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Le Monde.fr : « La prime de la discorde » à l’hôpital

il y a 3 semaines, par infosecusanté

Le Monde.fr : « La prime de la discorde » à l’hôpital

Sera-t-elle de 500 euros ou de 1 500 euros pour les hospitaliers ? Dans les départements les moins touchés, les critères d’attribution semblent flous, et les syndicats dénoncent l’arbitraire des décisions.

Par Ulysse Bellier

Publié le 17/06/2020

C’était le 25 mars, au pic de la crise. Depuis l’hôpital de campagne installé en urgence à Mulhouse, Emmanuel Macron rendait « hommage à l’ensemble des soignants », « tous en première ligne ». Il annonçait une « réponse claire et forte de court terme » : une « prime exceptionnelle ». Mais, à la mi-juin, les détails de cette « reconnaissance » financière ne sont toujours pas réglés.

Le 15 avril, le gouvernement apportait des précisions. Il y aura deux échelons : la prime s’élèvera à 1 500 euros pour les hospitaliers dans les quarante départements les plus touchés ; dans les autres, elle sera de 500 euros. Mais parmi ceux-là, notait alors le ministère de la santé, « les agents ayant travaillé dans les services Covid + des 108 hôpitaux de référence percevront également la prime de 1 500 euros ».

Un mois plus tard pourtant, le décret d’application ne contenait que 79 établissements. Puis, le 11 juin, une nouvelle liste de 117 établissements est publiée. Entre les deux, 38 hôpitaux de différence et des jeux d’influence politique. Dans la Manche, en Ardèche, en Corrèze, dans l’Orne et ailleurs les élus s’indignent, écrivent au ministre de la santé.

« Les critères étaient mal réfléchis, et ils ont été modifiés », François Bayrou

A Pau, ça fonctionne. « On a rétabli la justice », note François Bayrou, maire de la ville et poids lourd de la majorité. Il se félicite d’« avoir pu obtenir une décision » en « faisant valoir le grand mérite » des équipes locales auprès du ministre des solidarités et de la santé, Olivier Véran : « Les critères étaient mal réfléchis, et ils ont été modifiés », assure le président du MoDem, qui reconnaît qu’« avoir une certaine influence, ça aide à se faire entendre ».

« Des choix politiques »
Dans les Alpes-de-Haute-Provence, l’hôpital de Manosque a bénéficié de la seconde promotion, mais pas celui de Dignes-les-Bains, pourtant référent départemental, alerte Hugues Breton. « C’est absolument inexplicable, s’irrite ce représentant local de l’Association des médecins urgentistes de France (AMUF). On a passé la journée à regarder les chiffres avec mon chef de service, on n’a pas d’explication. » Le médecin dénonce des « critères définis par le ministère, dont personne n’a connaissance ».

Interrogée, la direction générale de l’offre de soin (DGOS), en charge du dossier au ministère de la santé, affirme au Monde que « chacun » des 117 établissements listés « a été identifié en raison, notamment, de l’impact du nombre de patients Covid + pris en charge sur ses capacités d’accueil », sans plus de précision. Aucune personne interrogée, ni un député impliqué dans le dossier, ni des syndicats, ni le directeur d’un CHU, n’a connaissance des éléments précis sur lesquels se fonde le ministère.

La hausse de 500 à 1 500 euros de la prime n’est possible que pour 40 % des effectifs

« Au lieu de donner une prime à tous les hospitaliers quel que soit leur territoire pour reconnaître leur effort, on fait des choix politiques, comprend Emmanuel Tinnes, de FO-Santé. Vous voyez l’arbitraire ? » Les organisations syndicales sont d’autant plus remontées que la seconde version du décret établit une autre limite : au sein des 117 hôpitaux listés, la hausse de 500 à 1 500 euros de la prime n’est possible que pour 40 % des effectifs au maximum. Qui en profitera ? La liste des bénéficiaires est laissée « à la seule appréciation des chefs d’établissement », précise la DGOS.

Avec de telles consignes, c’est le grand écart d’un établissement à l’autre. A Montargis, dans le Loiret, la hiérarchie a choisi d’utiliser le maximum de son quota de 40 % : les fonctions supports, comme la logistique, les repas, la lingerie, en profiteront aux côtés des services les plus impliqués. A La Réunion, le directeur général du CHU, Lionel Calenge, a préféré choisir « de manière très ciblée » les agents qui en profiteront. Résultat, « en suivant les critères du décret, on arrive à peu près à 25 % » des 7 300 hospitaliers de l’île, estime-t-il, reconnaissant que les syndicats lui ont fait intégrer « quelques oublis » dans la liste de bénéficiaires.

Un million de bénéficiaires
« C’est le fait du prince ! », s’indigne Christophe Prudhomme, le porte-parole de l’AMUF. A Toulouse, la CGT du centre hospitalier universitaire (CHU) s’est émue de voir le directeur des ressources humaines et son adjointe toucher les 1 500 euros « alors que certains soignant·e·s ayant pris en charge des patients Covid (…) n’auront que 500 euros. » « Choisir ces personnes-là, qui ont de gros salaires et plein d’avantages, par rapport à d’autres, c’est explosif ! », s’exclame Julien Terrié, le secrétaire général local du syndicat.

Le directeur général du CHU « assume » : « Oui, cinq directeurs adjoints ont la prime [de 1 500 euros], parce qu’ils ont travaillé, se défend Marc Pénaud. Ils répondent aux critères. J’ai trouvé légitime de leur attribuer cette prime. » Il a fait ses comptes : à Toulouse, 12 900 agents toucheront une prime, parmi lesquels 4 321 à 1 500 euros, dont « 78 % de soignants » et « 6 % d’administratifs ».

Le temps que la tuyauterie administrative se mettre en branle, les soignants devront patienter

A l’hôpital de Pau, rien n’est encore décidé. « Il faut faire attention à n’oublier personne, c’est un travail délicat », explique Valérie Revel, la présidente de la commission médicale d’établissement. Conséquence : pour verser la prime en juin, « c’est trop tard ». Pourtant, lors de son annonce en avril, le ministère de la santé annonçait une prime qui sera « attribuée (…) dès le mois de mai ». Mais, le temps que la tuyauterie administrative se mettre en branle, les soignants devront patienter. A Montargis et La Réunion, les primes seront versées sur le salaire de la fin juin. A Bordeaux, tout le monde aura sa prime de 500 euros à la fin du mois et le complément de 1 000 euros – pour ses bénéficiaires – sera versé en juillet. A Pau, « ce sera sur le salaire de fin juillet, au pire fin août ».

Valérie Revel regrette, finalement, une « prime de la discorde » qui « entraîne un sentiment d’injustice » au sein des personnels hospitaliers, alors que « tout le monde a répondu présent ». « Les gens ne réclamaient pas cette prime », mais une revalorisation salariale permanente, renchérit Christophe Prudhomme, de l’AMUF qui dénonce là des « économies de bouts de chandelle ». Au ministère, on souligne que « tous les personnels hospitaliers percevront la prime, soit 131 000 personnels médicaux et 850 000 personnels non médicaux », pour un coût total de 1,3 milliard d’euros.