La Sécurité sociale

Le Monde.fr : TRIBUNE « Les défenseurs de la “grande Sécu” n’ont pas dit leur dernier mot »

il y a 1 mois, par infosecusanté

Le Monde.fr : TRIBUNE « Les défenseurs de la “grande Sécu” n’ont pas dit leur dernier mot »

Un collectif de soixante-neuf professionnels de santé, chercheurs et personnalités de l’éducation populaire et de la culture proteste, dans une tribune au « Monde », contre le risque d’enterrement de la réforme de la Sécurité sociale sous la pression des assureurs et des mutuelles.

Publié le 30/1182021

L’annonce d’une prochaine « grande Sécu » par le ministre de la santé, Olivier Véran, à six mois de l’élection présidentielle, avait suscité l’espoir de ceux qui, depuis plus de dix années, dénonçaient le caractère économiquement irrationnel et socialement injuste du « double payeur » pour un même soin, et prêchaient dans le désert.

Hélas, la douche froide n’a pas tardé : M. Véran aurait déjà abandonné l’idée. Le tir de barrage nourri des acteurs de la complémentaire santé semble avoir emporté la décision. Les défenseurs de la « Sécu » n’ont cependant pas dit leur dernier mot. C’est à nous de nous mobiliser.

Souvenons-nous de l’accord national interprofessionnel [effectif depuis le 1er janvier] 2016, sous un gouvernement de gauche, qui instaurait une complémentaire santé d’entreprise pour tous les salariés, moyennant des niches fiscales qui venaient ajouter au mitage de l’impôt.

Poursuite du désengagement
Ce dispositif, présenté comme une « grande avancée sociale » en contrepartie de la dérégulation accrue du marché du travail, a été perçu comme la poursuite du désengagement de la Sécurité sociale au profit d’organismes qui, bien que se réclamant de la solidarité, se calaient sur les pratiques assurantielles les plus banales – sélection des risques, tarification à l’âge et à la famille –, loin de la solidarité instaurée par les fondateurs de la Sécurité sociale.

Thomas Saunier, directeur général de l’assureur complémentaire Malakoff Humanis, a vendu la mèche puisqu’il a distingué la « Sécu », emblématique de la « solidarité », des organismes maladie complémentaires, relevant de la « liberté » (Le Monde du 18 novembre). Pour autant, il faut rappeler les faits historiques, loin de la communication des groupes qui s’opposent, de tribunes de presse en plateaux de télévision, au projet de « grande Sécu ».

Les fondateurs de la « Sécu », Pierre Laroque et Ambroise Croizat, souhaitaient dès 1945 généraliser le régime d’Alsace-Moselle à l’ensemble du pays, et ce malgré le traumatisme de l’invasion allemande. Autrement dit, ils désiraient, comme Keynes à propos des rentiers, l’euthanasie de la mutualité. Certes le mouvement mutualiste a suppléé aux défaillances de l’Etat avant-guerre (même si des projets d’assurances sociales obligatoires ont vu péniblement le jour, mais en restant restreints dans leur ambition).

Il aura fallu un intense lobbying de la mutualité pour qu’en 1947, la loi dite Morice, « prise dans l’intérêt de la Mutualité » (à l’époque les choses étaient dites brut de décoffrage, sans artifice de communicants), réserve une place aux mutuelles, au nom du ticket modérateur. Un ticket modérateur bien politique car on saisit mal pourquoi un tel ticket modérerait la consommation de soins dès lors qu’il est réassuré par des « complémentaires santé ». Sous les atours scientifiques, c’est bien de politique dont il s’agissait.

Mépris de classe
Mais cette défaillance était organisée : petit patronat, mutuelles et syndicats de médecins libéraux ont lutté pied à pied contre l’avènement des assurances obligatoires. Avec les mêmes arguments qu’aujourd’hui : hostilité à la « médecine de caisse », « déresponsabilisation » de patients portés au consumérisme dès lors que « tout est gratuit », encouragement à la paresse et l’oisiveté, apologie de la « liberté de choix ».

Les urgences hospitalières sont devenues l’ultime recours pour [les plus démunis], la médecine de ville ne parvenant plus à répondre à la demande en raison de la pénurie organisée des professionnels

L’histoire de la Sécurité sociale est aussi rémanente que lassante : la coalition libérale, hier comme aujourd’hui, ressasse toujours les mêmes arguments, empreints de mépris de classe. Paradoxalement, l’avènement de la Sécurité sociale a permis à la profession médicale de considérablement s’enrichir, après que soit adoptée la convention nationale entre la « Sécu » et les syndicats de médecins libéraux…

Les années 1970 à 2000 furent des années fastes pour les médecins. Ce qui n’a pas empêché certains syndicats de réclamer, en 1979-1980, sous le gouvernement néolibéral de Raymond Barre, la création du secteur 2, dit à honoraires libres, devenu au fil du temps l’un des premiers obstacles à l’accès aux soins des plus démunis.

Les urgences hospitalières sont devenues l’ultime recours pour ces derniers, la médecine de ville ne parvenant plus à répondre à la demande en raison de la pénurie organisée des professionnels, de sa mauvaise répartition sur le territoire et de la banalisation des dépassements d’honoraires.

Hypocrisie historique
Ce « Yalta » historique est aujourd’hui arrivé à son terme. La pandémie a jeté une lumière crue non seulement sur les inégalités d’accès aux soins, mais aussi sur les inégalités face à la prévention. Les opposants à la « grande Sécu » cherchent à préserver leurs positions et leurs emplois. C’est bien compréhensible. Cependant, ces exigences ne peuvent rivaliser avec les impératifs de santé publique.

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Le déploiement à partir de 2016 de l’accord national interprofessionnel a, d’une certaine façon, mis un terme à cette hypocrisie historique : les retraités et les fonctionnaires ont constaté que la pseudo-généralisation de la complémentaire d’entreprise se traduisait pour eux par un renchérissement insoutenable de leurs primes de mutuelles, lesquelles ont beaucoup d’argent pour financer, par exemple, des stades de foot ou d’onéreuses courses transatlantiques.

La « Sécu », c’est 5 % de frais de gestion ; les assurances-maladie complémentaires, c’est de 15 à 25 centimes d’euro pour 1 euro de prime qui s’évaporent dans les « frais d’acquisition de marché » (la publicité, en d’autres termes). Il suffit de compter le nombre de stades de football qui portent le nom d’une mutuelle ou d’un institut de prévoyance…

A l’heure où l’efficience est à l’ordre du jour, cette rente a eu son temps. Il est plus qu’urgent de passer à une vraie grande Sécurité sociale qui prend en charge à 100 % et de façon obligatoire un large périmètre de soins et de prévention. La création d’une « grande Sécu » mérite un débat public, mobilisons-nous pour qu’il ait lieu ! la « Sécu » doit redevenir un objet politique, et non l’affaire de gestionnaires et de comptables myopes, guidés par les pressions de l’industrie de l’assurance.

Ce texte a été signé par 43 professionnels de santé et 26 personnalités issues des mondes de l’université, de la recherche, de l’éducation populaire, du cinéma, dont Sophie Crozier, neurologue, La Pitié-Salpêtrière, Collectif inter-hôpitaux (CIH) ; Roland Gori, psychanalyste, professeur honoraire des universités ; André Grimaldi, diabétologue, professeur de médecine ; Gilles Perret, réalisateur du film « La Sociale » ; Frédéric Pierru, sociologue et politiste, chercheur au CNRS ; Annie Thébaud-Mony, sociologue.