Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Monde.fr : « La probabilité d’éviter une nouvelle saturation totale de l’hôpital est faible »

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : « La probabilité d’éviter une nouvelle saturation totale de l’hôpital est faible »

L’épidémiologiste et biostatisticienne Dominique Costagliola critique le calendrier de déconfinement annoncé par Emmanuel Macron, le jugeant « prématuré ».

Propos recueillis par Chloé Hecketsweiler et Nathaniel Herzberg

Publié le 05/05/2021

Epidémiologiste et biostatisticienne, Dominique Costagliola est directrice adjointe de l’Institut Pierre-Louis d’épidémiologie et de santé publique (Sorbonne Université, Inserm). Membre de l’Académie des sciences, elle porte depuis le début de l’épidémie de Covid-19 un regard critique sur les choix du gouvernement. Pour Le Monde, elle revient sur le calendrier du déconfinement, et sur le risque d’une reprise épidémique incontrôlée.

Le déconfinement annoncé par le président de la République a-t-il lieu au bon moment ?
Cela me paraît prématuré. La probabilité que ça passe, c’est-à-dire d’éviter une nouvelle saturation totale de l’hôpital, est faible. Actuellement, le nombre de cas baisse, mais on a à peine passé le pic. On relâche sans avoir diminué vraiment la pression à l’hôpital. A la mi-décembre 2020, lors du précédent déconfinement, le nombre d’hospitalisations et de personnes en réanimation avait plus baissé quand on a rouvert. Là, on relâche beaucoup plus tôt.

Dans la conclusion de son dernier rapport hebdomadaire, Santé publique France, qui n’a pourtant pas une liberté totale d’expression, estime que, sans un haut niveau d’adhésion aux mesures de prévention individuelles et une progression rapide de la vaccination, « un débordement des capacités hospitalières » est à craindre en cas d’assouplissement des mesures collectives.

Craignez-vous une quatrième vague ?
Oui, d’autant plus que l’annonce de ce calendrier risque de favoriser dès à présent une moindre observance des mesures, dont le télétravail.

Vous ne trouverez pas un seul pays au monde qui retienne comme seuil de déconfinement une incidence de 400 cas pour 100 000 habitants. Tous les autres pays retiennent des seuils beaucoup plus bas, 40 au Japon, 100 dans de nombreux pays. En France aussi, nous avions même un seuil à 50 qu’on a oublié sans aucune explication à ce sujet.

Ce seuil de 400 a été choisi, car il était plausible que toutes les régions l’atteignent au 19 mai. Mais la probabilité pour que ça passe est toute petite.

La vaccination n’est-elle pas supposée faire barrage à une nouvelle vague ?
A l’heure actuelle, on peut estimer que 10 % de la population environ est totalement vaccinée, 24 % ayant reçu au moins une dose. Et environ 23 % des plus de 20 ans ont été infectés selon les estimations de l’Institut Pasteur. Cela reste sans doute trop faible pour garantir une diminution de la circulation du virus.

Avec le variant britannique, plus transmissible, il faudrait que 75 % à 80 % de la population soit immunisée pour éviter une reprise épidémique dans un contexte où toutes les mesures barrières seraient abandonnées.

En France, la cible actuelle, les adultes, ne fait pas 80 % de la population, et l’on sait que tout le monde ne se fera pas vacciner. Donc, il faudrait déjà débattre de façon collective de la vaccination des plus jeunes.

Que pensez-vous de la stratégie adoptée par Emmanuel Macron qui consiste à « vivre avec le virus » ?
Je ne vois pas sur quel plan elle peut être gagnante. Aucune donnée ne la soutient.

Beaucoup de décès, beaucoup d’hospitalisations, beaucoup de Covid longs, qui pèseront sur les coûts de santé futurs, une démoralisation générale du personnel hospitalier, une restriction d’accès aux autres soins… La situation pour les soignants est extrêmement difficile. Vous êtes prêts à vous battre à fond deux mois, trois mois, mais au bout d’un an cela ne tient plus. Il y a des limites à la résistance humaine.

Mais les Français, nous dit-on, ne supportent plus le confinement…
Cela fait des mois qu’on nous serine qu’il serait horrible d’être confiné à nouveau. Comment voulez-vous qu’on l’accepte et qu’on le comprenne ? On a fait une prophétie autoréalisatrice. On aurait pu définir une stratégie cohérente et lisible pour les personnes, fixer des objectifs, que les gens comprennent pourquoi les mesures étaient prises, en discuter avec la société civile, utiliser les « machins » que l’on a créés, mais dont on a oublié même qu’ils existent, comme la Conférence nationale de santé.

Que pensez-vous du rôle des écoles dans la dynamique épidémique ?
Le déploiement des tests salivaires montre que, quand on teste les enfants, on trouve des positifs. Le gouvernement – en s’appuyant sur la position de la Société française de pédiatrie – nous avait entretenus dans l’idée que ce n’était pas le cas. Par ailleurs, les données ne vont pas dans le sens d’une moindre contagiosité des enfants par rapport aux adultes. Dans l’étude Comcor [réalisée par l’Institut Pasteur], le risque d’être infecté est associé à la présence au foyer d’un enfant, avec un surrisque de 30 %.

Quelle lecture faites-vous de la stratégie française ?
Je ne sais pas, car je ne trouve pas les décisions lisibles. Je ne comprends pas ce qui est le réel moteur des décisions, ce qui les justifie. Quelle est la logique ? Quel est l’objectif ? Dans la mesure où on prend des mesures sans expliquer quel est l’objectif, comment s’attend-on à ce que les gens les adoptent ? Dans les programmes d’éducation à la santé, on essaie de se mettre d’accord sur un objectif à atteindre, et après on discute des moyens pour y arriver.

Je soupçonne qu’il y a une stratégie, mais je n’arrive pas à la décoder. Par exemple, le 28 octobre, on nous a parlé d’un seuil à 5 000 nouveaux diagnostics de Covid quotidiens à atteindre avant de déconfiner et depuis on ne nous en a plus jamais reparlé.

Reprochez-vous au gouvernement de naviguer à vue ?
Ce n’est pas, en tout cas, une stratégie basée sur la science qui a été choisie. Lors du discours du 28 octobre, on l’a cru. Il y avait des objectifs, et une explication : on allait ramener le virus à un niveau suffisamment bas pour faire du « tester, tracer, isoler » efficace. Mais ça s’est perdu entre octobre et janvier.

Dès septembre, Jean-François Delfraissy [président du conseil scientifique] avertit qu’il va falloir prendre des décisions difficiles, or, tout ce que le premier ministre, Jean Castex, annonce, c’est l’allégement du protocole des écoles. On ne tire pas les leçons des vagues précédentes, et on n’écoute pas la science.

En janvier, Emmanuel Macron aurait pris la décision de ne pas reconfiner, parce que le conseil scientifique ne pouvait pas lui assurer que ce confinement serait le dernier. Comprenez-vous ce choix ?
Je ne vois pas comment quiconque pourrait affirmer que le confinement dont nous sortons sera le dernier. On a le sentiment qu’on fait un pari, et tant pis si on ne le gagne pas.

L’épidémie a fait en moyenne 300 morts par jour depuis le début de l’année. Quel regard portez-vous sur ce chiffre ?
Il y a un excès de mortalité par rapport à la mortalité attendue, qui a commencé la semaine du 28 septembre. Cela fait sept mois. L’an passé, lors de la première vague, l’excès de mortalité a duré dix semaines. L’équivalent d’un avion s’écrase tous les jours dans l’indifférence la plus totale.

Cette année de couvre-feux et de demi-confinements permet-elle d’aborder l’été dans de bonnes conditions ?
On a pris des mesures médianes qui ont eu un certain effet, mais qui n’ont pas réussi à diminuer la circulation du virus autant qu’après le premier confinement.

J’imagine que, dans le pari, on table sur le climat pour faire la différence, mais, l’an passé, ce qui nous a acheté un bel été, c’est qu’on avait une circulation faible du virus à la sortie très progressive du confinement, entre le 11 mai et le 22 juin. Je ne suis pas sûre qu’on aura un été aussi calme en l’abordant avec un niveau de circulation aussi élevé.

Olivier Véran s’est félicité, le 4 mai, de la baisse du nombre de cas, et les dernières projections de l’Institut Pasteur montrent que le nombre de patients en réanimation devrait continuer à décroître. Qu’en pensez-vous ?
Les projections à deux semaines se fondent sur la dynamique actuelle des paramètres épidémiologiques et de mobilité. Ils ne préjugent pas de ce qui pourrait se passer à la levée des restrictions de déplacement et à la réouverture des collèges et des lycées. On ne verra l’impact de ces assouplissements sur l’évolution des nouveaux diagnostics que d’ici sept à dix jours.

Le gouvernement présente souvent la France comme un « bon élève ». Est-ce le cas ?
Il est trop tôt pour savoir qui sont ceux qui ont mieux géré, car il y a tellement de facteurs à prendre en compte, et cela peut changer selon le moment. En ce printemps 2021, aucun de nos voisins n’est dans une situation plus défavorable. Quand on regarde l’indicateur établi par l’ECDC [Centre européen de prévention et de contrôle des maladies], qui combine taux de positivité et taux d’incidence sur quatorze jours, seuls les Pays-Bas et la Suède apparaissent en rouge foncé, comme nous, lors du point de la semaine dernière.

Est-ce sûr que le pire est malgré tout derrière nous ?
L’Inde, il y a quelques semaines, assurait que le problème était réglé. On n’a pas l’impression que cela ait été le cas. Il est trop tôt pour dire que l’histoire est finie.

Vous n’avez pas l’impression de crier dans le désert ?
Si, bien sûr. Mais les autorités ont décidé de ne pas suivre les données de la science. Les racines sont profondes. Quand Emmanuel Macron est allé rendre visite à Didier Raoult, l’année dernière, c’était clair. La prétention que l’hydroxychloroquine était un traitement miracle n’était basée sur rien. Lui rendre visite alors qu’il avait énoncé ce mensonge, et, je pense, avec la conscience que c’était faux, c’était montrer qu’on se moquait des données de la science.

Cela fait un an qu’on n’a pas de débat démocratique sur les mesures à prendre. L’enjeu est un nombre considérable de gens hospitalisés, un nombre considérable de gens qui vont avoir des séquelles et un nombre considérable de familles endeuillées, sans parler des conséquences sociales et économiques du « vivre avec le virus », dont plusieurs économistes écrivent que ce n’est pas une bonne idée.