L’industrie pharmaceutique

Le Monde.fr : Procès du Mediator : l’étude de 1995 qui aurait dû alerter Servier

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : Procès du Mediator : l’étude de 1995 qui aurait dû alerter Servier

Lucien Abenhaïm, l’épidémiologiste ayant mis en lumière les risques mortels liés aux anorexigènes, était entendu jeudi devant le tribunal correctionnel de Paris.

Par Henri Seckel

Publié le 11/10/2019

En 1999, à quelques semaines d’intervalle, un cas de valvulopathie est recensé à Marseille, et un cas d’hypertension artérielle pulmonaire (HTAP) à Paris. Point commun chez les deux malades, et dans les deux cas, c’est une première : ils sont sous Mediator et rien d’autre. C’est de ce médicament que vient leur mal. Le risque qu’il fait courir à ceux qui le consomment est alors patent, et 1999 passe pour l’année à partir de laquelle il est véritablement scandaleux que le Mediator n’ait pas été retiré du marché – il le sera dix ans plus tard.
En réalité, la première alarme aurait dû sonner quatre ans plus tôt au sein des laboratoires Servier, qui comparaissent depuis le 23 septembre devant le tribunal correctionnel de Paris pour « tromperie aggravée » et « homicide involontaire ». L’audience, prévue jusqu’en avril 2020, aura le temps de revenir sur les deux cas de 1999. Elle se penchait, jeudi 10 octobre, sur un premier rendez-vous manqué : 1995.
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Cette année-là furent publiés les résultats d’une vaste étude épidémiologique internationale sur l’HTAP, l’IPPHS (pour International Primary Pulmonary Hypertension Study), dont Lucien Abenhaïm fut le directeur. « Merci de me donner l’occasion de formuler mon témoignage sur cette affaire dramatique », souffle le professeur de 68 ans à la barre, avant de dérouler le récit de cette étude lancée en 1992, après que plusieurs cas d’HTAP, maladie rare et mortelle, avaient été signalés en France.
Une hypothèse principale avait émergé d’emblée : « On savait que cette pathologie était probablement liée aux anorexigènes. » Un quart de siècle plus tôt, l’Aminorex, pilule coupe-faim appartenant à cette catégorie, avait provoqué une épidémie d’HTAP. L’hypothèse se vérifiera, et l’étude IPPHS démontrera la « causalité » entre HTAP et anorexigènes : « Les consommer pendant plus de trois mois multipliait les risques par 9 ou 10 », se souvient Lucien Abenhaïm.

Isoméride et Pondéral disparaissent, pas Mediator
Le Pondéral et l’Isoméride, deux coupe-faim vedettes des laboratoires Servier, voient alors leur prescription limitée à trois mois. En 1997, ils sont retirés du marché. Le Mediator, lui, échappe à ce sort, et pour cause : officiellement, il ne s’agit pas d’un anorexigène. C’est pourtant bien pour son effet coupe-faim qu’il est prescrit à tour de bras par les médecins généralistes… une fois le Pondéral et l’Isoméride disparus.
Lors de sa mise sur le marché en 1976, le Mediator avait été commercialisé comme antidiabète, et non comme anorexigène, même s’il en avait les propriétés. Plusieurs études préalables à sa commercialisation – conduites par les laboratoires Servier eux-mêmes – l’avaient démontré, et c’est bien pour cela que l’Organisation mondiale de la santé lui avait donné le nom générique de « benfluorex », le suffixe « orex » regroupant tous les anorexigènes.

Servier avait décidé de le positionner sur le créneau des antidiabète pour des raisons commerciales, soutient l’accusation, notamment pour ne pas faire d’ombre au Pondéral. Pas du tout, a répliqué un représentant de Servier en début de semaine, expliquant que « les effets amaigrissants du Mediator étaient trop modestes » pour revendiquer l’indication anorexigène.

En échappant à cette indication, le Mediator va passer entre les mailles du filet. Lors de l’étude IPPHS, les laboratoires Servier se garderont bien de révéler à Lucien Abenhaïm la parenté chimique du Mediator avec le Pondéral ou l’Isoméride :
« On ne nous a jamais dit que le Mediator avait un effet anorexigène. J’ai rencontré plusieurs fois les équipes de Servier, personne ne m’a dit : “Tu sais, le Mediator est assez proche de l’Isoméride et du Pondéral, tu devrais l’étudier.” Ça n’aurait pas changé le résultat de l’IPPHS, car le Mediator était très peu utilisé à l’époque, mais j’aurais été au courant, je me serais renseigné sur son devenir. C’est ça, la différence. »

Peut-être Lucien Abenhaïm aurait-il alors mis fin à la carrière du Mediator, sauvant ainsi des centaines de vies, lors de son arrivée à la tête de la direction générale de la santé en 1999. « Si je l’avais su, le produit ne serait pas resté deux heures en pharmacie », avait-il dit aux juges d’instruction. « Disons que le délai aurait peut-être été de deux semaines », corrige-t-il à la barre, qu’il aura tenue pendant plus de cinq heures. Le temps d’une déposition par ailleurs éclairante sur certaines méthodes glaçantes du groupe Servier.

Manœuvres de déstabilisation
Sur le plan commercial, d’abord : alors qu’à la suite de l’étude IPPHS l’Isoméride est peu à peu retiré du marché européen, Servier parvient à imposer sur le marché américain le Redux, qui en est la copie conforme. Il faudra une nouvelle étude, baptisée « SNAP » et coordonnée par Lucien Abenhaïm, et la révélation de nombreux cas de valvulopathies chez les consommateurs du Redux, pour qu’il soit retiré.
Ses positions vaudront à l’épidémiologiste une sévère campagne de déstabilisation. En mars 1996, la directrice internationale du groupe Servier, Madeleine Derôme-Tremblay, par ailleurs épouse de Jacques, le fondateur, écrit une lettre au vice-président des laboratoires Wyeth, partenaires de Servier aux Etats-Unis : « Ce serait une bonne idée que vous et le Dr Faich prépariez plusieurs plans qui pourraient contrecarrer l’action de ces messieurs, sans paraître agressif à leur égard. »

Quelques mois plus tard, l’étude IPPHS a l’honneur d’être publiée dans le New England Journal of Medicine (NEJM), revue médicale de référence. Fait rare, l’étude est précédée d’un éditorial négatif, qui remet en cause la qualité de ladite étude. « On s’est rendu compte qu’il avait été écrit par deux hommes dont il était de notoriété publique qu’ils étaient consultants pour Servier », déclare en souriant Lucien Abenhaïm. L’un des deux signataires était le Dr Faich. « Le NEJM s’est excusé, et a réécrit un éditorial, positif cette fois. »

« Clairement, il y a eu un contexte de pression », poursuit-il, en évoquant les deux couronnes mortuaires retrouvées sur sa porte, les voitures stationnant longuement devant chez lui, ou ce mystérieux coup de téléphone : « Un homme se disant employé de la Caisse des dépôts et consignations m’a dit : “J’ai une très grosse somme d’argent à transférer sur votre compte.” Je demande de qui ça vient. “Je ne pourrai vous le dire que quand j’aurai versé l’argent.” Je lui ai demandé son nom et son numéro de téléphone. Quand j’ai voulu le rappeler, le numéro était faux. J’ai rappelé la banque, le nom n’existait pas chez eux. J’étais persuadé que ça venait du service d’espionnage industriel de chez Servier. Alors je leur ai dit d’arrêter, sinon j’allais vraiment m’énerver. Ils ont nié, mais ça s’est arrêté. »