Emploi, chômage, précarité

Le Monde.fr : L’étrange paradoxe des chiffres de l’emploi en France

il y a 2 semaines, par infosecusanté

L’étrange paradoxe des chiffres de l’emploi en France

Après la bonne nouvelle donnée sur le front des embauches par l’agence centrale des organismes de sécurité sociale, la publication, jeudi, des chiffres du chômage a fait l’effet d’une douche froide.

Par Sarah Belouezzane

LE MONDE

26.10.2018

Il en va des statistiques de l’emploi comme de la météo sous les tropiques : les deux sont changeants et très difficiles à interpréter. De même qu’un soleil éclatant peut vite laisser place à la pluie la plus drue, de bons chiffres communiqués la veille ne mettent pas à l’abri d’une dégradation le lendemain. Rendant difficile une analyse correcte de la situation du marché de l’emploi.

C’est ainsi qu’après la bonne nouvelle donnée sur le front des embauches (+ 2,7 % au troisième trimestre) par l’Agence centrale des organismes de sécurité sociale (Acoss), la publication, jeudi 25 octobre, des chiffres du chômage a fait l’effet d’une douche froide.

Envolée du chômage de longue durée

Selon la note publiée par Pôle emploi, le nombre de chômeurs en catégorie A (sans travail et tenus d’en chercher un) a augmenté de 0,5 % au troisième trimestre en France métropolitaine. Sur cette période, 16 300 personnes supplémentaires sont venues grossir les rangs des demandeurs inscrits à l’organisme public. En tout, ce sont donc 2,45 millions de personnes qui sont en quête d’un emploi aujourd’hui dans l’Hexagone, hors outre-mer. Paradoxalement, une fois ces territoires, pourtant en plus mauvaise posture que le reste du pays, inclus dans le compte, la hausse est moins importante : 0,4 %.

Ceux qui payent le plus lourd tribut demeurent, sans surprise, les chômeurs de longue durée. En quête d’un travail depuis au moins un an ou plus, leur employabilité diminue avec le temps, rendant leur embauche de moins en moins facile. Au troisième trimestre, leur nombre a ainsi augmenté de 1,1 %. Pire en un an, il a bondi de 6,4 %.

Considérée sur cette même période, la situation globale des demandeurs d’emploi est, en revanche, meilleure que sur trois mois : leur nombre en catégorie A a, par exemple, reculé de 1,2 %. Une évolution qui s’est largement faite au profit des hommes, dans les rangs desquels la baisse a été significative. Une bonne nouvelle dans un flot de mauvais indicateurs.

Un record d’embauches
Voilà pour jeudi. Mercredi, c’était une tout autre musique que chantait l’Acoss. L’organisme qui coiffe les Urssaf, caisses collectrices des cotisations sociales, ne comptabilise certes pas les chômeurs. Mais il a une vue d’ensemble sur la totalité des contrats signés en France, et peut donc donner une idée du climat en vigueur sur le marché du travail.

Selon cette institution, les embauches, aussi bien en contrat à durée indéterminée (CDI) qu’en contrat à durée déterminée (CDD) de plus d’un mois, sont reparties à la hausse au troisième trimestre, avec une augmentation de + 2,7 %. Un record historique.

En tout, ce sont 2,14 millions de déclarations d’embauches qui ont été faites entre juillet et septembre. Mieux, les CDI représentent aujourd’hui près de la moitié des nouveaux contrats de plus d’un mois. A lui seul, ce précieux sésame, rêve de tous les demandeurs d’emploi, a bondi de 10 % sur cette période.
183 000 nouveaux postes cette année
Des bonnes nouvelles, l’Acoss n’est pas la seule à en donner. L’Insee, elle aussi, en a sorti quelques-unes. Ainsi les créations d’emplois, certes moins dynamiques qu’en 2017, continuent d’être bonnes : les employeurs tricolores devraient ouvrir 183 000 nouveaux postes cette année.

Le taux de chômage (dont le mode de calcul diffère de celui du nombre de demandeurs d’emploi) devrait quant à lui passer en dessous de la barre des 9 % de la population active en fin d’année.

Enfin, politiques comme patrons le répètent à l’envie : les entreprises ont du mal à trouver les salariés dont elles ont besoin pour accroître leur activité. Selon l’enquête de conjoncture semestrielle de Bpifrance, publiée en juillet, plus d’un tiers des petites et moyennes entreprises (PME) signalent des difficultés de recrutement. Elles n’ont pas été aussi nombreuses depuis 2002.

« On ne comprend jamais réellement ces chiffres »
Ce paradoxe entre bonnes et mauvaises statistiques du marché du travail, les économistes ont beaucoup de mal à l’expliquer. Il y a bien sûr ceux qui remettent en cause la qualité scientifique des chiffres de Pôle emploi.
Après tout, disent-ils, seule la France a recours à une telle méthode pour calculer le nombre de ses chômeurs. Les autres pays, et les spécialistes eux-mêmes, se fient plutôt aux statistiques de l’Insee, réalisées à partir d’une technique commune : celle-ci consiste en un interrogatoire des publics ciblés quand celle de Pôle emploi repose sur l’actualisation des inscrits dans son système informatique. « C’est à chaque parution la même chose, on a beau les triturer dans les tous les sens, les décortiquer, on ne comprend jamais réellement ces chiffres », se désole un spécialiste.

D’autres, comme Eric Heyer, économiste à l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), avancent une autre explication : « Il y a des gens, en fin de droit, qui ne prenaient plus la peine de s’actualiser et qui donc disparaissaient des fichiers. Ceux-là, voyant que la situation n’est pas si mauvaise, sont potentiellement de retour », analyse-t-il.

En clair, tous ceux qui avaient été découragés par plus d’une dizaine d’années de crise reviendraient chercher de l’aide auprès du service public de l’emploi. Un point de vue partagé par Alexandre Delaigue, chercheur à l’université Lille-1. « Le chômage de longue durée a été tellement important en France que certains ont arrêté de chercher et sont sortis des fichiers », avance-t-il.
Mais de l’avis des deux spécialistes, ces populations pourraient vite déchanter. Car si elle semble, en définitive plutôt correcte pour le moment, la situation de l’emploi pourrait se dégrader à la faveur du ralentissement de la croissance. Une turbulence qui éloignerait la perspective d’un chômage à 7 % de la population active en fin de mandat comme promis par Emmanuel Macron, réconciliant toutes les statistiques entre elles.