Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV)

Le Monde.fr : « L’épidémie de Covid-19 a fait éclater les inégalités sociales de santé »

il y a 2 jours, par infosecusanté

Le Monde.fr : « L’épidémie de Covid-19 a fait éclater les inégalités sociales de santé »

TRIBUNE

Si la crise due au coronavirus nécessite des mesures de soutien aux acteurs économiques, mais aussi aux plus précaires, elle doit conduire à intégrer dans les politiques sociales des objectifs sanitaires déterminés et planifiées estiment, dans une tribune au « Monde », Françoise Sivignon, ex-présidente de Médecins du monde, et l’épidémiologiste Alfred Spira.

Publié le 15/09/2020

Tribune. Face à la pandémie en cours, nous inscrivons nos pas dans ceux qui ont toujours lutté pour l’égalité des droits humains et la protection de notre environnement.

La pandémie due au coronavirus a pris nos sociétés de court, qui ont constaté de façon abrupte que notre état de santé dépend de notre susceptibilité à un nouveau virus et que l’édifice « mondialisation » est fragile et instable. On semble découvrir aujourd’hui le rôle de la destruction de notre environnement dans le développement de ces épidémies, conséquences de nos modifications sociales et environnementales, touchant un système sanitaire de plus en plus technicisé, guidé par des objectifs de gestion des flux et de rentabilité financière.

L’impact de cette crise sanitaire nécessite de solides mesures de soutien aux acteurs économiques, aux plus précaires les premiers et les plus impactés, des mesures de protection de la cohésion sociale et de l’environnement.

Les deux tiers de la mortalité dans le monde sont la conséquence de l’exposition à des productions humaines : tabac, alcool, malbouffe, substances chimiques, sédentarité, véhicules polluants et dangereux, armes, etc. Les maladies chroniques non infectieuses touchent particulièrement les catégories sociales les moins favorisées.

Différence d’espérance de vie
En France, la différence d’espérance de vie entre les 5 % des hommes les plus pauvres et celle des 5 % les plus riches s’élève à treize ans. L’augmentation de l’espérance de vie à la naissance ralentit dans les pays les plus développés, conséquence sanitaire de l’austérité, des conditions de vie et de travail, de l’environnement et des services de santé, conduisant à ce que l’on a qualifié de « syndrome de vie de merde ».

Les inégalités de santé découlent des conditions dans lesquelles les personnes naissent, grandissent, sont éduquées, vivent, travaillent et vieillissent. Elles sont sociales, territoriales, environnementales et liées au genre. L’ensemble de leurs déterminants interagissent de façon étroite.

Ces disparités proviennent de l’amplification des différences de revenus, d’éducation, de la dégradation des conditions de travail, de l’environnement, de l’accès à la santé. Elles n’ont pas diminué en dépit de la montée en puissance des systèmes de protection sociale des Etats-providence, du fait du désavantage accru des groupes socio-économiques les plus défavorisés. Les écarts se creusent entre les plus riches et les plus pauvres.

Les changements de comportements obtenus par la prévention sont plus facilement réalisés par les plus favorisés. La consommation de tabac, d’alcool, l’alimentation de mauvaise qualité, la sédentarité et un environnement néfaste sont plus prévalents au bas de l’échelle sociale.

Universalisme de la riposte
L’épidémie de Covid-19 a fait éclater les inégalités sociales de santé. Pour faire face à cette crise, nous avons besoin d’un accompagnement protecteur dans tous les domaines, qu’il s’agisse des revenus, de l’éducation, du travail, de la santé…

Il faut n’oublier personne, prévenir toute forme de stigmatisation, de discrimination. Il faut à la fois agir avec l’ensemble de la population par l’universalisme de la riposte, mais de façon plus importante avec ceux qui encourent les risques les plus élevés, c’est l’universalisme proportionné. D’abord ceux dont la santé est la plus fragile : personnes âgées, porteuses de handicap, de maladies chroniques, celles qui sont loin du système de santé, à la rue ou dans des habitats indignes, sans papiers, en prison.

L’activité sanitaire forme un tout, allant de la recherche, la prévention et la promotion de la santé jusqu’à la prise en charge des patients par une médecine de premier recours et hospitalière décompartimentée. C’est de nos modes de vie et pas seulement de dérèglements biologiques que nous sommes malades.

Les stratégies de préservation de la bonne santé devraient d’abord reposer sur des politiques des revenus, de redistribution fiscale et de protection sociale différenciées ; d’amélioration du système éducatif ; d’accès facilité aux services sociaux et sanitaires pour les plus précaires. Elles doivent permettre aux plus défavorisés de rattraper les catégories les plus favorisées.

Un problème politique
Il est important d’agir en faveur de la prise en compte de la diversité. L’accès aux soins doit être socialement adapté aux compétences culturelles, à la diversité des patients.

Les soignants, les services de santé doivent être mieux soutenus. Il en va de même pour le monde associatif, dont les salariés et les bénévoles sont en première ligne.

Les politiques sociales peuvent influencer directement tous les déterminants de la santé. Elles peuvent directement influer sur les inégalités de santé. Le problème est donc politique. Les stratégies des politiques sociales ont été trop longtemps développées indépendamment des bénéfices ou des détriments sur la santé des personnes concernées. Elles doivent poursuivre des objectifs sanitaires déterminés, planifiées, inscrits dans la loi, faisant l’objet d’évaluations démocratiques.

La confiance dans les messages délivrés par la puissance publique constitue un réel enjeu démocratique, conjuguant la protection des libertés individuelles et les mesures collectives de solidarité, parfois contraignantes.

Nous voulons croire que cette crise sanitaire se transformera en une opportunité d’améliorer nos sociétés. Le renforcement des capacités de recherche concernant les facteurs environnementaux de fragilité et leurs interactions avec le domaine social doit avoir une large place. Il est nécessaire de cesser de passer plus de temps à l’évaluation et à l’optimisation technocratique des services de santé pour mieux écouter, comprendre, éduquer, prévenir les maladies.

Françoise Sivignon(Ancienne présidente de Médecins du monde) et Alfred Spira(Professeur d’épidémiologie et de santé publique)