millions) et de décès (plus de 230 000).

Une chose est sûre : il aura fallu moins de six semaines pour que le nombre officiel de victimes soit multiplié par deux, on en dénombrait 100 000 fin juin. On suppute aussi que les victimes pourraient être plus nombreuses. Les autorités de certains pays, comme celles du Pérou, commencent à admettre que le nombre de morts pourrait varier du simple au double.

En valeur absolue, les pays les plus touchés en nombre de cas étaient, mercredi 12 août, le Brésil, le Mexique et Pérou. Mais en proportion de la population, il s’agit du Chili (20 200 cas par million d’habitants), du Panama (18 780) et du Pérou (15 600), le Brésil arrivant en quatrième position (15 390). En nombre de morts et en proportion de la population, le Pérou est le plus touché du continent, avec 800 morts par million d’habitants.

Mais comparer les bilans – provisoires – des différents pays latino-américains reste hasardeux. « Ils ne font pas les mêmes tests, ni dans les mêmes proportions, explique Ciro Maguiña Vargas, infectiologue et professeur à l’université Cayetano-Heredia de Lima. Le Pérou teste par exemple beaucoup plus que ses voisins, mais ce sont des tests sérologiques rapides [qui mesurent la présence d’anticorps et non de virus]. Les tests moléculaires par PCR [utilisés massivement au Chili] sont plus fiables, mais il est pratiquement impossible de les faire parvenir dans les zones les plus reculées du pays. »

Restent les données officielles qui, jour après jour, montrent que l’épidémie est loin d’être vaincue. Quelques indices sont encourageants : certains pays tels que le Chili, l’Equateur, ou même le Mexique ont commencé à aplanir la fameuse courbe épidémiologique. Mais à un niveau de contamination toujours très élevé. Et surtout, cinq mois après le début de la pandémie, la plupart enregistrent toujours des hausses inquiétantes. L’Argentine, dont la population du Grand Buenos Aires est toujours en quarantaine, et ce depuis le 20 mars, connaît un pic de contaminations et de morts inédit : encore 7 498 cas et 149 morts le 13 août, pour un total de plus de 276 000 contaminations et plus de 5 300 morts.

« L’Argentine est un exemple de bonnes pratiques, assure Marcos Espinal, directeur du département des maladies transmissibles de l’Organisation panaméricaine de la santé (OPS). Malgré l’augmentation continue des cas, la mortalité y est assez basse [117 morts par million d’habitants]. » Mais, souligne Jarbas Barbosa, sous-directeur de l’OPS, « 60 % des cas y ont été enregistrés en juillet ».

« Le modèle de transmission est différent en Amérique latine et en Europe, constate M. Barbosa. En Italie, en Allemagne, en France, il y a eu une explosion de cas, puis de strictes mesures de distanciation sociale ont été très efficaces pour observer, après cinq ou six semaines, une tendance à la baisse, configurant une première vague bien identifiée. En Amérique latine, les mesures prises tôt ont été très importantes pour réduire la transmission, mais elles n’ont pas été suffisantes, dans la majorité des pays, pour la contrôler. »

En Colombie, « le pire est probablement à venir »
En Colombie, la courbe de progression du Covid-19 ne s’infléchit pas non plus. Le nombre de cas enregistré dans ce pays de 50 millions d’habitants dépasse les 433 000 (10 000 nouveaux cas sont enregistrés tous les jours), celui des décès les 14 000. Plusieurs quartiers de Bogota ont été reconfinés jeudi. Le président, Ivan Duque, a annoncé, début août, une prorogation du confinement national – et de ses exceptions – jusqu’à la fin du mois. « L’économie a plongé, le chômage a explosé et les gens qui sont enfermés chez eux depuis près de cinq mois n’en peuvent plus », explique un haut fonctionnaire, qui se dit convaincu que « le pire est probablement à venir ».

A l’instar de l’Argentine, les autorités colombiennes ont décidé de confiner le pays alors que le nombre de cas était encore très faible. Cette mise en quarantaine précoce devait permettre de gagner du temps et d’améliorer la capacité hospitalière de ces nations face à la pandémie. Mais en Colombie, les tests et les respirateurs sont arrivés plus lentement que prévu. « Nous nous sommes heurtés à la réalité du marché », résumait en juin la maire de Bogota, Claudia Lopez.

Comme dans le reste de l’Amérique latine, la crise n’est pas seulement sanitaire, elle est aussi sociale. Ici comme ailleurs, les populations défavorisées y sont les plus touchées. La pandémie a encore creusé les inégalités de pays parmi les plus inégalitaires au monde. Les travailleurs du secteur informel, vendeurs ambulants, petits artisans et employés au noir qui gagnent leur vie au jour le jour doivent choisir « entre mourir du Covid-19 ou mourir de faim ». Plus exposés au virus, mal alimentés et mal soignés, les gens pauvres développent des formes plus sévères de la maladie. Si les aides publiques mises en place ont permis d’éviter une explosion sociale, elles restent très insuffisantes.

Au Mexique, « l’épidémie va être longue »
« Il ne faut pas opposer la lutte contre l’épidémie et l’économie », martèle Carissa Etienne, directrice de l’OPS. Le dilemme entre restrictions au nom de la santé et réouverture au nom de l’économie traverse tout le continent. Le 7 août, Hugo Lopez-Gatell, vice-ministre mexicain de la santé et porte-voix de la stratégie du président Andrés Manuel Lopez Obrador (« AMLO ») contre le Covid-19, annonçait le passage au « plan B » gouvernemental, qui prévoit d’« amplifier l’ouverture progressive des activités économiques, sans mettre en danger la santé » des Mexicains.

Après un confinement recommandé mais non obligatoire, le pays a progressivement relancé, en juin, les activités non essentielles à partir d’un code de quatre couleurs (rouge, orange, jaune et vert) selon les régions. Depuis, la moitié des 32 Etats restent en alerte rouge, le reste en alerte orange. La ville de Mexico, principal foyer de contagion, en alerte orange depuis six semaines, lance, du 10 au 16 août, la réouverture partielle des musées, puis des cinémas et des piscines publiques. Les bars et les salles des fêtes sont autorisés à fournir des services de restauration jusqu’à 22 heures.

Avec déjà un demi-million de cas et presque 55 000 morts, le Mexique pourrait franchir la barre des 60 000 morts dans quelques jours. Un seuil qualifié, début juin, de « scénario catastrophique » par Hugo Lopez-Gatell, qui prévoyait alors un total de 35 000 morts. Depuis, il ne communique plus ses prévisions. « L’épidémie va être longue, a-t-il convenu le 7 août. Les experts mexicains critiquent l’absence de dépistage massif : « Cela revient à gérer la crise à l’aveuglette, déplore Samuel Ponce de Leon, spécialistes des maladies infectieuses à l’Université autonome du Mexique (UNAM) et coordinateur de la Commission de l’UNAM consacrée au Covid-19. Sans parler de la faible traçabilité des contacts des malades qui permettrait de bloquer davantage la chaîne de contagions. »

« Etat d’alerte » prorogé au Venezuela
Le Venezuela, lui, ne réalise pratiquement aucune analyse, faute de matériel. Les hôpitaux ne testent pas les patients décédés même si le personnel soignant soupçonne qu’ils sont morts du Covid-19. Seuls deux laboratoires et une unité mobile sont autorisés à effectuer des tests. L’opposition estime que le nombre réel de morts est deux fois plus important que celui reconnu par le gouvernement de Nicolas Maduro, qui en admettait 259 au 13 août.

Pourtant, le virus n’épargne pas les pontes du chavisme : Dario Vivas, qui représente le gouvernement national dans la capitale vénézuélienne, est décédé jeudi, près d’un mois après avoir été testé positif. « Il est mort en combattant (…), en prenant soin de notre santé et de notre vie à nous tous dans cette dure bataille conte la pandémie », a réagi la vice-présidente vénézuélienne, Delcy Rodriguez. Plusieurs hauts dirigeants proches du président, Nicolas Maduro, ont annoncé ces dernières semaines avoir contracté le Covid-19, comme Diosdado Cabello, numéro deux de l’équipe chaviste, ou le puissant ministre du pétrole, Tareck El Aissami.

« Même les chiffres officiels, dont tout le monde sait qu’ils sont sous-estimés, montrent une nette progression de la maladie », souligne un médecin de l’hôpital de San Cristobal, dans l’ouest du pays. Dimanche 9 août, le président Maduro a prorogé pour trente jours l’« état d’alerte » instauré en mars pour faire face à la pandémie et il a maintenu le système dit « sept sur sept » adopté en juillet : une semaine de strict confinement est suivie d’une semaine de relâchement « surveillé ». L’inquiétude, elle, ne se relâche pas.

Autre source d’inquiétude majeure pointée par Carissa Etienne, de l’OPS, mardi 11 août, lors d’un point presse en ligne : la propagation du coronavirus en Amérique latine augmente les risques de maladies transmises par les moustiques, comme la dengue ou la malaria, qui ont « un impact disproportionné sur les populations pauvres et vulnérables », en particulier sur les communautés indigènes.

« Alors que nous étions en train de parvenir à des résultats significatifs dans la lutte contre les maladies tropicales telles que la filariose ou la bilharziose, la pandémie a interrompu les campagnes de distribution massive de médicaments », a-t-elle regretté, égrainant les autres problèmes sanitaires engendrés par la crise du coronavirus : « 80 % des pays de la région ont rapporté des difficultés pour la délivrance des traitements contre la tuberculose ; 30 % des personnes séropositives au VIH ne consultent plus de médecins ; le dépistage des hépatites est rendu difficile dans un tiers des pays… Des patients meurent de ne pas avoir accès à leurs traitements de maladies chroniques. »

Frédéric Saliba(Mexico, correspondance), Marie Delcas(Bogota, correspondante), Angeline Montoya et Amanda Chaparro(Lima, correspondance)