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Le Monde.fr : L’âge de départ à la retraite crée la zizanie au sein du pouvoir

il y a 2 mois, par infosecusanté

L’âge de départ à la retraite crée la zizanie au sein du pouvoir

La majorité et l’exécutif s’opposent sur ce sujet, sur fond de tensions entre la droite et la gauche de la Macronie.

Le 6 avril 2019

Par Manon Rescan, Cédric Pietralunga, Bertrand Bissuel, Raphaëlle Besse Desmoulières et Olivier Faye• Publié aujourd’hui à 03h27, mis à jour à 09h12

Les maréchaux ont engagé leurs bataillons. L’empereur observe et dirige discrètement. Depuis trois semaines, Emmanuel Macron laisse prospérer un débat lancé par son premier ministre, Edouard Philippe, qui est repris en chœur et amplifié par certains de ses ministres issus de la droite : celui d’un possible report de l’âge légal de départ à la retraite, aujourd’hui fixé à 62 ans.

Question « légitime », a d’abord dégainé le locataire de Matignon, le 15 mars. « Je n’y suis pas hostile », a embrayé la ministre de la santé, Agnès Buzyn, deux jours plus tard, avant de rétropédaler. Qu’importe, puisque les patrons de Bercy, Gérald Darmanin et Bruno Le Maire, deux transfuges du parti Les Républicains (LR), comme M. Philippe, étaient là pour saisir la balle au bond. N’est-il pas nécessaire de « financer la protection sociale et la dépendance », comme l’a rappelé, jeudi 4 avril, M. Darmanin ?
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De quoi provoquer des cris d’orfraie dans la majorité, dont la composante la plus active penche vers le centre gauche. « Si on veut donner le sentiment qu’on est passé à côté du mouvement des “gilets jaunes”, mettons au premier plan ce débat », regrette Florent Boudié, député La République en marche (LRM) de Gironde. « Le premier ministre est sincère dans ce qu’il est : il envoie un ballon d’essai de droite », cingle Guillaume Chiche, son collègue des Deux-Sèvres. Manière de donner un tour très politique à ce débat, dans un quinquennat où le pragmatisme se veut érigé en valeur cardinale.

Emmanuel Macron s’était pourtant montré clair pendant sa campagne présidentielle. « Il n’y aura pas de hausse de cotisation ou de modification dans les cinq ans à venir de l’âge de départ légal », avait-il déclaré dans un entretien au Figaro, le 29 avril 2017. La promesse de réforme se trouvait ailleurs : dans le fait de bâtir un système universel de retraites plus juste, plus transparent, plus lisible. Fini les 42 régimes, place aux règles communes pour chaque Français. Avec un slogan qui claque : « Pour chaque euro cotisé, le même droit pour tous. »

Promesse réaffirmée

Seulement voilà, les premiers doutes émergent peu de temps après son élection. A l’automne 2017, certains pontes de l’exécutif envisagent de reculer la borne d’âge. Non seulement les prévisions financières, réalisées mi-2017, laissent entrevoir une relative dégradation des comptes du système de retraite, mais le big bang annoncé par M. Macron ne séduit pas tout le monde sur le papier. Plusieurs membres du gouvernement, venus de la droite, considèrent, avec leurs équipes de technos, qu’il vaut mieux revoir la règle des 62 ans – un changement simple à opérer sur le plan technique et qui permet de « cracher » des milliards d’euros d’économies.

Cette piste est finalement écartée par le chef de l’Etat : pas de réforme paramétrique, lance-t-il dans un discours prononcé, en janvier 2018, devant les magistrats de la Cour des comptes. Le 10 octobre 2018, la promesse de ne pas toucher aux 62 ans est réaffirmée par Jean-Paul Delevoye, le haut-commissaire à la réforme des retraites, et Agnès Buzyn, qui est chargée du dossier. Mais l’idée resurgit discrètement à la faveur du grand débat national.

Dans les documents diffusés mi-janvier par le gouvernement pour cadrer les discussions à l’échelon local, la question est posée aux citoyens de savoir s’il faut « reculer l’âge de la retraite » pour « financer les dépenses sociales ». Il faut dire que le pot de miel est alléchant. « L’exécutif a besoin de financements pour sortir du grand débat, note une source au cœur de la réforme. Le relèvement de l’âge légal, c’est une mesure simple, qui rapporte significativement. Mais je ne suis pas sûr qu’ils mesurent les incidences. Ceux qui n’ont pas vécu 2010 [époque de la réforme de Nicolas Sarkozy, qui a fait passer la borne d’âge à 62 ans] ne se rendent pas compte que ça peut mettre beaucoup de monde dans la rue. »
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« Pas un sujet interdit »

Dans l’affaire, Edouard Philippe et ses anciens comparses de droite prennent la plupart des coups. « La question est réglée. Il faut aller au bout de la réforme Delevoye, qui prévoit très clairement qu’on ne touche pas à l’âge légal, point barre, enrage un poids lourd de la majorité. C’était très inapproprié d’ouvrir ce débat, qui vient perturber une négociation d’horloger. » Foin de lobbying pour autant, jure-t-on à Matignon. « Le lobbying, ça se fait dans les lobbies, il n’y a pas d’avancées masquées, défend un proche de M. Philippe. Des questions sont posées dans le cadre du grand débat. Ce n’est pas un sujet interdit à l’intérieur du gouvernement. »

D’ailleurs, l’Elysée ne dit pas autre chose. « A partir du moment où on décide de prendre en charge la dépendance, les données peuvent changer, estimait-on, dès le 18 mars, dans l’entourage de M. Macron. Si on offre la couverture d’un nouveau risque, cela ne va pas se faire avec des pièces en chocolat ! »

Le chef de l’Etat a lui-même mis le pied dans la porte, mercredi 3 avril, lors d’un échange avec des élus à Saint-Brieuc, en soulignant que l’« on part aujourd’hui à la retraite à peu près au même âge qu’en 1980 ». Sauf qu’à l’époque, l’espérance de vie n’était pas aussi élevée. « L’ambition du gouvernement est simple : poser les problèmes, les analyser, et comme la finance magique n’existe pas, se poser la question de leur financement », insiste Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement.
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Certains en Macronie déplorent les engagements de campagne passés, qui entravent la capacité de mouvement du pouvoir. « C’était une connerie de mettre dans le programme le fait qu’on n’allait pas toucher aux 62 ans, estime un ministre. Mais à partir du moment où ça y est, c’est compliqué de bouger, car ça créerait un précédent. Ou alors il va falloir qu’on travaille nos éléments de langage. » En particulier pour calmer les esprits dans la majorité, et au-delà.

« Repousser l’âge de départ, ça peut être une mesure de gestion, mais cela risque de brouiller le message. On ne peut pas ajouter une mesure passager clandestin », prévient ainsi Aurélien Taché, député LRM du Val-d’Oise, qui s’est déjà distingué comme un des porte-voix du groupe de 50 députés à ne pas avoir voté la loi anticasseurs.

« Si ça produit des effets rapidement, c’est parce que c’est brutal. Ce serait une rupture par rapport à la promesse de dire que la réforme ne touchera pas les personnes à moins de cinq ans de la retraite », pointe l’économiste Jean Pisani-Ferry, qui a contribué à la rédaction du programme économique d’Emmanuel Macron. Les discussions promettent d’être musclées. « Ce n’est pas parce qu’on a des gens d’horizons différents au sein du gouvernement qu’on n’est pas capable d’avoir une ligne commune », veut croire Sibeth Ndiaye. Le débat risque d’être encore plus large que ça.

Retraites : changer de régime est-il possible ?

« Une réforme des retraites ne peut être acceptable que si elle restaure la confiance des citoyens par son équité et sa pérennité », entretien avec le politiste Bruno Palier, directeur du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp, Sciences Po)

« Un régime unique par points améliorerait la situation des travailleurs de plates-formes numériques », par Louis-Charles Viossat, haut fonctionnaire et professeur de politiques sociales internationales à Sciences Po

« Tout se passe comme si on devait naviguer à vue », par Michaël Zemmour, enseignant-chercheur en économie à l’université de Lille

« Après les salaires flexibles, voici les pensions flexibles ! », par Christiane Marty et Daniel Rallet, co-auteurs de Retraites, l’alternative cachée (Attac et Fondation Copernic, Syllepse, 2013).

« Le débat ne met pas assez en lumière les spécificités des professions libérales », par Philippe Castans, président de la Caisse interprofessionnelle de prévoyance et d’assurance vieillesse des professions libérales (Cipav)

« La retraite par capitalisation est l’autre grand pan de la réforme », par Julien Vignoli, directeur général adjoint du courtier en assurances Gras Savoye Willis Towers Watson

« Nous pourrions décider de consacrer 21 % du PIB aux retraites et rétablir un âge de départ à 60 ans », par Philippe Laget, ancien cadre dirigeant dans un grand groupe international de services financiers

« Age de départ à la retraite » : halte à « la confusion », par Antoine Bozio, maître de conférences à l’EHESS/Ecole d’économie de Paris et directeur de l’Institut des politiques publiques. L’économiste clarifie la différence entre « âge moyen de départ » et « âge minimal de liquidation des droits à la retraite », soigneusement brouillée par les opposants à la réforme proposée par M. Delevoye

Manon Rescan , Cédric Pietralunga , Bertrand Bissuel , Raphaëlle Besse Desmoulières et Olivier Faye