Les retraites

Le Monde.fr : Retraites : « Macron peut gagner cette “mère des batailles” »

il y a 3 jours, par infosecusanté

Retraites : « Macron peut gagner cette “mère des batailles” »

Chronique
auteur

Jean-Michel Bezat

Le gouvernement peut mener à bien ce chantier-phare du quinquennat à condition de ne pas sacrifier l’esprit d’universalité de la réforme sur l’autel du corporatisme et des égoïsmes, estime dans sa chronique Jean-Michel Bezat, journaliste au « Monde ».

Publié le 02 septembre 2019

Chronique. On se souvient de la formule de Michel Rocard qui accompagnait la publication de son « Livre blanc sur les retraites » (1991), prélude à une réforme que le président de la République d’alors, François Mitterrand, ne lui laissa pas le temps de lancer : « Il y a de quoi faire sauter plusieurs gouvernements. » L’augure du premier ministre ne s’est pas réalisé. Aucun de ses successeurs à Matignon n’a été emporté par une tourmente sociale. Ni Edouard Balladur en 1993, qui opéra subrepticement par décret au cœur de l’été, ni Jean-Pierre Raffarin en 2003, pas plus que François Fillon en 2007-2010 ou Jean-Marc Ayrault en 2013, qui ont tous durci les conditions de départ. Ni même Alain Juppé en 1995, qui dut néanmoins reculer sur les régimes spéciaux.

Est-ce un grand risque de parier qu’Emmanuel Macron franchira à son tour l’obstacle ? La barre est mise bien plus haut : aucun gouvernement n’a engagé une réforme systémique avec la création en 2025 d’un « régime universel » par points, où chaque euro cotisé donnera le même droit à pension pour tous, quelle que soit sa profession. Le big bang n’épargnera que le principe de la répartition, où les cotisations des actifs financent les pensions des retraités, fondement de la solidarité entre générations. Pour le reste, ce sera la disparition d’un édifice où cohabitent 42 régimes différents. Et, selon le chef de l’Etat, « plus d’équité » et « un grand choc de lisibilité ».

Sans le mouvement des « gilets jaunes », M. Macron aurait sans doute imprimé un tempo plus rapide à cette affaire. Le voilà qui donne du temps au temps avant de soumettre un projet de loi au Parlement, après les municipales de mars 2020. Les dix-huit mois de consultations des experts, du patronat et des syndicats menées par le haut-commissaire, Jean-Paul Delevoye, n’ont pas suffi. Il veut désormais « une grande négociation », rien de moins. Elle sera lancée, les 5 et 6 septembre, par le premier ministre, et durera jusqu’au printemps, assortie d’une « concertation citoyenne » et d’une d’écoute des élus locaux, patrons des 1,9 million de fonctionnaires territoriaux.

Un signal fort à une CFDT

On se croirait revenus dans l’ère pré-Macron, quand les politiques n’avaient que le mot de « pédagogie » à la bouche. Mais que ne ferait-on pas pour voir absoutes ses erreurs politiques passées ! Y compris sur le fond du dossier. L’instauration d’un âge pivot à 64 ans avec malus avant pour prétendre à une pension à taux plein cristallise la colère des syndicats ? Macron ouvre le jeu et privilégie une négociation sur la durée de cotisation, envoyant un signal fort à une CFDT revenue en grâce, son unique soutien de poids au sein des organisations de salariés. « Rien n’est décidé », assure-t-il, et tout semble pouvoir se discuter.

Il n’est pour autant pas prêt à interrompre ce chantier-phare de la seconde moitié du quinquennat, même si des proches l’y invitent au regard du maigre gain politique qu’il en tirera en cas de succès. La « transformation » n’est-elle pas l’essence même du macronisme ? Le candidat à l’Elysée n’avait-il pas déjà une idée précise de la réforme, inspirée de la Suède (initiatrice en 1998) et d’économistes de gauche comme Thomas Piketty et Antoine Bozio ? N’est-elle pas une illustration supplémentaire de cette protection sociale qu’il veut « reconstruire autour, et pour l’individu » à travers un compte individuel permettant à chacun de choisir le moment de liquider ses droits ?

Convaincre les Français

Les corporatismes n’ont pas disparu et se réveillent déjà pour défendre des droits particuliers. Les policiers et les militaires : la cessation anticipée d’activité ; les enseignants : une hausse de rémunération pour avoir une meilleure pension ; les infirmières : la prise en compte de pénibilité des heures de nuit et les hôtesses de l’air l’éloignement ; les avocats : la sauvegarde des réserves de leur caisse… Certaines seront préservées, mais jusqu’à quel point aller ? Il ne faudrait pas que ces exceptions infirment la règle de l’universalité ; que les Français aient la désagréable impression que l’objectif de justice et de transparence s’est dissous dans des tractations d’épiciers.

Il ne faudrait pas non plus qu’ils oublient la loi d’airain de l’équilibre à long terme du régime universel, qui devra démarrer sur des bases financières assainies. La France est l’un des pays développés les plus généreux en matière de retraites, auxquelles elle consacre 14 % de la richesse nationale (325 milliards d’euros). La réforme vise aussi à stabiliser cette part et à empêcher tout déficit structurel grâce à la « règle d’or » d’équilibre qui évitera les remèdes brutaux administrés dans l’urgence depuis vingt-cinq ans.

Les syndicats sont en embuscade et… sans stratégie commune

M. Macron peut gagner cette « mère des batailles ». En convainquant les Français, aux deux tiers méfiants, que sa réforme est juste pour ceux qui, à l’instar de nombreuses femmes, ont eu des carrières heurtées ; c’est le cas, puisqu’un quart du « budget » retraites sera consacré à la solidarité (points aux chômeurs et aux mères, pension minimale à 85 % du smic…), assure M. Delevoye. En leur montrant aussi que l’effort est équitablement partagé, même s’il y a des perdants, comme les cadres, appelés à accroître leur épargne. Sans oublier de leur assurer que le nouveau régime résistera aux aléas du temps – renforçant un pacte de confiance entre les générations aujourd’hui ébranlé par un système éparpillé façon puzzle.

Les syndicats sont en embuscade et… sans stratégie commune. « La retraite, c’est fédérateur. Cela concerne tout le monde », assure le patron de la CGT, Philippe Martinez. Peut-être. Mais pourquoi le fonctionnaire ferait-il cause commune avec l’artisan, le salarié du privé avec le cheminot ? Bien menée, cette réforme renouerait même avec l’idéal des « pères fondateurs » de la Sécurité sociale, ces résistants venus de la droite et de la gauche qui prônaient un régime universel, avant que leur rêve ne se brise sur les égoïsmes et les corporatismes. Il y a des patronages moins prestigieux que celui-là.