Psychiatrie, psychanalyse, santé mentale

Le Quotidien du médecin - Crise du Covid-19 : la santé mentale se détériore dans la population française

il y a 2 mois, par Info santé sécu social

PAR ALAIN DORRA - PUBLIÉ LE 31/12/2020

Avec le premier puis le deuxième confinement, les troubles psychiques se sont multipliés chez les Français, avec une montée de l’anxiété. Selon une enquête de la Fondation Jean-Jaurès menée fin septembre avec l’IFOP, parmi les répondants, 20 % ont déclaré avoir envisagé le suicide, 11 % déclarant y avoir pensé pendant le premier confinement et 17 % depuis le déconfinement.

Et les passages à l’acte augmentent. En 2020, 27 % des Français ayant des idées suicidaires disent avoir déjà fait une tentative conduisant à une hospitalisation contre 22 % en 2016. Chez les moins de 35 ans, ces taux sont passés de 26 % en 2016 à 33 % en 2020. En cause, la difficulté de se faire soigner, la désorganisation des soutiens associatifs, les difficultés accrues d’insertion professionnelle et sociale. Certaines catégories de Français semblent plus à risque : les dirigeants d’entreprise et les chômeurs seraient 27% à avoir eu des idées suicidaires, les artisans commerçants 25 %. Les commerçants et les chômeurs se distinguent aussi par des consommations d’anxiolytiques, de tranquillisants, de somnifères et de régulateurs thymiques supérieurs à la moyenne.

D’autres populations à risque psychologique, voire psychiatrique, ont été identifiées par l’étude COCLICO, conduite par l’IRDES entre le 3 et le 14 avril 2020 (en plein confinement) sur 20 000 personnes. Les auteurs ont trouvé une association avec le fait d’être une femme (du fait du cumul du fardeau domestique et des tâches éducatives au foyer), un malade chronique, une personne avec un terrain psychique vulnérable ou encore sans liens sociaux.

Enfants et étudiants en détresse

Alors qu’en France, les études sur la santé mentale des enfants ont tardé, au Royaume-Uni, des enquêtes ont été lancées dès le début de la crise. Les Britanniques ont constaté qu’un tiers des enfants étaient très anxieux, avaient peur de mourir du Covid ou de la disparition d’un proche, et 20 % d’entre eux craignaient que leurs parents ne perdent leur emploi. Le confinement s’est souvent traduit par un manque de sommeil, d’appétit, une irritabilité ou une agressivité accrues. Et ce niveau d’anxiété assez massif se maintenait malgré le déconfinement.

Chez les jeunes adultes, le confinement a également entraîné des détresses psychologiques importantes. C’est ce que montre une enquête menée par le Centre national de ressources et de résilience chez 69 054 étudiants vivant en France et âgés en médiane de 20 ans. Plus de 27 % ont rapporté un niveau élevé d’anxiété, un quart un niveau élevé de stress ressenti, 22,4 % une détresse sévère, 16,1 % une dépression sévère et plus d’un sur dix des pensées suicidaires. De plus, parmi les 42,8 % d‘étudiants à avoir déclaré au moins un trouble de santé mentale, seuls 12,4 % ont consulté un professionnel de la santé. Et à peine 3 % ont sollicité le service universitaire de santé.

La pauvreté, une menace psychique

Cette détérioration de la santé mentale de la population est encore aggravée par la dégradation des conditions socio-économiques liées au confinement. C’est ce qu’ont mis en lumière les premières données de la cohorte Tempo, conduite par l’équipe de recherche en épidémiologie sociale ERES (INSERM, Sorbonne). Selon ces analyses, la proportion de ceux qui ont des difficultés financières est passée de 11,7 % à 14,8 % du fait du confinement, voire à 24,6 % en incluant ceux qui déclarent un découvert bancaire. Or, à l’issue de la troisième semaine de confinement, 34,3 % des personnes qui avaient des difficultés financières liées au confinement présentaient des symptômes anxiodépressifs contre 20 % de celles ne présentant pas ces difficultés.

Les soignants en souffrance

Les soignants eux-mêmes ne sont pas épargnés par la détresse psychique de la population. En témoignent les résultats de l’étude internationale COH-FIT (Collaborative Outcomes study on Health and Functioning during Infection Times) sur 100 000 participants dans 40 pays.

La souffrance la plus marquée y est constatée chez les professionnels confrontés à la réorganisation du système de soins, à un afflux de patients à risque et sans reconnaissance ou gratification pour ce travail supplémentaire. Le phénomène semble s’amplifier avec la deuxième vague de l’épidémie. Le stress aigu mais circonscrit a fait place à un stress d’intensité moindre dont on ne voit pas la fin.

Face à la crise, des initiatives innovantes

Face à cette crise, les psychiatres s’organisent. Le recours à la téléconsultation connaît un véritable essor. On compte plus de 40 000 consultations hebdomadaires pendant le confinement et près de 60 000 la semaine du déconfinement. Bilan : la téléconsultation s’est révélée complémentaire de la pratique en cabinet. Elle a permis de maintenir le lien avec le patient pendant le confinement et a offert souplesse et confort aux patients en supprimant leur temps de trajet. La rupture du cadre classique de la consultation a de plus permis d’instaurer une nouvelle dimension dans les échanges. Ce type de consultation n’était cependant pas généralisable pour les patients ayant une pathologie grave. À noter que la plupart des psychiatres ont maintenu une part de leur activité en téléconsultation.

Au total, la délégation ministérielle à la santé mentale et à la psychiatrie a identifié quelque 150 dispositifs innovants à partir d’une enquête flash réalisée principalement par 15 agences régionales de santé. Ainsi, le confinement s’est traduit par la réorganisation de l’hospitalisation. Et les services ambulatoires se sont redéployés vers des publics éloignés des soins : consultations à distance, visites à domicile, intervention des équipes mobiles, hospitalisations à domicile, maraudes, plateformes téléphoniques d’écoute. Près de 80 % de ces dispositifs ont vocation à se pérenniser. Un soutien financier devrait être apporté par des appels à projets ministériels. Pour répondre à l’afflux des patients à l’hôpital, la discipline devrait bénéficier sous peu de mesures du Ségur avant l’entrée en application de mesures plus structurelles. En attendant, une campagne d’information grand public devrait voir le jour.

Dr Alain Dorra