Covid-19 (Coronavirus-2019nCoV) et crise sanitaire

Le Monde.fr : La « pulsion de mort » a cent ans et, pendant la pandémie de Covid-19, elle se porte bien…

il y a 2 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : La « pulsion de mort » a cent ans et, pendant la pandémie de Covid-19, elle se porte bien…

Théorisé après la première guerre mondiale par un Sigmund Freud hanté par le risque d’un auto-anéantissement de l’humanité, ce concept revient dans l’actualité avec l’épidémie liée au nouveau coronavirus.

Par Valentine Faure

Publié le 13/01/2021

Histoire d’une notion. L’année 2020, qui a connu un monde à l’arrêt et des records de mortalité, a fait resurgir la mort au cœur de nos vies. Cette même année, la « pulsion de mort » a eu cent ans. Théorisée par Freud dans un texte appelé Au-delà du principe de plaisir (1920), cette notion, qu’il assume comme spéculative, vient « bouleverser l’édifice, explique le psychanalyste Jacques André. Contrairement à toute la première doctrine de la psychanalyse, qu’il construit autour du principe de plaisir, il introduit la mort au cœur de la vie pulsionnelle, faisant place à la part la plus âpre de la vie psychique ».

Il y a d’abord un constat clinique : Freud observe chez certains patients une compulsion de répétition. Une force irrépressible, qui échappe manifestement au « principe de plaisir », qui fait que certains patients paraissent ne pas vouloir guérir, voire peut-être régresser jusqu’à engendrer leur propre destruction. « Certaines personnes donnent en effet l’impression d’être poursuivies par le sort, on dirait qu’il y a quelque chose de démoniaque dans tout ce qui leur arrive », écrit-il.

« Le but de toute vie est la mort »
L’idée est très controversée. On reproche à Freud son obsession pour la mort, la sienne, celle des autres, et notamment de sa fille Sophie, enceinte de trois mois et emportée par la grippe espagnole pendant qu’il écrit Au-delà du principe de plaisir. La notion cheminera, en évoluant, chez Melanie Klein, André Green, Françoise Dolto, Lacan. Dans un livre d’entretiens célébrant le centenaire de la psychanalyse, Cent ans après (Gallimard, 1998), Pontalis résumait la « fascination pour une notion que personne – et c’est heureux – n’est vraiment capable de circonscrire, chacun y voyant, y projetant ce que lui importe… ». « Avec la pulsion sexuelle, on est plus à l’aise, elle est beaucoup plus démontrable, admet Jacques André. La pulsion de mort souffre d’un aspect un peu spéculatif, philosophique. Elle est précise dans sa formulation, mais incertaine dès qu’on cherche sa source, le but, l’objet… »

Pour tenter de l’expliquer, Freud émet une hypothèse biologique, celle d’un retour à l’inanimé de tout organisme vivant, qui fait que « le but de toute vie est la mort ». « Il s’appuie sur les travaux d’August Weismann, écrit Elisabeth Roudinesco dans sa biographie de Freud (Sigmund Freud en son temps et dans le nôtre, Seuil 2014). La substance du vivant est partagée entre le mortel, le soma, et l’immortel, le plasma germinatif – ADN. Freud affirme que les cellules germinales font preuve d’un narcissisme absolu, au point d’être porteuses, elles aussi, d’une pulsion de mort. » En 1972, la mise en évidence du phénomène d’apoptose – la mort programmée des cellules – viendra souligner la pertinence de l’intuition freudienne.

Mais il y a bien sûr un contexte historique : Freud a été très ébranlé par la Grande Guerre. « Il y a quelque chose du climat de l’époque qui parle d’une pulsion d’auto-anéantissement de l’humanité dans son ensemble, analyse Jacques André. Cette idée que les pays les plus cultivés puissent ainsi s’autodétruire, que l’humanité ne soit pas capable de penser à son autoconservation, l’éprouve énormément. » Sa pulsion de mort s’applique à la société entière. Dans un texte qu’il publie en 1930, Malaise dans la culture, Freud termine sur ces mots : « La question décisive pour le destin de l’espèce humaine me semble être de savoir si et dans quelle mesure son développement culturel réussira à se rendre maître de la perturbation apportée à la vie en commun par l’humaine pulsion d’agression et d’auto-anéantissement. »

« Désir morbide de liquidité »
En 2009, les économistes Bernard Maris et Gilles Dostaler publient Capitalisme et pulsion de mort (Albin Michel). Ils y soutiennent que Freud et Keynes se sont influencés mutuellement, et que ce que l’un a appelé « pulsion de mort », l’autre le nomme « désir morbide de liquidité ». « Leurs questionnements se rejoignent, écrivent-ils. L’accumulation de capital, le désir mortifère d’argent et la pulsion de mort sont intrinsèquement liés. » Le philosophe allemand Anselm Jappe, dont le livre La Société autophage (La Découverte, 2017) s’ouvre sur le mythe d’Erysichthon – ce roi qui s’autodévora puisque rien ne pouvait assouvir sa faim –, voit aussi dans la manière dont les sociétés capitalistes détruisent la planète et s’autodétruisent l’œuvre de la pulsion de mort. Car « un sujet humain doit accepter d’être confronté au manque, de ne pas tout posséder, ce que promet le capitalisme, dit la psychanalyste et autrice de L’Enigme de la pulsion de mort (PUF, 2014) Monique Lauret. Une société qui dénie le manque est animée par la pulsion de mort. »

Dans Malaise dans la civilisation (1929), Freud se demandait laquelle des pulsions, de vie ou de mort, finirait par l’emporter. « Il y avait chez Freud l’espoir d’une dictature de la raison », rappelle Jacques André. Un siècle funeste plus tard, « nous sommes à nouveau plongés dans les mêmes troubles, note Monique Lauret. Nous sommes pris, collectivement, dans un système de répétition sous-tendu par la pulsion de mort. »

En 2020, année si meurtrière, le confinement est venu poursuivre le travail. « La pulsion de vie, c’est ce qui lie, noue, qui pousse les êtres humains à s’unir les uns aux autres, explique Monique Lauret. La pulsion de mort, c’est un travail de déliaison. Le confinement, qui nous coupe les uns des autres, constitue une atteinte à la pulsion de vie qui risque de faire flamber la destructivité. » La pulsion de mort a cent ans, et elle se porte bien.