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Le Monde.fr : « L’abandon de l’aide médicale d’Etat est à la fois dangereux médicalement, absurde économiquement et indigne moralement »

il y a 2 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : « L’abandon de l’aide médicale d’Etat est à la fois dangereux médicalement, absurde économiquement et indigne moralement »

TRIBUNE ; Céline Lis-Raoux Fondatrice de l’association RoseUp

Céline Lis-Raoux, fondatrice de l’association RoseUp, dénonce, dans une tribune au « Monde », la volonté de Marine Le Pen d’abolir l’AME destinée aux étrangers en situation irrégulière. Refuser cette aide nous exposerait tous et serait contraire au respect de la dignité de chacun.

Publié le 21/04/2022

En politique comme dans la vie, il faut se méfier de ceux qui professent qu’ôter un droit à autrui en ajouterait un nouveau à soi-même. Ceux-là imaginent sans doute que la société est pareille à un tableau Excel, où soustraire une colonne ferait croître sa voisine d’autant…

Mais la société n’est pas un logiciel de calcul, elle est un corps vivant où chaque individu (qui signifie « indivisible ») est intimement lié, entrelacé à ses voisins. Notre langue ne dit pas autre chose lorsqu’elle parle de « corps social ». C’est vrai, dans un fichier comptable on déduit, on « retranche » aisément. Dans un corps, trancher une oreille n’a jamais fait repousser un orteil…

Ce corps social existe encore plus, et pourrait-on dire « viscéralement », en santé : il y est l’expression d’une réalité biologique. Nous croisons dans la rue, dans les transports en commun, au travail, durant nos loisirs, des femmes et des hommes dont nous ne savons pas s’ils sont français, étrangers, en situation régulière ou pas : le simple fait de respirer le même air lie notre destin à celui de milliers d’inconnus. Aucune idéologie, ici, juste la loi du vivant.

Comment, dès lors, refuser à une seule cellule de ce corps social l’accès aux soins ? Le faire nous exposerait tous. C’est cette idée qui a prévalu, en 2000, à la création de l’aide médicale d’Etat (AME), ouvrant aux personnes en situation irrégulière l’accès aux soins médicaux essentiels. Ses bénéficiaires, très pauvres (les deux tiers sont en « précarité alimentaire »), se trouvent particulièrement exposés en raison de leurs conditions de vie : la prévalence de maladies comme la tuberculose, les hépatites, le VIH est bien plus élevée que la moyenne.

Conçue pour protéger le corps social en son entier (qui a envie que la tuberculose circule à un niveau élevé en France ?), l’AME est vite devenue un totem pour les droites. Accusée d’encourager l’assistanat, d’attirer des immigrés désireux de se faire soigner gratis, voire de permettre à des « Géorgiennes de se faire payer des chirurgies esthétiques », comme le disait Stanislas Guerini en 2019, avant de se rétracter.

Les totems ne sont que des chimères issues de notre imagination. Eriger un fantasme en bois, en pierre ou en paroles ne le rend pas plus réel. La vérité : l’AME est réservée aux étrangers présents clandestinement depuis plus de trois mois (après échéance du visa touristique de trois mois).

Une même humanité
Quel malade grave entreprendrait un long voyage et attendrait ensuite au moins six mois avant d’être pris en charge ? Les chiffres de l’Assurance-maladie sont éloquents : seuls 51 % des possibles bénéficiaires ont recours à l’AME. Pourquoi ? La plupart en ignorent l’existence ou, s’ils la connaissent, hésitent à se rendre à l’hôpital de peur d’être arrêtés puis expulsés.

Les soignants de l’hôpital Delafontaine, en Seine-Saint-Denis (l’établissement qui compte le plus de patients bénéficiant de l’AME en France), en témoignent : les malades arrivent ici en derniers recours, avec des pathologies très avancées et lorsqu’ils atteignent un degré de souffrance physique insupportable. Leur combat quotidien est de se nourrir ou de se loger. Pas de « profiter du système ».

L’AME a été conçue pour préserver sanitairement notre corps social. Se faisant, elle soutient aussi notre corps moral. La biologie a cette vertu fondamentale de nous rappeler que nous sommes tous égaux en humanité. Que signifierait l’abandon de l’AME proposé par la candidate d’extrême droite ?

Tout simplement de décider qui a le droit de vivre ou de mourir. Sur la seule vertu d’un morceau de papier, carte d’identité ou titre de séjour. Condamner quelqu’un à mourir de son cancer, de son insuffisance rénale ou de sa grossesse difficile car ses papiers ne sont pas les bons, c’est considérer que nous ne partageons pas la même humanité.

Instinct grégaire et ressentiment
Abandonner l’AME, c’est aussi renoncer à un morceau de notre âme. Si notre association a réussi, par le passé, à infléchir le gouvernement d’Emmanuel Macron sur ce sujet, ne nous leurrons pas : le bras de Marine Le Pen ne tremblera pas. D’abord parce que l’inégalité de traitement mais aussi de considération de l’humain est consubstantielle à l’extrême droite. Mais aussi parce qu’en se saisissant du totem de l’AME le Rassemblement national (RN) use de la « ficelle » dont tous les populismes abusent : flatter à la fois l’instinct grégaire et le ressentiment.

La suppression de l’AME est annoncée dans le chapitre programmatique du RN qui s’intitule « Lutter contre la fraude et mieux assurer le financement du système de soin ». Comme si le coût annuel – très marginal, il ne représente qu’un demi pour cent du budget de l’Assurance-maladie ! – de l’AME était intrinsèquement frauduleux et que son abandon allait garantir aux « vrais Français » d’être mieux soignés.

A tous ces Français qui se sentent déclassés, mal soignés (parfois à raison), Marine Le Pen affirme que le problème n’est pas systémique mais dû aux abus. Elle leur susurre aussi que leur vie vaut plus que celle des « autres », les immigrés clandestins, les sans-papiers. Sans proposer quoi que ce soit qui améliore, qui élève, elle ne peut offrir que ce qui enlève – comme, si pour se sentir « plus », il suffisait de rendre l’autre « moins ».

L’abandon de l’AME est à la fois dangereux médicalement, absurde économiquement et indigne moralement. Ne tombons pas dans le piège et ne normalisons pas cette idée que nous serions mieux soignés en cessant de soigner notre voisin déshérité. Parce que, que nous le voulions ou non, nous faisons corps avec lui.

L’Association RoseUp vient en aide aux femmes atteintes de cancers.

Céline Lis-Raoux(Fondatrice de l’association RoseUp )